lundi 3 décembre 2012

De Matariz à Pinheira


27°52.896S 48°35.501W
Enseada da Pinheira

Le mardi 27 novembre 2012

Départ sous l'orage
12H00 : Après un dernier passage à la pousada pour télécharger les ultimes données météo, et prendre aussi des nouvelles de mon amoureuse, il est maintenant midi et nous sommes prêts à partir. Alors que je commence à relever l'ancre de la Boiteuse, une averse m'oblige à m'interrompre, et à me réfugier sous la capote. Ça commence bien, me dis-je. Dix minutes plus tard, l'averse est passée, et nous quittons Matariz sous une bruine fine. Au loin, j'entends le tonnerre gronder sur les hauteurs de l'île.
Alors que je quitte la baie, la pluie s'intensifie et le vent commence à monter. Je suis parti Grand-voile haute, avec deux ris, et celle-ci commence à battre furieusement. Toujours au moteur et GV bordée à fond, j'aborde alors la Punta Grossa (j'y peux rien c'est son nom) sous une pluie battante. C’est bien simple, j'ai du mal à regarder vers l'avant du bateau tellement la pluie me cingle le visage. D'ailleurs, cela n'aurait pas servi à grand-chose, le rideau de pluie masque toute visibilité.
C'est là que le vent a commencé à monter vraiment... 20, 25, 30 noeuds en rafales de plus en plus fortes ! L'une d'elles, encore plus forte que les autres, couche carrément la Boiteuse, les chandeliers dans l'eau.
Bing ! Bang ! Bing ! Merde, j'ai laissé l'ancre prendre devant l'étrave ! Je me précipite, et le temps d'arriver au davier, je suis trempé jusqu'à l'intérieur même de mes os. Et c'est alors que je me démenais pour attacher cette fichue ancre que j'ai regardé l'eau à l'avant du bateau... Le vent était d'une telle force que l'eau s'envolait !
Là, j'ai dit stop. OK, je veux bien naviguer, mais pas question d'y laisser ma peau ou des morceaux de mon bateau ! On rentre !
Je fais alors demi-tour avec l'intention de me diriger vers l'anse de Sitio Forte que je venais de dépasser. Mais quelques minutes plus tard je change d'avis, car je ne connais pas bien l'endroit et ça m'a l'air un peu grand pour y être vraiment à l'abri de cette tempête... Autant rentrer carrément à Matariz.

Moins de deux heures après avoir levé l'ancre, je me retrouve donc au même point ( à quelques mètres près). Je suis trempé, j'ai froid, l'intérieur du bateau est dans un désordre indescriptible. Je me fais un café bien chaud et je commence à réfléchir.

14H30 : J'ai beau scruter les fichiers météo, mais ceux-ci ne tiennent pas compte des effets de site (les reliefs de la côte induisent des conditions particulières dûe à l'effet Venturi). Ils m'indiquent deux noeuds de vent alors que je viens de m'en prendre quarante dans la gueule !

15H00 : Il fait grand soleil maintenant... Je n'y comprends plus rien. La houle soulevée par le coup de vent est toujours là qui fait danser la Boiteuse sur son ancre. Ici je suis à l'abri, mais dehors c'est comment ? Je suis un peu perdu là... Si je loupe cette fenêtre, va savoir quand une autre se représentera ?
Zoé, sweet heart, c'est horrible ! Je ne sais vraiment pas quoi faire !

Le ciel s'est transformé
15H50 : On est reparti. Il fait grand beau maintenant et mes affaires sèchent accrochées aux filières. Allez comprendre... Mon analyse est que j'ai sans doute eu le pas de bol de sortir juste au moment où un grain passait. Enfin, je crois que c'est ça. Par précaution je reste à sec de toile. La vue sur la baie d'Ilha Grande est magnifique.

17H40 : J'arrête le moteur, car on vient de passer la pointe de l'île. Maintenant c'est tout droit, cap au 220°. La mer est calme, le vent pétolien. Je fais du 2,5 noeuds au près serré. Après la mise en train de tout à l'heure, ça me va.

18H10 : J'attaque la lecture de dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson.

18H30 : Je pompe. Grosse entrée d'eau quelque part.

20H00 : La nuit tombe... Je viens de passer deux heures à tenter de comprendre d'où peut bien venir cette foutue eau de mer, sans résultat hélas. Je suis crevé, j'ai sommeil et je n'ai pas faim. Enfin si j'ai faim, mais je suis trop fatigué pour manger... Fatigué et stressé.
En plus, comme je suis un peu près des côtes je ne peux même pas vraiment dormir... Cap au 180°, au près ultraserré. Heureusement, c'est la pleine lune.

