mercredi 13 mai 2015

De Itaparica à Jacaré. Deuxième partie

07°02,149S 34°51,353W
Marina Jacaré, Paraiba, Brésil

Le mercredi 6 mai 2015 – Une belle journée

La journée commence bien
05H10 : J'ai mal dormi cette nuit à cause des cargos qui n'ont pas arrêtés de passer et de repasser, dans un sens, puis dans l'autre... Il y a même eu une plate-forme pétrolière dans le lot ! Le genre de bateau dont tu te demandes s'il va aller par là, ou par là... Jusqu'à ce que tu t’aperçoives que finalement non ; il ne bouge pas ! Et de garder ensuite, cette vague sensation d'avoir été pris pour un con. Si, quand même.
Bref c'est pas grave, je récupérerais dans la journée. Là, j'attends de finir mon café et d'être pleinement opérationnel avant de sauter sur le pont pour lâcher la bête. La brise est là, et on va voir ce qu'on va voir !

06H05 : 45° du vent, cap au 20°, toutes voiles dehors. On fait un tout petit 4 nœuds mais c'est cool. Recife est à 80 milles et on devrait y être... Je n'en sais rien. On verra bien. (demain vers deux heures du mat'. Mine de rien je calcule vite avec les neurones de ma tête)


06H25 : J'ai fini de lire Vers chez les blancs de Djian. Et j'attaque Lire au Cabinet d'Henry Miller.

08H20 : Bon, maintenant que le fait d'arriver demain à Jacaré est une chose pratiquement acquise, je peux enfin me risquer à vous en dire quelques mots. Oui, que voulez-vous, il persiste en moi un vieux fond de superstition qui m'empêche de parler trop tôt de quelque chose... de peur que ça n'arrive pas. Je sais, c'est débile, mais c'est comme ça.

Jacaré ce fut pour moi, il y a presque trois ans, mon ponton d'arrivée après ma transat en solitaire. Ce fut un havre d'où j'ai eu beaucoup de mal à me détacher tellement je m'y sentais bien. Ce fut aussi le point de départ pour une virée dans le Sud... Une parenthèse dont j'ai déjà évoqué les sentiments mitigés qu'elle m'inspire. Jacaré sera enfin ma dernière escale avant de me tirer de ce foutu pays.
Oui, Jacaré c'est tout ça à la fois. Oserais-je le dire ? Retourner là-bas c'est un peu comme rentrer chez soi... Je vais m'y ressourcer avant que de reprendre ma route vers l'inconnu (et au-delà !). Je vais pouvoir recommencer à essayer de donner un sens à ma vie.

09H30 : Chouette ! Le vent vient de virer d'un coup de presque 30° ! Nous sommes au travers maintenant et La Boiteuse file sans gîter à près de 5 nœuds. Le pied !

11H15 : Le vent tombe et joue avec mes nerfs. Moi qui suis plutôt nonchalant lors des grandes naves, je passe mon temps à tripoter le régulateur et les écoutes... Et franchement ça me gonfle. Mais bon, je garde l'espoir d'arriver demain avant la tombée de la nuit, et pour ça je dois essayer d'optimiser au maximum mon cap et ma vitesse. C'est très technique comme navigation. Il faut constamment être sur la brèche, se poser des question... On est loin du lâcher prise que ce genre de voyage est sensé inspirer. Cela dit, je ne me plains pas trop car il fait beau et La Boiteuse va dans le bon sens, alors franchement...

12H00 : Au point de midi, 25 milles de parcourus en six heures. Ce n'est pas fameux mais au moins ces milles ont été agréables (Vous sentez ce côté je-cherche-toutjours-le-côté-positif-des-choses ?). En plus, comme le vent vient de travers, il fait moins chaud. Grosse plâtrée de riz et de tripes à la brésiliennes en gestation. J'ai une de ces dalles moi !

