16°53.203N
24°59.470W
Mindelo,
ile de São Vicente
Le
mardi 17 avril 2012
Chaud devant ! |
Bon,
c’est à la louche hein ! Sachant qu’il fait jour jusqu’à 21H00, cela fait
trois heures à grappiller entre maintenant et demain soir... Ce qui, à mes
yeux, me semble faisable.
D’ailleurs
on va commencer par dérouler un poil de Génois, histoire d’augmenter un poil de
vitesse. 0,5 nœuds sur 24 heures devrait faire l’affaire.
Pendant
que je calcule tout ça dans ma tête, Touline est à l’intérieur et joue au foot
avec un bouchon en plastique. Je la soupçonne de savoir dévisser les bouchons
des bouteilles d’eau avec les dents... Il va falloir que j’enquête.
12H00,
je regarde bien plus souvent vers l’avant du bateau maintenant... Pourtant je
sais très bien qu’il n’y a rien à voir de plus qu’au début car nous sommes
encore loin du Cap Vert (180 milles). Peut-être aussi que les grosses vagues
qui m’arrivent par l’arrière me font moins peur... Enfin, j’en sais rien, mais
c’est ainsi.
Juste
avant le déjeuner, je me disais que j’allais déployer le Génois en grand... Et
puis non. Sitôt avais-je fini d’avaler mes sandwichs le vent est soudainement
monté. Oh, pas de quoi faire des cabrioles, mais suffisamment pour rester dans
mes pronostiques. Eole aurait-il décidé de me filer un coup de main ?
Une Physalie |
Oh
bien sûr j’en avais entendu parler dans la littérature, Moitessier (oui, encore
lui) en parle notamment, mais je n’avais jusqu’à présent jamais eu l’occasion
d’en rencontrer. Comment vous dire... Imaginez une méduse flottante ovale (ce
n’en n’est pas exactement une mais on s’en fout), de 20 à 25 cm, et au-dessus,
sortant de l’eau d’une dizaine de centimètres, un peu comme une crête arrondie,
une poche remplie d’air qui fait office de voile... Et le vent la pousse ainsi,
au gré de ses caprices. Mais surtout, ce qui m’a littéralement laissé sans
voix, ce sont les couleurs magnifiques qu’arbore cet animal. D’une transparence
violette, avec des touches de bleu, et des nervures d’un rose fuchsia !
C’est tout simplement splendide... Et d’une telle délicatesse !
Oui,
à côté de ces Physalies, qu’on appelle aussi des Galères Portugaises, je crois
qu’il n’existe rien de plus beau sur cette planète. Ou du moins à ma
connaissance.
18H30,
j’ai changé d’amure pour gagner en cap et je me rends compte que j’en apprends
encore et toujours. Mais pourquoi donc ai-je tant attendu avant d’abattre cette
fichue Grand Voile ? Hein ? C’est tellement plus simple sans elle
quand on est au vent arrière !
Peut-être
parce que je n’ai pas l’habitude de naviguer ainsi tout simplement, et que les
habitudes ont la vie dure... En attendant, la leçon que je viens d’apprendre
m’aura coûté quelques heures et quelques milles en plus...
On garde le sourire ! |
J’espère
que la facilité avec laquelle j’étais passé de l’espagnol au portugais dans mon
jeune temps sera toujours d’actualité... L’astuce, si je me souviens bien,
réside surtout dans la prononciation (pronociaçao ?)
Oh !
Et puis je vais changer d’heure aussi ! UTC moins une heure qu’ils disent
dans le bouquin. Ça voudra dire deux de moins pour moi et trois heures de moins
par rapport à la France.
21H00,
j’ai longuement hésité avant de décider de garder la voilure en l’état pour la
nuit. De toute façon, s’il devait se passer quelque chose, je crois que je le
sentirais... Je commence à avoir le truc maintenant, ce truc que certains
appellent le sens marin. Mais bon, je n’irais pas jusque là encore, je suis
bien trop novice en la matière.
La
Boiteuse file ses 5,3 nœuds au 240°. Extinction du soleil et allumage des feux.
Logiquement à cette heure demain, je devrais être en vue de Porto Grande.
