lundi 4 mars 2013

La bataille

34°28.130S 57°51.216W
Colonia del Sacramento, Uruguay

 Le samedi 02 Mars 2013

Tout est calme
 C'est la fin de l'après-midi et la Boiteuse se dandine au bout de ses amarres. Le vent est à l'ouest depuis ce matin, et la houle courte et nerveuse du Rio de la Plata contourne la pointe de la jetée, épargnant la majorité des voiliers au mouillage. Le contraste est frappant. Au loin, on aperçoit la crête des vagues qui s'envolent, moustaches de crème sur une mer café au lait, alors que l'eau frissonne à peine tout autour du bateau. Malgré le mugissement continu du vent qui frappe le haut de la mâture, malgré le grondement des vagues qui se fracassent de l'autre côté du mur de pierre, La Boiteuse est en sécurité et je peux enfin me décontracter et réfléchir. Enfin. 

C'est que la nuit dernière les choses n'ont pas vraiment été propices à la sérénité... Loin de là. Pour commencer, le vent n'était pas à l'ouest, mais au nord. Ouest, nord, qu'elle différence, hein ? La différence elle est de quatre-vingt dix degrés, pourrais-je vous rétorquer, et c'est très exactement la différence d'angle qu'il y a entre l'enfer et le paradis. 
Lorsque nous sommes allé nous couché hier au soir, après avoir regardé quelques épisodes de la saison deux de The Wire (excellente série au demeurant), le vent soufflait par l'arrière de La Boiteuse, la faisant danser la gigue dans une eau légèrement chaotique, mais sans plus. Mais que ce soit pour Zoë comme pour moi, nous ne sommes pas parvenu à trouver le sommeil tellement le bateau tirait violemment sur ses amarres. Au bouts d'un moment, un choc plus violent que les autres nous a obligé à nous habiller pour vérifier que tout allait bien. Et tout n'allait pas bien.

Le vent soufflait tellement fort qu'il soulevait une mer très courte de plus de cinquante centimètres, qui venait frapper le bateau par le quart arrière, le faisant voltiger en l'air comme un vulgaire bouchon de liège. Parfois même, une résonance particulière faisait que son mouvement s’amplifiait jusqu'à faire bondir La Boiteuse en avant, dangereusement près du quai. Il devait être une heure et demi du matin environ, et nous nous sommes attelé à la tâche pour consolider l'amarrage autant que possible. Le bateau bougeait tellement que l'on tenait à peine debout, comme si nous étions en mer. Je décide de doubler l'une des deux amarres au vent. A peine avais-je terminé de frapper au taquet la nouvelle amarre, que l'ancienne lâche. Ouf ! On n'est pas passé loin. 
 L'idéal dans ces conditions, serait de reprendre par l'arrière bien sûr, mais la tension est telle que la tâche s’avère impossible. Imaginez que je laisse filer la ligne plutôt que de la souquer... C'est un coup à se retrouver plaquer contre le quai, et l'on n'aurait retrouver des petits bouts de Boiteuse au matin. 
A quelques mètres, nos voisins argentins, Suzana et Daniel, sont eux aussi sur le pont car leur petit voilier de 10 m est en danger, autant que le notre. Mais hélas, pour eux comme pour nous, il faut bientôt se rendre compte, qu'à part consolider tout ce qu'on peu nos bateaux sont beaucoup trop près du quai et qu'il est impossible de les en éloigner. 
Il ne reste plus qu'à attendre. Pendant un moment nous nous installons de l'autre côté de la jetée, à l'abri du vent et face à la la mer. J'ai sorti mon anémomètre de poche et de temps en temps je monte sur les pierres pour prendre la mesure de ce que nous vivons. 30 nœuds établis, rafales à 40... C'est du sérieux. 
Huit secondes de vidéo pour que vous vous rendiez compte.



Au loin les éclaires illuminent les nuages et l'on distingue les lumières de Buenos Aires. Nous sirotons un maté en admirant le spectacle. Soudain j'entends un grand Boum ! Ça y est, ce que je craignais vient d'arriver, l'étrave de La Boiteuse vient de frapper violemment le quai en béton. Je me précipite mais cela ne sert à rien de courir car le mal est déjà fait... L'échelle qui nous permet de grimper à bord a perdu un barreau... Cette même échelle, du haut de laquelle je me suis cassé la gueule mardi dernier. Sur le moment j'ai bien cru que je m'étais cassé le bras en heurtant le quai, mais une visite aux urgences de l’hôpital publique de Colonia, où l'on m'a fait une radio, m'a rassuré sur ce point. J'en suis quitte pour une belle estafilade et des contusions diverses. 
Mais pour l'heure, le choc n'a apparemment pas causé d'autres dégâts à La Boiteuse. A la lumière des lampadaires du port je distingue juste une éraflure sur la protection en cuivre du liston. 

Plus de peur que de mal
 La pluie est là maintenant et il est deux heures et demi du matin. Avec Zoë nous nous asseyons dans le carré et nous attendons. Touline vient se loger dans les bras de mon équipière, alors que moi je reste assis, silencieux, tendu comme un arc. Zoë me propose alors de m'occuper l'esprit en jouant aux cartes, mais je refuse. Je suis tétanisé par mon impuissance. Je sens dans tout mon corps les mouvements du bateau, le fracas des vagues sur la coque. J'ai mal au ventre. 
Soudain, La Boiteuse commence à ruer comme un cheval fou qui cherche à se libérer de ses entraves. Boum ! J'ai l'impression que l'on me plante une lame dans l'estomac. Boum ! Toute la coque résonne et les haubans vibrent. Cette fois-ci ça a tapé beaucoup plus fort. Je n'y tiens plus et je sors sous la pluie pour constater les dégâts. La bordure en cuivre du liston est complètement tordue et le bois qu'elle était sensée protéger, éclaté. Le davier lui aussi à morflé, et si il pète, je perds aussi mon étai. 
 C'est alors que j'ai l'idée de disposer des pare-battages à même le quai pour anticiper les prochains coups. Je sais, vous allez me dire que j'aurais pu y penser avant, et Zoë me l'avait suggéré plusieurs heures plus tôt... Mais je n'ai pas compris ce qu'elle m'a dit. Putain de différence de langage !