20H30 : Allumage moteur.

21H00 : Ça y est, j'ai trouvé ! C'était de l'eau de mer qui remontait par le tuyau d'évacuation des eaux usées de l'évier... et qui fuyait par un tuyau qui s'est desserti lorsque j'ai installé la nouvelle bouteille de gaz ! J'ai fermé la vanne correspondante et j'ai évacué l'eau des fonds. Pour la réparation, on verra ça à l'escale.
Pffff... J'espère que Zoé ne prendra pas peur en voyant ma Boiteuse qui part en morceau.

22H00 : J'avale tout de même un bol de nouilles.

Le mercredi 28 novembre 2012

Premier soir
06H00 : Bouh... Nuit de pétole où il m'a fallu me lever à intervalles rapprochés pour corriger le cap et surveiller les alentours. Là j'ai allumé le moteur pour avancer un peu. Heureusement, j'ai acheté à Angra quatre bidons de dix litres que j'ai remplis de gasoil. Cela me rajoute 16 heures de moteur supplémentaires.
La voie d'eau est définitivement circonscrite (J'adore ce mot ! Surtout lorsqu'il s'agit de mon bateau !). Je confirme : 8 milles effectués en six heures. C'est lamentable.

Au fait, préoccupé que j'étais hier au soir par cette histoire de flotte, je n'ai pas fait attention et ai oublié de vous dire que nous avions franchi le tropique du Capricorne (23°26'S). Nous ne sommes donc plus « sous » les tropiques, mais au-dessus. Enfin, au-dessus si on a la tête en bas, et que le Sud se trouve en haut... Vous me suivez ?

07H05 : Vous allez me dire que je m'emballe, voire que je suis en train de virer maboul, mais j'ai la forte impression de ne plus être seul sur ce bateau. Zoé est là, avec moi. Elle me regarde, et participe à mes humeurs changeantes. Je lui parle à voix haute sous les regards interrogateurs de Touline qui croit que c'est à elle que je m'adresse. De temps en temps, je descends même dans le carré pour vérifier ou chercher un mot dans le dictionnaire, histoire de m'exprimer correctement (elle est américaine, je vous l'ai dit ?).
Parfois je me dis aussi qu'il s'agit là d'une de mes dernières navigations en solitaire, la dernière peut-être, et qu'il faudrait peut-être que j'en profite, que je la savoure... Eh bien non. Je n'ai qu'une hâte, c'est d'arriver le plus vite possible en Uruguay.
D'ailleurs aujourd'hui c'est clair que je n'ai déjà plus tout à fait l'état d'esprit qui était le mien lors de mes précédentes navigations. Je crois qu'il existe deux sortes de solitude : l'une physique et l'autre intellectuelle. Certes, je suis seul à bord maintenant (OK, y'a Touline. Mais c'est pas pareil), mais dans ma tête je suis déjà deux. Ce qui fait que ma façon de naviguer et de vivre ma navigation est forcément différente... En quoi ? Je crois que s'il fallait résumer, je dirais que ce qui change c'est la prise de risque. Je suis à la fois plus prudent, et moins prudent qu'auparavant.
Moins prudent parce que je veux absolument faire route au Sud quitte à vouloir me glisser dans un trou de souri trop petit pour moi. Et plus prudent, car j'ai également l'impression de tenir à ma peau un peu plus qu'avant... (Remarquez, je dis ça, mais je n'ai pas remis ma brassière depuis Essaouira en juin 2011. Elle est où d'ailleurs ?)

Nom de Dieu de bordel de merde ! Est-ce à dire que ma vie ne m'appartient déjà plus ? Bien sûr que non ! Je suis un homme libre ! (Ou du moins en ai-je l'illusion) Ce qui change c'est que je ne suis plus le seul canal par lequel je peux prendre un certain recul et me dire : voilà, ceci est ma vie. Je ne regarde plus ma route à travers mes seuls yeux, mais également à travers une paire de mirettes bleues. Et ça, ça change tout.

08H00 : J'arrête Mercedes. Un petit vent semble se lever du Sud-Ouest... Pfff, même pas deux noeuds au loch.
Logiquement, je dis bien logiquement, le vent devrait être variable toute la journée et s'établir dans la nuit à l’Est-Nord-Est. Et selon mes calculs, j'ai jusqu'à dimanche matin pour arriver à l'Anseada da Pinheira. Parce qu'ensuite c'est de nouveau le vent du Sud qui prendra les commandes.