Le
mercredi 18 avril 2012
08H00,
bon ben je crois que pour une arrivée de jour, c’est mort. J’ai ramé toute la
nuit à 4,3 nœuds, ce qui fait que ce n’est pas le soleil que j’aurai comme
compagnon pour mon arrivée, mais la lune. Et encore... je sais qu’elle sera en
retard la bougresse parce qu’en ce moment c’est une lève tard. Restera la
lumière des étoiles et de la côte...
J’ai
encore 80 milles à faire, et si le vent n’augmente pas un peu... Et bien nous
sommes bons, Touline et moi, pour une huitième nuit en mer.
Le
bon côté de tout ça, c’est que la nave est agréable. Une légère brise tiède et
pas de houle.
Soyons courtois ! |
Il
est joli je trouve : Fond bleu, bande rouge et blanche horizontale et
cercle de 10 étoiles pour représenter les iles de l’archipel.
Bien
sûr, comme je débarque d’Europe j’y adjoins le pavillon jaune, ou
« Q » dans l’alphabet international. Celui-ci signifie que j’arrive
d’un pays étranger et que je réclame une inspection à bord du trio gagnant
Douane-Police-Service de santé (le « Q » voulant dire Quarantaine).
De nos jours, ça veut juste dire que je n’ai pas de visa et que je n’ai pas
encore fait mes formalité d’entrée sur le territoire.
10H00,
putain on se traîne là... Bon, du coup j’ai du temps pour écrire (ou l’envie,
je ne sais pas). Au bout d’une semaine de mer, la vie devient plus facile sans
être vraiment routinière. En effet, naviguer avec un chat en liberté sur le
bateau vous impose pas mal de contraintes, et au quotidien ce n’est franchement
pas de la tarte. Oui, j’ai dit en liberté, car depuis le deuxième jour j’ai
cessé de lui mettre sa laisse. C’est finalement plus difficile à gérer avec que
sans.
Oh
bien sûr, il y a plein de côtés positifs comme le fait d’avoir quelqu’un avec
qui parler. De façon restreinte bien sûr, mais bon, c’est mieux que d’être
seul. Et puis il y a les jeux et les câlins aussi... Ça c’est vraiment cool et
réconfortant.
Un câlin ? |
Je
me souviens, à un moment au plus fort de la baston de dimanche, en plein
empannage j’ai eu à aller très vite sur le pont pour dégager une écoute de
Génois prise dans la main courante. Quelle ne fut pas ma surprise en me
retournant de trouver Touline juste sur mes talons ! Les quatre pattes
largement écartées et le ventre au ras du sol pour garder son équilibre, avec
le bateau qui roulait bord sur bord et les embruns qui arrosaient le
pont !
De
même, hier j’ai dû carrément la récupérer à la proue du bateau, les deux pattes
avant posées sur l’enrouleur de Génois. Genre, elle me faisait un remake de
« I’m the Queen of the world ! », façon Titanic.
Bref,
tout ça pour dire qu’il faut constamment anticiper avec elle... Si j’ai une
manœuvre à faire, il faut que je pense à fermer le capot et à la laisser à
l’intérieur. Si je veux dormir, idem. Cependant je dois reconnaitre pour sa
défense qu’elle est relativement obéissante pour une chatte. Il suffit que je
gueule un bon coup pour qu’elle stoppe sur place immédiatement, la queue
fouettant l’air de frustration.
Mais
bon, tout bien pesé, c’est plutôt cool d’avoir Touline comme équipière. T’es
une bonne chatte ma fille, et Papa il t’aime !
11H15,
et merde j’ai rayé mes lunettes de soleil. Fait chier !
La
vie est belle, moi j’vous le dis.
14H00,
ah te voilà toi ! Ça fait des heures que je fais du surplace et tu
débarques enfin ? Allez mon vieux Eole, gonfle bien tes joues et envoie la
sauce !
16H00
Bon d’accord, le vent est revenu mais sans casser la baraque. Enfin, la
Boiteuse avance honnêtement et c’est donc de façon honnête que nous devrions
arriver vers... Cinq heures du matin demain ! Je vais peut-être ralentir
finalement, histoire d’arriver avec le jour...
Réparation de fortune |
Je
me penche sur mon régulateur, et là je vois qu’un des tubes qui soutiennent le
bordel vient de casser net et pendouille dans l’eau, bloquant la pale immergée.