Une heure plus tard, il pleut toujours. J'ai les yeux qui se ferment et la tête qui dodeline. Cependant, impossible de fermer l’œil car de temps en temps je sens encore l'étrave de La Boiteuse heurter le quai. Même si c'est maintenant moins violent grâce aux pare-battages, je sursaute à chaque fois... Tous les propriétaires de bateaux doivent savoir ce que l'on ressent dans ces cas-là. On a les tripes en vrac. On ne désir qu'une chose : Que ça s'arrête. Oui mais voilà, le vent est sensé tourné dans la nuit, mais putain de merde il prend son temps le salopard. 

Quatre heures et demi du matin, je jette un œil dehors. La pluie a cessée, et le vent a enfin tourné au nord-ouest. Les vagues sont moins fortes et La Boiteuse a cessé de bondir comme un cabri. Je vérifie une dernière fois le pont, les amarres... Mais je me rends bien compte que je ne peux rien faire de plus que ce que j'ai déjà fait. La bataille inégale est terminée, et mon bateau est encore là. Il est temps d'aller dormir. 

Aujourd'hui. 

Le lendemain...
Aujourd'hui nous sommes lundi, et la situation a changée du tout au tout. Le vent en tournant a grossi la marée, et le quai est sous l'eau. La semaine dernière, l'eau est montée jusqu'à la moitié de la hauteur de la jetée... Pour bien faire il faudrait que je gonfle l'annexe, mais je n'ai pas envie. Dans quelques heures les eaux redescendront, et il sera toujours assez tôt pour aller en ville et vous poster cet article. Ou bien j'attendrais demain. 
 Les dégâts de cette nuit de vendredi ne sont pas si graves finalement. Nous nous en sortons avec quelques heures de sommeil en moins, et un item de plus à la liste déjà longue des travaux que je dois effectuer en Argentine. 

La morale de cette histoire c'est que, au cas où vous ne l'auriez pas encore compris, la vie de nomade des mers n'est pas une perpétuelle partie de plaisir. On vit parfois des moments durs, des moments où l'on se pose plein de question... Sur ce qu'on fait ici, sur les choix de vie qui sont le notre. Et parfois on en vient à regretter ces choix. Heureusement, cela ne dure pas longtemps, car dès que le jour se lève de nouveau, cette expérience vient s'ajouter aux autres, et l'on se dit que ça vaut finalement le coup de continuer. Oui, ça vaut le coup.

Là aussi, plus de peur que de mal

Cette nuit-là s"annonçait si bien !

13 commentaires:

Sonia a dit…

Bon, puisque tu dis que la Boiteuse s'en sort bien ! Tant mieux !
Mais va y avoir du boulot en Argentine, pour lui refaire sa beauté !

Gwendal DENIS a dit…

@Sonia : On va faire cramer la carte bleue !

Monique a dit…

Dis donc ça a bien secoué en effet !
Et je comprends l'angoisse !

Alors à quand une fenêtre météo pour se tirer de là et trouver un coin plus tranquille ?

cazo a dit…

Pas Glop ! (explique à Zoé !! :D !!!)

Guerdy a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Nancy Rémond a dit…

Dure semaine captain les articles se suivent et se ressemblent pas !!!!!
Des maux à panser pour tous en argentine, pour soulager la boiteuse et l'équipage, il faudrait une belle fenêtre météo.

Sophie L a dit…

Qu'est ce qu'on a mal quand son bateau souffre :(
J'espère que bateau et équipage pourront bientôt se retaper, se reposer et se ressourcer comme il le faut!

philippe a dit…

c'est curieux comme endroit pour s’amarrer?
Bon faut doubler de suite comme c'est dit au dessus.
Sinon, fortune de mer, infortune du marin, courage et tu n'en manques pas, et elle est belle ta réaction, "çà vaut le coup"... Je vous embrasse Phil

Gwendal DENIS a dit…

@Monique : A priori nous devrions partir en fin de semaine.

@Cazo : :)

@Guerdy : Désolé, j'ai effacé ton commentaire par erreur. Oui, tu as raison, c'est ce que j'aurais dû faire.

@Nancy : On va avoir du boulot !

@Sophie : Une douleur que le commun des terrien aura sans doute du mal à imaginer...

@Philippe : Merci mon ami. Nous aussi on t'en embrasse !

la Lésion d'Honneur a dit…

Hello young lovers ! Heureusement que vous avez la frite ! Bon courage pour les réparations et chapeau pour la réaction : ça en aurait découragé un bon paquet ! Et puis une mention spéciale pour l'intuition de la seconde amarre installée juste avant le crac de la 1ère !
amicalement, take care
Love !

Gwendal DENIS a dit…

@La Lésion : Intuition, bol... Va savoir ! Depuis deux ans je t'avoue que je n'arrive toujours pas à faire la différence !

Eric et Sandrine a dit…

Plus de peur que de mal! c'est ça la vie de marin! J'ai vraiment hâte d'y être. Courage, tes peripeties nous donnes du baume au coeur pour avancer sur notre bateau et préparer le départ.

Gwendal DENIS a dit…

@Eric et Sandrine : Comme ça, vous ne pourrez pas dire que vous n'avez pas été prévenus ! :)