08H15 : Je rallume Mercedes. Je peux peut-être me permettre d'avancer lentement pendant un temps, mais encore faut-il que ce soit dans la bonne direction !

Tu me réveilles s'il se passe quelque chose, hein ?
10H15 : Tien, si je mettais une ligne à l'eau, me dis-je en moi-même. D'accord, faisons ça. Ça me permettra d'éviter de penser cinq minutes aux bras de ma bien-aimée.
Je sors ma ligne, décide de changer l'hameçon et jette le tout à la mer. Le temps de me bourrer une pipe et de laisser repartir mon esprit vers les bras de la dame citée plus haut : Hop, le fil se tend !
Je ramène doucement une espèce de grosse truite de mer, qui se trouve être un Trucmuche (le premier qui trouve a gagné). Et alors que je m'apprêtais à le hisser à bord, d'une formidable virevolte il se décroche !
Touline, qui était descendue de son perchoir sur le capot pour me filer un coup de main, me regarde l'air de dire : t'es con, tu viens de laisser filer le repas de midi. J'ai honte.

11H30 : C'est bizarre, je navigue dans une eau qui va de la couleur du thé noir à celle d'un bordeaux très foncé... Je ne c'est pas ce qui cause ça, des algues peut-être ou du plancton, mais en tout cas c'est très moche. Limite inquiètant.

12H45 : Je me suis bien rempli l'estomac avec une platée de pâtes et une saucisse. J'aurais bien voulu goûter à ce poisson, mais bon...
Toujours la pétole et toujours au moteur. Il fait chaud. Les seuls nuages dans le ciel sont ceux que j'aperçois, accrochés au flan des montagnes (la terre est à 20 milles).

Et hop, dans la poêle !
14H20 : Et hop, le repas de ce soir est pêché ! Le même genre que tout à l'heure. 50 cm pour 1,250 kg, la taille idéale pour le navigateur solitaire qui n'a pas de frigo. Ça évite d'avoir à jeter.

15H30 : Arrêt moteur, près serré sur une mer à peine houleuse. 1,5 noeud... Après dix heures de vrombissement mécanique, les bruits que font l'éolienne et l'eau sur la coque me semblent assourdissants. Ça fait bizarre.

17H10 : Et c'est reparti pour quelques heures de moteur... Heureusement, celui-ci tourne comme une horloge, sans fuites ni mauvaises surprises. Pourvu que ça dure !
J'ai rajouté 30 litres de gasoil dans le réservoir principal. Sinon, les fichiers météo disent que le vent devrait tourner à l'Est dans la nuit... Moi je veux bien qu'ils tournent, mais encore faut-il qu'il y en ait du vent !
Mais bon, je le savais en partant de toute façon. Ma fenêtre de quatre jours comportait deux jours de pétole, d'où les bidons de gasoil supplémentaires.
Encore une de ces zones où la mer est rouge. J'ai l'impression de naviguer dans un océan de Porto...

18H00 : Point du soir. 85 milles effectués depuis mon départ hier. J'avais espéré/prévu d'en faire 100...

18H50 : J'ai fini le Tesson et j'ai paré le poisson. Tien, ça rime.
Pour ce qui est du bouquin, je me dis que c'est le genre de truc que je pourrais/saurais écrire un jour. Les références culturelles, la poésie et la naïveté en moins. Je n'ai plus rien de nouveau à lire maintenant, vais devoir réattaquer les classiques.

20H20 : Je viens de m'avaler la moitié du poisson avec des spaghettis. Pas mal. Ça a un goût qui rappelle un peu la daurade. Bon, je vais laisser tourner Mercedes jusqu'à minuit, ensuite on verra.

Le jeudi 29 novembre 2012

06H00 : C'est pas fameux tout ça... 13 milles ces dernières six heures, autant dire la distance qu'aurait parcouru un homme marchant à pied. Et encore, sans se presser.
Hier au soir à minuit j'ai arrêté le moteur comme je l'avais prévu et nous avons continué tant bien que mal à deux noeuds. Le vent est en train de virer à l'Est ce matin... J'aperçois une île sur tribord, elle s'appelle Alcatrazes. À ne pas confondre avec la même, mais dans un autre océan plus haut à l'Ouest.
Il reste encore 250 milles à faire avant dimanche matin, dernier carat. Après, j'aurai le vent dans le nez. La question est : va-t-il se lever ?

08H40 : Pétole. Pas un souffle. Rien. Pas un nuage non plus et il fait déjà un cagnard d'enfer.
J'hésite : Moteur ou pas moteur ?