Je
me précipite à la recherche d’une clef de 10 pour démonter ce tube de merde qui
ne sert plus à rien et avant qu’il n’abime encore plus mon précieux régulateur.
Le
démontage est acrobatique et, oserais-je le dire, se fait sans filet. Une fois
le tube retiré je me mets à réfléchir... Impossible de la remplacer dans
l’immédiat, il faut donc que je soulage autant que possible le pilote de son
poids et des efforts qu’il encaisse... Finalement j’ai arrimé le tout
solidement au portique avec deux boutes. J’espère que ça va
tenir jusqu’à l’arrivée !
20H00,
j’ai dîné avec un restant de pâtes au jambon, et pendant que je fumais ma clope
pour dessert, j’ai réfléchi un peu en regardant le soleil se coucher. Je suis
à 45 milles de mon but, ok. Ça veut dire que j’arriverai vers six heures du
mat, sauf si le vent augmente... Ce qui pourrait très bien être le cas...
Solution : Réduire la voilure. Si je ne dépasse pas les 4 nœuds ça sera
nickel pour arriver au point du jour...D’accord, mais en même temps je ne sais
plus qui disait que c’était un pécher que de ne pas laisser son bateau
s’exprimer... (C’est Moitessier, comme d’hab)
Bon
allez ! Je laisse comme c’est et on arrivera quand on arrivera. L’approche a l’air simple, et puis il faut bien que je me tape des arrivées de nuit de
temps en temps pour acquérir un peu d’expérience, hein ?
21H35,
finalement je réduis un peu le Génois. Oui je sais, il n’y a que les cons qui
ne changent pas d’avis.
Le jeudi 19 avril 2012
Ça va comme ça Capitaine ? |
01H30
D’autres halos plus petits et des lumières au loin. On approche.
02H00,
je vais trop vite ! Je fais du 5 nœuds, il faut réduire encore !
05h00
bon allez, je vois distinctement la côte à 5 milles de moi. Si je continue sous
voile, je vais taper dans les cailloux, il est temps d’allumer Mercedes.
PUTAIN !
Encore le démarreur qui fait des siennes ! Après cinq minutes pendant
lesquelless j’ai alterné les coups de marteau tout en voyant la jauge batterie
descendre à chaque tour de clef infructueux, Mercedes démarre enfin. Ouf !
Je n’ai plus un poil de sec moi...
05H30,
je vois très bien le feu qui balise l’ilot de Dos Passaros, qui marque l’entrée
dans la baie de Mindelo.
06H40,
et voilà... Le deuxième tube qui retenait encore le régulateur vient de lâcher
à son tour. Heureusement que j’avais assuré l’ensemble avec une potence, sinon
mon régulateur serait tombé à l’eau. Accroche-toi Gwendal, on y est
presque !
07H00
je suis dans la baie, et il commence à pleuvoir. Mais heuuuuuuuu..... Je ne lui
ai encore rien fait au Cap Vert moi ! Pourquoi il m’en veut comme
ça ?
07H30,
ça y-est il fait jour. J’arrive à la marina... Le timing est parfait. T’es trop
fort Gwendal.
09H00
extinction du moteur, on est arrivé. Heu... oui, il m’aura fallu une heure et
demi pour amarrer la Boiteuse aux pontons de la marina tellement le vent y
souffle fort. J’ai dû essayer une bonne dizaine de fois avant de finalement
pouvoir présenter correctement le cul du bateau et pour choper la bouée qui
sert de pendille.
J’y
ai laissé un peu de peinture, et si le régulateur n’avait pas été cassé il le
serait probablement à présent, mais j’y suis finalement arrivé. Avec l’aide, je
dois le préciser, d’un veilleur de nuit un peu pris au débotté et légèrement
dépassé.
Je
peux enfin mettre le pied sur le ponton. Touline elle aussi débarque et
commence alors son inspection systématique et frénétique de tous les bateaux
qui m’entourent. Je m’allume un cigare pour marquer ce moment.
Bon
ben les enfants on y est... On est au Cap Vert bordel de merde !
Ce
mardi 24 avril 2012
La baie de Mindelo |
Sur
les rotules certes, mais heureux. Ouais, vachement heureux ! Le Cap
Vert... Wahou ! Quand j’y pense, et que j’ai envie d’être gentil avec
moi-même, je me dis que j’ai de quoi être fier. D’accord, j’aurais mis un an
pour arriver jusque là, et mon petit bout de chemin est ridicule par rapport à
d’autres... Mais quand on sait d’où je viens, quelle fut ma vie et mes
expériences passées, je crois sans mentir que j’ai quelques raisons de me
rengorger.