15H25 : On n'avance pas vraiment au rythme que j'espérais mais on avance tout de même. 3-4 nœuds, parfois un peu plus au hasard d'une vague favorable. La Boiteuse se dandine sur une mer bleue et un ciel bleu aussi, mais avec de gros paquets de coton blancs dessus. Je repense aux journées de samedi et dimanche et je me dis que le voyage devrait toujours être ainsi.


17H20 : Cher Monsieur de la Météo,
Je note avec un certain soulagement que cette fin de journée n'est pas accompagnée de l'habituel « grain du soir ». J'ai bien conscience que cette aubaine vous est imputable et je tenais par la présente à vous en remercier. Si j'osais abuser de votre bienveillance, vous serait-il possible également de faire en sorte que cette nuit ne soit pas placée sous le signe de la « pétole nocturne » ?
Dans l'espoir d'être satisfait, je vous prie cher Monsieur de la Météo, de recevoir mes salutations distinguées.

18H00 : J’abats de 5° avec la molette du régulateur afin de commencer à obliquer vers le nord. Recife est à 33 milles. Ensuite il restera 80 milles jusqu'à Jacaré... Je ne sais pas vous, mais ce genre de phrase ça me donne la patate !

19H30 : La lune se lève. Je crois avoir vu, assez loin sur tribord avant, les feux d'un voilier... Mais je n'en suis pas sûr. Sinon, on dirait que le Monsieur de la Météo a bien reçu ma lettre et a décidé d'y répondre favorablement. La brise s'est renforcée et La Boiteuse fonce dans la nuit.

Le jeudi 7 mai 2015 – Jacaré enfin !

06H00 : Ce matin lorsque j'ai ouvert un œil ce fut pour constater la présence devant moi d'un gros nuage à fond plat, genre « serre les fesses mon garçon, ça va dépoter ». J'ai dû réduire un peu à l'avant et pendant une heure nous avons fait de jolis surfs jusqu'à 7 nœuds. Belle mise en jambe pour cette dernière journée !
Au point du matin, bonne nouvelle. 4,5 nœuds de moyenne sur les dernières douze heures, nous ont amené à exactement 58 milles de Jacaré ! Donc, si j'arrive à maintenir une allure de 5 nœuds, nous devrions y être vers 17H30. Pretty cool, isn't it ?
Bon, ça c'est si le vent se maintient, hein ? Sinon, et bien on arrivera quand on arrivera et pis c'est tout.

06H30 : J'ai envie de faire caca. Vous me direz, après cinq jours il serait peut-être temps, non ?

06H40 : Oh putain, ça fait du bien... (smiley de contentement) J'ai l'impression de peser 5 kilos de moins !
A propos, vous ai-je dit que pendant ces six derniers mois d'escale j'ai réussi à diviser mon budget par deux (coût de la marina compris), et à ne pas prendre de poids ? Si, c'est vrai ! Sur la tête de Touline je vous jure que c'est vrai !

07H30 : Le vent s'étiole... Oh non, voilà la pétole ! (misérable tentative de versification)

08H00 : Hihihi !!! C'est pitoyable, mais ça me fait rire. On se traîne à 2,5 nœuds.

08H50 : J'ai dû attacher la bôme pour ne pas qu'elle batte trop. J'espère que le vent ne va pas tarder à revenir parce que sinon il va falloir se résoudre à finir cette nave au moteur...

09H30 : J'ai presque envie de sortir le spi... Qu'est-ce que vous en pensez ?

Mouais...
10H00 : Bon ben... Le spi est en l'air et franchement c'est très joli. Même si ce n'est pas très efficace... Mais c'est très joli !

10H10 : Y'en a marre ! Allumage de Mercedes et go ! Ça commençait à me courir cette histoire.
D'autant que si je ne me trompe pas, j'aperçois déjà les immeubles de Joao Pessoa.

