dimanche 26 septembre 2010

Embarquement


Cinq heure et demi... J’ouvre un œil. Il y a un truc qui cloche.
Mon cerveau embrumé essaye de trouver exactement ce qui n’est pas à sa place... Ma bannette est trop grande, il n’y a pas de bruit... Soudain je réalise que je ne suis plus à bord de Sereine mais bel et bien au fond de mon lit.
Je suis rentré, et bordel que ça fait du bien. Bizarre mais du bien quand même. Je me lève et essaye de reprendre mes petites habitudes matinales... Je peine à faire fonctionner cette bon dieu de cafetière. Je me mélange les pinceaux, fout du café plein la paillasse de la cuisine... Tant pis, je nettoierais plus tard...
Pour l’heure il est temps pour moi de me mettre au travail et de commencer à vous raconter ces quinze derniers jours.
Allez, au boulot...

Le samedi 11 septembre 2010
Le ponton lourd du port de Concarneau
47°52'11.36"N 3°54'48.45"W

Le taxi longe le quai du port de Concarneau. C’est beau Concarneau, vraiment très beau. J’écarquille les yeux et j’observe avec intérêt toutes ces choses nouvelles pour moi. Enfin, quand je dis nouvelles, ce n’est pas tout à fait exact puisqu’il paraît que je suis déjà venu ici pendant mon enfance... Je devais avoir six ou sept ans. Mais comme je n’en n’ai aucun souvenir, tout ce que mon regard accroche me semble nouveau et quasi exotique.
La forme des maisons, les toitures en ardoises, la ville close, le port... Ah, le port ! Tout de suite je me rends compte que la mer est basse. Je ne sais pas si elle est en train de descendre ou de monter, mais des rochers affleurent, des barques se vautrent dans la vase... Des écheveaux d’algues s’étalent sur le fond, on dirait des chevelures de sirènes. L’odeur est forte, presque agressive pour mes narines de néophyte océanique.
Je suis heureux de commencer par cette vision car c’est pour ça que je suis venu : Me confronter avec le cycle des marées et tenter d’en comprendre le fonctionnement.

Au bout d’un quai flottant je crois deviner... Oui, c’est elle. Je vois de loin le bateau qui sera ma maison qui bouge pendant les quinze jours à venir. Je vois Sereine et sa coque bleue.

Le taxi me dépose devant le centre des Glénans, il est onze du mat et je suis en avance. Le temps de me présenter, de déposer mes affaires, et je vais faire quelques pas le long du quai en quête d’un rade pour déjeuner. Allez, soyons fou, je décide de me taper ma première galette de blé noir. Elle ne casse pas des briques, mais elle sera la première d’une longue série...

Vers quinze heures, l’équipage est au complet. Dans le désordre et sans prééminence aucune il y a Jean-Louis, la soixantaine et déjà pas mal de navigations derrière lui. Danielle, citoyenne belge (et oui encore une !) qui navigue elle aussi depuis de nombreuses années. Pascal, Franc-Comtois et moniteur au Glénans... Pierre, moniteur en voile légère aux Glénans lui aussi et Lorientais. Et enfin notre monitrice, Pauline, jeune femme de vingt-quatre ans, dotée d’un sourire à vous éblouir les mirettes.
Six personnes en tout avec ma pomme, qui pour l’heure se sent un peu, comment dire, un poil en décalage face à autant d’expériences. Mais bon, je suis là pour apprendre, et autant de vécus divers et variés ne peuvent que m’être profitable.

Nous prenons la direction du ponton pour charger nos affaires à bord, mais avant que de grimper sur le pont nous marquons tous un temps d’arrêt pour l’admirer. C’est vrai qu’elle est belle la bougresse. J’adore particulièrement son étrave... On dirait celle d’un canoë d’indien ! Elle est massive, bien posée sur l’eau. On sent qu’elle est capable d’en prendre plein la gueule et de s’en sortir sans une égratignure. Coque en acajou, pont en iroko, mat en épicéa, poulie en je-ne-sais-pas-quoi... Une vraie mamie des flots comme on n’en fait plus. Sur le pont, j’essaye de deviner à quoi peuvent bien servir tous ces cordages que je n’arrive même pas à identifier... Le pied de mat ressemble à un imbroglio de drisses en tous genres. Une vraie pelote qu’un chat se serait amusé à ranger selon son bon plaisir ! De-ci-delà quelques pièces dont j’ignore complètement l’usage... Cela n’a vraiment rien à voir avec les voiliers sur lesquels j’ai l’habitude de naviguer.

