lundi 6 octobre 2014

Les caprices d'un fleuve

16°15.083S 39°00.885W
Santo André, Bahia

Petit matin calme
Pour moi, le fleuve, peut-être plus que l'océan lui-même parce qu'il en est le précurseur, est une source constante d’intérêt. De surprise aussi. Chaque fois que je reviens sur ses rives après une balade de quelques heures, il est différent. Il a changé. Plus haut, plus bas. Plus rapide, plus lent. Coulant dans un sens, puis dans l'autre... Son rythme lunaire, prévisible certes mais cependant irrégulier fait qu'il peut revêtir une multitude d'aspects, de combinaisons différentes. Ma préférée, c'est l'étale de marée haute au petit matin...



Mais à l'image de l'océan, le fleuve sait lui aussi passer de l'état le plus pacifique à celui de torrent bouillonnant... Il lui suffit pour cela de pas grand chose.

Une perturbation venant du sud arrivait. Je le savais. Les prévisions annonçaient une bascule du nord vers le sud, vers 06H00 du matin, ce vendredi. Des vents entre 20 et 30 nœuds... Sans doute plus. Le genre de truc pas agréable du tout, que l'on soit en mer ou à l'ancre. J'avais même déjà prévu quelles seraient les mesures à prendre pour m'en protéger. Virer tout ce qui pourrait traîner sur pont, ranger le cockpit, et surtout aller jeter un deuxième mouillage au vent, c'est à dire dans la direction supposée du vent à venir. J'avais prévu de faire ça en rentrant à bord en début de soirée, afin d'être paré au matin.

Oui mais voilà, je me suis fait surprendre. La veille donc, j'étais attablé dans un restaurant à l'autre bout du village. Je surfais sur le net, tout en mangeant des croquettes de poisson trop sèches, lorsque les branches des arbres se sont mises à bruire, puis à s'agiter carrément. Le cocotier, lorsque le vent l'agite pour de bon, ça fait un boucan d'enfer je peux vous le dire. Le temps que j'arrive à mon annexe, il devait être 21H00 et le vent soufflait déjà en rafales à décorner les bœufs. Le fleuve qui d'ordinaire est à peine agité de quelques vaguelettes était à présent déchaîné. On aurait dit un torrent de montagne.

Je scrute la pénombre à la recherche de ma Boiteuse pour l'apercevoir enfin, après d'interminables secondes, tout au bord de mon champ de vision. Je saute dans l'annexe, et alors que je donnais du gaz pour rejoindre mon bord au plus vite, je me rends compte que l'arrière de mon bateau est à peine à deux petits mètres d'un ponton flottant qui s'agite comme un forcené sous l'assaut des vagues. Tout de suite j'imagine le pire. L'arrière de La Boiteuse est allé se fracasser sur le ponton, le régulateur est foutu, je vais m'échouer à la prochaine marée basse... Pire, Touline en voyant la rive si proche a sauté, s'est loupée et est tombée à l'eau. Ou alors elle a réussi son coup et ça va être galère pour la récupérer, si elle ne se fait pas bouffer par le rottweiler qui garde la propriété dudit ponton.
C'est dingue ce qui peut vous passer par la tête en un laps de temps somme toute assez restreint. Car en quelques secondes j'avais rejoins mon bateau et constaté qu'il n'en était rien de tout ça.

Dans sa folle dérive La Boiteuse s'était arrêté à quelques mètres du ponton, mais sans le toucher. La chance avait même voulu que l'endroit où elle se trouvait à présent était même suffisamment profond pour parer à la baisse du niveau de l'eau. Et, last but not least, Touline était toujours à bord !
Dans l'immédiat j'étais rassuré, mais il ne fallait pas que je m'endorme pour autant. Ce n'est pas parce que mon bateau n'avait pas percuté le ponton, qu'il n'allait pas le faire dans un futur proche. D'autant que les prévisions météo laissaient entendre que ceci n'était que le début des festivités. Je me suis donc bougé le cul pour aller jeter mon ancre de secours au vent, puis j'ai alternativement tiré à la main sur les deux ancres afin de gagner quelques mètres et m'écarter du danger.
Ceci fait, j'ai pu enfin me réfugier dans mon carré, trempé de la tête au pied et passablement stressé, et je me suis installé pour regarder le dernier X-men...