12H00 : Il reste 33 milles à faire... ça nous fait arriver vers 18H30, après le coucher du soleil. Le ciel se couvre peu à peu, mais toujours pas de vent. Je me prépare une feijoada et ensuite je vais essayer de dormir un peu.

13H30 : Impossible de fermer l’œil... Le stress de l'arrivée sans doute. J'ai encore remis 20 litres de diesel dans le bouzin, histoire d'assurer le coup. C'est le silo de Cabedelo que je vois là-bas ?
Je suppose que les copains sont arrivés maintenant, et certains probablement depuis hier. Ça va me faire chaud au cœur d'avoir des gens pour m'accueillir au ponton. Si il y a de la place bien sûr... Sinon, le plan B sera d'aller planter la pioche dans le fleuve. Et là, c'est sûr que ça va gâcher un peu mon plaisir...

Joao Pessoa
15H00 : La houle nous pousse au cul. Nous arriverons, je pense, un peu en avance... (au rendez-vous de nos promesses ?)
Joao Pessoa est par le travers. Il faut absolument que j'emmène Patrick et Caroline faire un tour au marché central. J'en profiterais pour faire le plein de noix de cajou !!!
Tien, pendant que j'y suis il faudra que je trouve un nouveau régulateur d'alternateur. A part ça, pas d'autres casses. Encore une fois La Boiteuse s'en tire bien. Et moi ? Ben moi, il va falloir que je m'occupe de ma sortie du pays et que je me prépare à la prochaine étape qui sera plus simple, mais aussi plus longue. Entre dix et quinze jours de mer selon que je m'arrête en Guyane ou pas... Si seulement je pouvais trouver une équipière sur les pontons de Jacaré ! Ça serait cool non ?

15H30 : Tien, c'est maintenant que le vent se lève... (Connard !)

15H40 : J'aperçois quelques frégates qui planent au dessus d'une barque de pêche. Elle m'ont manqué celles-la. Les frégates, pas les barques.

16H00 : C'est officiel, on arrivera de jour. Mine de rien cela me soulage... Non-pas que j'ai été vraiment inquiet car je connais déjà l'endroit et l'entrée dans le fleuve ne recèle pas de difficultés particulières. Mais un atterrissage est toujours une équation compliquée, alors si on peut retirer un facteur de complication à cette équation, c'est toujours ça de gagné.

16H20 : Voilà un truc que je n'avais pas prévu. J'ai le soleil couchant dans les yeux, et ça m'empêche de voir les bouées du chenal... Heureusement, opencpn est là !

16H30 : Et hop ! On embouque le chenal d'accès au fleuve !

Euh...
16H31 : Et merde... Y'a un pétrolier qui sort. Je me me fait tout petit en serrant à droite. Touline observe ce monstre avec intérêt. Je suis persuadé qu'elle reconnaît les lieux.

17H10 : L'ancre (au cas où) et les pare-battages sont à poste et la GV descendue. J'ai sorti un tee-shirt propre. Je n'arrête pas de faire des aller-retours dans tous les sens ! Une vraie boule d'énergie ! Vous n'imaginez pas comment je suis content d'être là !!!

17H20 : Merde, encore un filet droit devant ! Mais ils le font exprès ou quoi ??? Déjà, il y a trois ans... J'aperçois les mâts des voiliers au mouillage. Le soleil a disparu derrière l’horizon mais il reste encore assez de lumière pour faire ce que j'ai à faire.

Mais ! Je connais cet endroit !
17H45 : J'approche du ponton à vitesse réduite. Un coup de turlutte et je vois Caroline qui sort la tête de son cata. Oh ! Gwendal est là !!!

17H50 : Et voilà ! Nous y sommes ! Francis, le gérant de la marina est venu m'accueillir. Les copains arrivent eux-aussi. J'ai même droit à quelques applaudissements ! Jacaré enfin !