Nous transportons nos sacs à l’intérieur, et là... je suis complètement déstabilisé par l’agencement intérieur. Comment vous dire... On dirait que le type qui a aménagé ce bateau est (ou était) le produit incestueux entre un chiropracteur sous extasies et une fabricante de cercueils lilliputienne. « Spacieux et confortable » qu’ils disent dans la brochure ! Pour des nains, à la rigueur je veux bien, mais certainement pas pour un adulte modérément développé comme moi !
J’avise les lits, pardon les bannettes, et je décide illico qu’il est hors de question que je dorme dans des boites pareilles. La longueur ça va, mais avec à peine dix centimètre de chaque côté du corps, impossible de plier les genoux ! Moi qui est pour habitude de tourner-virer pendant mon sommeil, je suis pris d’une crise de panique rien qu’en m’imaginant me glisser à l’intérieur de ces trucs. J’énonce tout haut ma répulsion, et je réquisitionne d’office une des deux couchettes arrière. Personne ne proteste, tant mieux. Celle-ci est à peine plus grande et se situe au pied de la descente, en plein dans le passage, mais au moins avec elle je ne risque pas de hurler dans mon sommeil.
Pas d’évier, une glacière assez grande pour un pique-nique pour deux, pas de prises 220 V pour recharger le portable... Tout est rustique en diable, à l’ancienne quoi !

Dans la série désillusion, j’apprends assez vite que nous n’irons pas aux Iles Scilly. C’est de ma faute, enfin je crois... Lorsque je me suis enquis de ce voyage, j’avais tellement envie de lire que Sereine m’emmènerait par delà les flots jusqu’aux iles lointaines, que dans ma fougue j’y ai effectivement lu ce que je voulais y lire... Alors qu’en fait j’aurais du comprendre que le terrain de jeu de la belle pouvait effectivement aller jusqu’aux iles Scilly, mais également dans l’autre sens jusqu’à la Rochelle ! Et c’est là que nous allons.

Remarquez, cela n’est pas vraiment pour me déplaire puisque le fait de descendre plus au sud me fera certainement rencontrer des températures un poil plus clémentes que celles qui m’ont accueillies lorsque je suis arrivé ! Dix degrés de moins qu’à mon départ de Nice, la transition a été un peu violente à mon goût, et le port de la polaire devient vite obligatoire. Pendant l’après midi, un ban de brouillard accompagné de crachin vient même perturber le briefing avant que de disparaitre assez vite... C’est ça la Bretagne, la météo est « variable ».

Le reste de l’après-midi fut consacré à l’avitaillement et à l’inventaire. Nous dinons assez tôt et ne tardons pas à nous coucher... La journée à été rude et demain nous devons prendre la route. Euh... La mer plutôt. Bref, on se casse.

Le dimanche 12 septembre 2010
47°43'13.30"N 3°22'1.88"W
De Concarneau à Lorient-Kernével
Levé 05H20... Café, clope. Je prends mes marques et mes petites habitudes matinales. En attendant que les autres se lèvent je m’offre une petite balade dans Concarneau endormie à la recherche d’une boulangerie. Je m’en rendrais assez vite compte mais le breton se couche tôt et se lève tard. A huit heures du soir les rues sont désertes, après neuf heures et demi les restaus refusent de vous servir et virent leurs derniers clients sur les coups de dix heures et demi, onze heures grand max... Et pas un chien n’ose aboyer avant sept heures du mat ! Et les boulangeries de Concarneau n’ouvrent pas avant sept heures et quart !

Bref, pendant un moment je ne croise personne et me promène dans les rues sombres. Seul le bruit de ma canne résonne sur les pavés. C’est calme, tranquille... Certains diraient mortel, mais moi j’apprécie. Alors que je rejoins le bord chargé de mes offrandes, j’assiste à mon premier levé de soleil Breton. C’est magnifique. Les lumières de cette région sont... fantastiques. Je comprends mieux maintenant pourquoi tant de peintre s’en sont inspiré. D’ailleurs si je ne m’abuse Pont-Aven n’est pas si loin.