Là, vous allez me dire que je suis un inconscient, qu'au lieu de me plonger dans les aventures de Wolwerine voyageant dans le temps jusqu'au années 70, je ferais mieux de veiller sur mon pont, prêt à tout pour protéger mon bateau. Ou encore que je suis super-couillu comme mec, et que les éléments déchaînés ne me font ni chaud ni froid...
Ni l'un ni l'autre, j'ai envie de dire. J'avais fait tout ce qu'il y avait à faire compte tenu des circonstances, maintenant il ne me restait plus qu'à attendre en évitant de me poser trop de questions afin de ne pas devenir dingue. Une fois le film fini, je me suis allongé tout habillé dans le carré et j'ai essayé de dormir. Mais ce fut difficile. Le vent mugissait dans les haubans, La Boiteuse faisait du rodéo, et j'entendais la chaîne se tendre avec violence à travers la paroi de la coque... Je n'ai pu finalement m'endormir que vers deux heures du matin, pour me réveiller trois heures plus tard avec le soleil.

Le vendredi au matin, la situation n'avait pas vraiment changée. Enfin si, peut-être, si l'on considère que la lumière du jour éclairant le fleuve, le rendait plus impressionnant encore, et que le vent soufflait encore plus fort que la veille au soir. Mon mouillage ne bougeait pas d'un poil, mais cela ne m'empêchait pas de stresser comme un malade. Comme à la mer, j'étais attentif à tout. Le moindre bruit bizarre, le moindre balancement incongru du bateau, la moindre rafale un peut plus forte, me faisait lever les yeux et serrer les fesses. Je sortais alors dans le cockpit pour évaluer la distance entre moi et ce ponton de merde. S'ensuivait alors de longues minutes où je me demandais si mes yeux étaient fiables, si ma foutue inaptitude à évaluer les distances aussi bien horizontales que verticales ne me jouait pas des tours, et si finalement on ne s’était pas rapproché... Et si, et si...



Dans la journée, par deux fois je suis descendu à terre le temps nécessaire pour recharger la batterie de mon ordinateur et me connecter rapidement à internet afin de suivre l'évolution de la météo. Mais d'être à terre me rendait encore plus nerveux... J'avais l'impression d'abandonner mon poste, et même si de la terrasse du restaurant je ne quittais pas des yeux ma chère Boiteuse, je me sentais mal de la laisser seule. Ne vous trompez pas : Il ne s'agissait pas là d'un quelconque ressentiment affectif (quoique...) envers ma coque de noix, mais plutôt une question de devoir. Mon rôle à moi était de protéger mon bien, ma maison, et à terre j'étais encore moins à même de le remplir. Je crois qu'à cet instant, j'ai enfin compris pourquoi les Capitaines coulaient avec leur navire.
C'est pourquoi, une fois ma batterie pleine je ne perdais pas de temps pour regagner mon bord. Je rentrais trempé jusqu'aux os. Je m'asseyais dans mon cockpit, et j'attendais que ça passe... Quoiqu'il arrive, j'étais à mon poste.

En fin de soirée, vers 22H30, et après une ultime bourrasque à 25 nœuds, le vent s'est enfin calmé. La Boiteuse s'est alignée dans le sens du courant de la marée montante, et j'ai pu décompresser et surtout dormi un peu. Ce n'était pas tout à fait terminé, mais le plus dur était derrière nous.