Les amarres n'étaient pas encore nouées au taquets que Touline sautait sur le ponton avec un miaulement de victoire. Pas de doute, à sa façon de se déplacer je vois bien qu'elle reconnaît l'endroit !
Pour ma part, sitôt le moteur éteint et le bateau sécurisé, je me suis dirigé vers le bar pour rejoindre toute la bande et offrir une tournée. Bordel, que ça fait du bien d'être ici !

Home sweet home...
On reprend les bonnes habitudes


17 commentaires:

Monique a dit…


Retour en territoire familier et accueillant !!!

ça fait plaisir de te voir sourire !!

Bisous mon Gwen !!

gubragh a dit…

ouf, que ça fait du bien de te lire... Il y a un de ces tons, dans cet article, qui donne envie de bouger, de tirer sur les ecoutes, de tripoter la molette du régulateur... Et c'est quoi, un voyage, sinon un eternel aller-retour entre lieux qu'on ne connait pas encore et autres qu'on a un tout petit peu oubliés ? Bon, pour la peine je m'en vais tirer quelques bords dans le port avec mon Little Gu.
Merci, Gwendal.

Willem K. M. Van Rij a dit…

Je vois, que les pontons sont encore plus pourri qu'il y a trois ans. Dites bounjour a Francisdema part

Gwendal DENIS a dit…

@Monique : Où t'as vu que je souriais ? Je ne souris jamais c'est bien connu...

@Gubragh : Pas de quoi mon pote.

@Willem : Pontons pourris mais ambiance du tonnerre !

Anonyme a dit…

Bonjour Gwendal,

Bravo !

Un peu de repos et c'est reparti ou l'escale va-t-elle durée ?
Y a-t-il une période limite pour remonter vers le nord avec des conditions favorables ?

David de Nantes

Gwendal DENIS a dit…

@David : Pour la durée de l'escale je ne sais pas... Mais c'est pas grave car nous sommes maintenant sous un régime d'alizés et je peux partir quand je veux.

... a dit…

Félicitations...!

Chris et JR a dit…

Aaaah cool Gwendal !
Super contents pour toi et que cette navigation se soit bien passée. Bon maintenant le plus dur est fait hein ! Ensuite c'est le tapis roulant pour remonter ! :)

Astrd a dit…

Ta joie est palpable dans tes récits. J'adore ces petits messages sans transition au milieu des autres. Bravo d'avoir bouclé cette boucle, profite bien de ce "retpur aux sources" et continue à nous régaler de tes récits !

Gwendal DENIS a dit…

@... : Merci !

@Chris et JR : Ça va être du gâteau en comparaison !

@Astrid : J'y compte bien ! Et toi profite de l’Helvétie !

Julien Chanu a dit…

Belle nav. Content de ce retour à l'action. Te revoilà,enfin, de retour dans les Alizés. Félicitations.

Gwendal DENIS a dit…

@Julien : Merci Julien !

la Lésion d'Honneur a dit…

Une nav comme tu les aimes et comme on aime les lire ! Et au fait (?), je viens de lire ton article sur la sécurité au Brésil, mes neveux à Brasilia disent à peu près la même chose, sans la mer ! J'ai lu aussi le récit de cette famille de Rochelais... pitoyable autorités... @+

hedilya a dit…

C'est quand "quand tu veux" ? (Et c'est beau la Guyane - mais pas forcément safe).

Zibous méditerranée

Gwendal DENIS a dit…

@La Lésion : La prochaine nave devrait être toute aussi plaisante, sinon mieux (enfin j'espère !).

@Hedilya : Au plus tard début juin. Je me suis fixé une limite :)

Bateau Loïck a dit…

Avec un peu d'Internet à Barlovento je retrouve tes histoires, et ton style... Ca m'avait manqué!
Un abrazo aux gens de Jacare.

Gwendal DENIS a dit…

@Bateau Loïck : Je te dirais bien d'embrasser aussi les gens de Barlovento, mais je doute qu'ils se souviennent de moi ! :) Comme quoi, Jacaré restera un lieu unique.