Le temps de petit-déjeuner, nous larguons les amarres sur les coups de dix heures contents de prendre enfin la mer. Pointe avant, pointe arrière, garde descendante... chacun à son poste. Moteur en avant lente... Je suis à l’arrière et je largue ma pointe lorsque j’entends gueuler à l’avant. STOP !
Je n’ai rien vu, et pas tout compris non-plus, mais Danielle s’est ouvert la main droite en tentant d’aider une des aussières à glisser dans le chaumard (Ndt : Le trou par lequel passe la grosse corde qui relie le bateau au quai). Le coup classique, la main se coince et les douze tonnes d’inertie de Sereine font le reste...
Ça pisse le sang, et Danielle est bien pâle et pas mal secouée. Elle s’allonge à demi sur le pont le temps que nous ramenions le bateau à quai. Aussitôt fait, Pauline la conduit aux Urgences. Tout le monde à bord est inquiet et se demande si ce n’est pas trop grave... Et surtout quelles conséquences aura cette blessure sur la suite de la croisière de Danielle. Le sillon palmaire semble avoir été fendu sur une bonne longueur... et en dessous il y a quelques tendons assez utiles.
Quelques heures plus tard elles reviennent et nous rassurent. C’est moche, mais pas si grave. Le sillon palmaire fendu a été recousu avec sept points de sutures (notez bien, sept !), les tendons sont intacts et le majeur écrasé n’est pas cassé. Danielle crâne un peu et si dit prête à partir malgré tout... Pourtant, je devine que ça doit lui faire un mal de chien.
Moi qui suis un peu connaisseur de la chose, je peux vous dire que cette femme sait encaisser. Pendant les quinze jours de mer elle a fait sa part comme tout le monde sans émettre le moindre gémissement.
Je ne le lui ai pas dit mais j’en profite ici : Bravo Danielle. Tu m’as impressionné sur ce coup-là. Les autres aussi d’ailleurs.

13H45, on repart pour de bon cette fois. Direction le sud. Nous longeons les côtes et franchement, je peux vous le dire, ça a de la gueule la Bretagne ! C’est pas bétonné comme par chez moi. Les maisons en bord de mer sont charmantes et on devine qu’il y fait chaud... Portant à l’extérieur la température reste clémente. Enfin, c’est relatif puisque la polaire est indispensable ! En fin de journée j’y rajouterai même un blouson (argh !).

Un Noroit léger nous pousse tranquillement le long des rias et des abers. Nous nous glissons entre l’ile de Groix et la côte avant que d’apercevoir la citadelle de Port-Louis. Lorient est là, en face. Nous remontons le chenal sous le soleil couchant pour nous amarré au port de Kernével. C’est superbe.

Une première journée de navigation bien mal commencée mais qui se termine de belle manière. Avec au menu devinez quoi ? Des galettes bien sûr !

6 commentaires:

monique a dit…

En tout cas, la narration commence fort bien pour un Gwen au saut du lit...
J'attends la suite impatiemment...2 par jour, c'est faisable ?
Heureuse de te retrouver, l'ami.

Gwendal a dit…

@Monique : Euh... Deux par jour ça va être un peu difficile... Là déjà pour finir celui-là de texte ça m’a pris la matinée !
En plus demain j’ai deux rendez-vous. Mais bon, promis Momo je vais faire de mon mieux !
Content moi aussi de te lire. Et que ça te plaise !

'Tsuki a dit…

Un chouette départ... Ça donne envie de lire la suite... Quand j'ai vu la photo j'ai d'abord cru que c'était toi qui avais eu cette malchance... Tant pis pour Danielle, tant mieux pour toi.

Je suis bien contente que tu sois rentré, je me demandais ce que ça avait donné, ces quinze jours...

Bon retour et au plaisir de te lire la suite de tes aventures bientôt...

Gwendal a dit…

@ Tsuki : Content de te retrouver également. A un moment, j’ai pensé très fort à toi tu sais ? Je ne te savais pas loin, et... Bon tu verras bien lorsque nous y serons, ça te fera la surprise ! (si c’est pas du teasing ça !)

Bourreau fais ton office a dit…

Ah ! j'avais pas vu ce billet, j'ai commencé direct avec la première nuit.

Et ta cheville ? apparemment ça doit aller, puisque tu n'en parles même pas. Et ton eePC, je croyais que tu allais poster "in vivo" ? tu n'avais peut être tout simplement pas le temps.

Gwendal a dit…

@Bourreau : Pour la cheville ça a été... Pas aussi nirvanesque qu’en juillet mais gérable tout de même. Et pour le PC... No comment. Ou bien je suis une quiche, ou bien c’est l’enfer pour trouver une ligne de libre. Et puis il faut que je prenne le pli aussi, et ça c’est pas encore fait.