Après une nuit relativement calme, si on la compare aux vingt-quatre heures précédentes, la journée du samedi vit le vent reprendre de plus belle. Oh, pas comme la veille où les haubans vibraient sans discontinuer, mais plutôt par à-coups, sous forme de grains pluvieux et violents. C'est pendant l'un de ces grains, alors que je finissais de lire Men Glaz de Jean Lemasson, qu'un grand bruit me fit lever les yeux. C'était un petit bateau de pêche, une barque plutôt avec une cabine grande comme un chiotte, qui venait de s'encastrer dans le ponton flottant ! Celle-ci venait de rompre ses amarres, avait dévaler le fleuve sous la force du vent et du courant et venait de frôler la proue de La Boiteuse avant que de se retrouver immobilisée à quelques mètres de moi. Je suis resté stupéfait quelques secondes avant que de bondir dans mon annexe. Franchement, je ne savais pas quoi faire, mais il fallait que je fasse quelque chose !
Mais le temps de démarrer le moteur, tout larguer et rejoindre la barque en perdition, une autre barque s'avançait déjà et choppait l'évadée au passage. Compte tenu des conditions, la manœuvre était splendide. Lorsque le pêcheur est repassé près de moi, il m'a regardé. Peut-être l'ai-je imaginé, mais il y avait dans son regard tout un discours... On y pouvait lire à la fois, le remerciement pour ma réaction inutile et quelques bons vœux pour les heures à venir, et aussi une espèce de connivence. Nous étions tous deux gens de mer, nous traversions la même épreuve, cela suffisait à nous lier par delà les mots et les différences. Il m'a salué de la main, j'ai fait de même...

Un petit dessin pour mieux comprendre

Ce n'est seulement qu'en toute fin de soirée que les choses ont repris leur cours normal. La brise soufflait toujours du sud, toujours froide, mais ne soulevait plus de vague. Le courant et la marée avaient repris leurs droits, et La Boiteuse s'était remise à suivre le mouvement. J'ai cependant gardé mon mouillage de secours à poste au cas ou... A ce propos, il n'est pas dans mes habitudes de donner des conseils de marin, car je me considère toujours comme un débutant en la matière, mais peut-être celui-ci pourra servir à celles et ceux qui me lisent et projettent un jour de prendre le large.
Le mouillage de secours est essentiel en croisière, voire vital. Il faut qu'il puisse être mis en œuvre rapidement et pour cela il faut qu'il soit solide et surtout maniable. Pour ma part j'utilise une ancre plate à jas de dix kilos, type Danforth, à laquelle j'ai fixé cinq mètres de chaîne de 8 mm, puis 20 m de câblot textile de 14 mm. Je rajoute au besoin d'autres longueurs de câblot de même diamètre en fonction de la profondeur. Pour les six tonnes de La Boiteuse, c'est largement suffisant et le mien ne m'a jusqu'à présent jamais fait défaut.

J'ai dit plus haut qu'il n'était pas dans mes habitudes de donner des conseils, mais je me rends compte que finalement, si je vous raconte cette histoire (que j'aurais pu facilement résumer en un « Putain, ce mouillage est vraiment à chier par vent de sud ») c'est peut-être aussi parce que je me sens responsable quelque part des vocations que je pourrais susciter. Tout récemment encore, j'ai reçu un magnifique courrier d'un lecteur qui me disait sa joie de me lire et l'envie que ces lignes avaient ravivées chez lui... (J'en suis encore tout ému). Bon, dans ce cas précis la personne était expérimentée et ne se jetait pas dans l'aventure à l'aveuglette. Mais je sais qu'il en est d'autres qui souhaiteraient partir sans réelle expérience et apprendre sur le tas comme j'ai pu le faire.
A ceux-là je dis, certes les moments agréables sont nombreux, et heureusement. Mais il en est d'autres beaucoup moins. Vous le savez sans doute, je ne suis pas de ceux qui disent que le bonheur a un prix, que tout se paye dans la vie. Que chaque once de moments heureux doit avoir son contrepoids en souffrance et en malheurs. Je hais cette façon de voir la vie car elle présuppose une instance qui serait chargée de peser chaque événement et d'assurer un équilibre entre le bien et le mal... Non, celui qui pèse c'est moi.
Le jour où les problèmes que je rencontre dépasseront en intensité les joies et le confort intellectuel que m'apporte cette vie, j'en changerais un point c'est tout. Et pour l'instant on est loin du compte.
Cependant, je trouve honnête de ma part de vous rappeler que si vous voulez jouer avec la mer, il faut accepter en toute connaissance de cause, de pouvoir y perdre au mieux tout son argent, et au pire sa vie... La mer c'est dangereux. Et la vie en bateau c'est compliqué.