Alors,
je vais vous dire ce qu’il va se passer maintenant. J’ai l’intention de rester
à Mindelo le temps pour moi de réparer ce qui a été cassé pendant cette
traversée (le régulateur, le démarreur, le panneau solaire, quelques accroc aux
voiles, la pompe de cale...). Et en même temps, je vais essayer de récupérer
des forces et de me préparer mentalement pour la prochaine étape : La transat !
Souvenez-vous,
je vous disais que cette traversée Canaries-Cap Vert était pour moi comme un
galop d’essai et qu’à son issue je déciderais si oui ou non je me sentais de
traverser l’Atlantique en solitaire... Et bien ma décision est prise, je ferai
cette course seul. Ce que je viens de vivre pendant une semaine, je crois
pouvoir le supporter pendant les trois semaines qui me seront nécessaires pour
rallier Salvador Do Bahia au Brésil.
Mais
avant ça, comme je vous l’ai dit j’ai un peu de travail, et surtout un nouveau
pays à découvrir !
12 commentaires:
Et oui tu viens de passer une étape importante et moi aussi je te sens prêt pour la transat !
Allez ! maintenant , parle nous du pays!!!!
Eh ben je ne sais pas quoi dire... Félicitations? Bienvenue au Cap Vert? Merci pour le récit? Tout ça en même temps en fait...
Et oui, il y a bien de quoi être heureux, et fier. Retape toi bien, retape ta Boiteuse, avec la prochaine étape en ligne de mire, entre stress et excitation!
Cool. Belle traversée et beau récit.
C'est toujours un plaisir de te lire.
Rodolphe
Bon, quand et à quelle heure sur le Mouv' ?...
Bonne prépa pour la transat, technique, physique et surtout morale !!!
;-) !!!
@Monique : Eh ! laisse moi quelque jours que je récupère un peu !
@Sophie : Merci beaucoup Sophie, mais avant de penser à la prochaine étape il va falloir réparer.
@Rodolphe : C'est gentil merci.
@Cazo : Le Mouv' ? Sais pas... On va voir comment les choses se présentent ici avant que de prendre rendez-vous avec mes MILLIONS d'auditeurs !
la Boîteuse, comme la Touline, comme le Capitaine ...y sont très beaux !
Mais, c'est la Touline qui l'emporte !
Joli performance Gwen, tu peux être fier de toi!!! moi je suis super heureux pour toi..Pour moi c'est une belle leçon de courage et de pugnacité.
Surtout repose-toi bien et profite, profite de cette liberté qui t'ai offerte, même si tu as été la chercher avec les dents...Répare et prépare bien "la boiteuse" à ce périple de transat....
Une seule question..tu ne t'ennuies pas trop en mer?, je veux dire seul pendant 8 jours, ne parler à personne, ne pas échanger ni débattre, ça ne te manques pas?
Amitiés terrestre à mon marin préféré.
@Lucifer : Je ne lui dirais pas, des fois qu'elle choppe la grosse tête !
@Bruno : Il y a une forme d'ennui, c'est sûr. Surtout quand le bateau se gère pratiquement tout seul. Mais au final, après l'ennui, vient une période où le temps passe plus vite... Ou du moins est moins "vide". Une journée passe assez vite finalement. Lecture, musique plus un ou deux incidents et la journée est remplie !
Bravo, joli saut dans l'inconnu, hâte d'en savoir plus sur ce pays....
@... : Il va me falloir un peu de temps pour cerner ce pays... Car il est complexe à l'image de son métissage.
Je viens de regarder la vidéo des cabotins et lire le récit de ta traversée... Je n'ai pas très bien dormi cette nuit et ben crois moi si tu veux, ça réveille drôlement bien tout ça ! Merci ! J'ai de la famille au Brésil ! Si tu as besoin c'est Sao Paulo et... "un peu plus loin" de la mer... Brasilia ! Repose toi et raconte nous !
@La Lésion : Sao Paulo c'est pas près de la mer non-plus... Mais merci en tous cas !
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