Voilà, ceci dit il faut quand même que je vous dise que ça vaut le coup. Oh putain oui ça vaut le coup !

Le fameux ponton

Bon, revenons à nos moutons et terminons cette histoire si vous le voulez bien. Ces quarante-huit heures sur le fil du rasoir m'ont laissées sur le carreau. Toutes ces heures à veiller, ces heures d'un demi-sommeil finalement plus fatiguant que réparateur, cette tension permanente, m'ont littéralement épuisé. C'est bien simple, j'ai l'impression d'avoir passé deux jours en mer par force 7 (ce qui est peut-être le cas tout compte fait).
Aussi, moi qui pensais initialement enquiller derrière cette perturbation pour profiter des reliquats de vent portant, j'ai décidé finalement de rester encore un peu à Santo André. Dans l'état de fatigue dans lequel je suis, je pense qu'il ne serait pas raisonnable de prendre la mer.

Je vais donc continuer ma petite vie tranquille pendant une semaine ou deux... Le temps qu'un nouveau front froid vienne du sud et m'emmène un peu plus loin. J'espère seulement qu'il n'aura pas la puissance de celui-ci ! Croyez-moi, j'apprécierais pour une fois un temps de demoiselle.

6 commentaires:

Le mousse d'exocet a dit…

Ah! L'aventure c est chaud quelques fois. Mais tu as bien résisté et touline que faisait elle? Bonne récupération.

Eric D. a dit…

ben dis donc, quand ça bastonne ça bastonne ! et on comprend aisément le stress que ça peut engendrer quand on est mouillé à quelques mètres du rivage ... ou d'un ponton.
Mais bon, t'as encore bien assuré !
et vu le vent, tes ancres doivent être bien plantées, tu vas en chier quand il faudra les relever !
PS ça met en forme tes petites vidéos avant d'aller au boulot le matin ... sauf Bunyete (prononcer bougnette), ma chatte, très énervée d'avoir vu Touline à la pêche ^^

aglae75 a dit…

Tout est bien qui fini bien, ouf ça a été encore bien chaud ce coup ci. Et on peut être couillu et vigilant aussi. ;)

Gwendal DENIS a dit…

@Le Mousse : Touline ? Elle regardait son papa béate d'admiration ! Nan, elle a géré comme lorsqu'elle est en mer. Tranquille !

@Eric : Le pire c'est l'absence de marge de manœuvre je crois.

@Aglaé : Alors disons que je suis un couillu vigilant ! Ça devrait plaire au femmes ça, non ?

lalesiond'honneur a dit…

Alors après mon dernier commentaire, je ne dirais que ceci : En plus tu te permets de remettre un chapitre suspens à la suite du précédent ?! Y'a pas à dire, tu es mûr pour le récit ! Cela fait longtemps que je te le dis ! Tu as de quoi faire un premier tome. Si tu as besoin d'aide... ? Imagine que en plus, tu donnes des cours de français, tu n'aurais même plus besoin de correcteur etc... Génial ! Continue comme ça !
Et puis ça pourrait peut-être te faire la rentrée d'argent que tu espères ?
A part ça, chez nous c'est alerte rouge orage etc... !

Gwendal DENIS a dit…

@La Lésion : J'adorerais vivre de ma plume, mais pour ça il faudrait que je fasse autre chose que simplement vous raconter ma vie. (si palpitante soit-elle)