12H00 : Matinée de rien. On s'est trainé pendant six heures d'affilée. Pourtant... N'est-ce pas une petite brise que je sens là contre mon visage ? On dirait bien... La Boiteuse accélère, 2,6 noeuds ! C'est qu'elle est en progrès ma Boiteuse !

J'ai mangé la dernière portion de poisson, sans oublier d'en filer un bout à la chatte du bord, bien sûr. Pour qui me prenez-vous ?

EH ! C'est pas un dortoir ici !
13H20 : Je suis en train d'assister à un spectacle comique ! Un faucon, du moins il me semble que c'en est un, est en train de se faire pourchasser par une sterne deux fois plus petite que lui. Le faucon est sans doute égaré loin de la côte, elle est à quarante milles, fatigué, et essaye de se poser dans la mâture pour reprendre des forces. Mais la sterne ne l'entend pas de cette oreille, et lui donne la chasse ! On se croirait devant un épisode des Têtes brulées, avec la sterne dans le rôle du Zéro pourchassant un Corsaire-faucon !
Le plus drôle c'est que dès que la sterne arrive derrière le faucon, et avant que celui ne décroche pataudement, elle se met à piailler ! On croirait entendre les mitrailleuses !

15H00 : Ca-y-est, un bon petit F3 des familles c'est levé et semble s'orienter à l'Est. Quelques joyeuses moustaches apparaissent çà et là au sommet des vagues... Je me prépare un petit café pour fêter ça !

15H30 : Vous n'imaginez pas à quel point je me retiens pour ne pas passer tout mon temps à écrire sur Zoé et sur le tournant que va prendre ma vie dans quelques jours. Je me retiens de vous déballer mes états d'âme, mes rêves, les films que je me fais, les peurs qui sont les miennes. Je me dis que tout cela n'a peut-être pas sa place dans ce journal, dans ce blog.
Mais je me dis aussi que lorsque j'ai commencé à vous raconter cette histoire, il y a plus de deux ans maintenant, c'était bien de ma vie qu'il s'agissait. De ma vraie vie. Il ne s'agissait pas simplement vous parler des jolis endroits que je visite, mais de vous faire partager à la fois mes coups durs, mes joies, mes rencontres... Et indubitablement, ma future coéquipière aura sa place dans ces lignes, comme elle aura une place dans ma vie.
On parle de moi ?
Vous souvenez-vous l'année dernière, alors Touline venait d'embarquer à bord de la Boiteuse, un lecteur s’est plaint que mon blog n'était plus un « blog de voyage », mais commençait à ressembler à 30 millions d'amis ? Qu'il était déçu, et qu'il ne reviendrait plus ?
Moi, je m'en souviens très bien. J'avais trouvé sa remarque tellement... Ridicule ! Je crois même lui avoir répondu qu'il s'agissait de ma vie et que s'il n'était pas content, j'en étais désolé, mais tant pis pour lui.
Ce que je veux dire c'est que ce blog, ce journal, appelez-le comme vous voulez, va aussi changer maintenant... Et pour l'heure je vous avoue que je ne sais absolument pas comment je vais gérer ça.
Vous croyez qu'un jour un lecteur me laissera un commentaire en disant : ce blog de voyage ressemble de plus en plus à du Barbara Cartland, je m'en vais ?
Et puis merde ! Après tout, j'ai toujours écrit avec spontanéité et sincérité alors je pense que je continuerais à agir ainsi. Et nous verrons bien comment les choses vont se passer.
En attendant, 4,5 noeuds par vent de travers, la Boiteuse navigue enfin ! À cette vitesse, j'arrive dans quarante-huit heures.

18H00 : Point du soir, bonsoir. Tout va bien, le bateau file ses cinq noeuds, foc en grand et GV un ris. La mer est belle. C'est cool.

20H00 : Manger, dodo.

Le vendredi 30 novembre 2012

Pensif le Gwen ?
04H45 : Réveillé tôt ce matin... J'ai flemmardé dans mon duvet pendant une demi-heure, en écoutant le bruit du vent et de la mer. A priori, nous avons fait bonne route cette nuit. Par deux fois je me suis levé pour corriger le cap, le vent aillant refusé pour ensuite adonné. En langage profane ça veut dire que le vent c'est d'abord éloigné de mon cap (élargissant ainsi l'angle qu'il fait avec l'axe de mon bateau) pour ensuite s'en rapprocher. Quelques petits réglages sur la molette du régulateur ont suffi pour arranger ça. Le plus compliqué étant d'avoir les yeux suffisamment en face des trous pour voir les chiffres !
On verra bien au point de six heures où nous en sommes.

06H00 : C'est bien ce que je pensais, cette nuit nous a permis de rattraper un peu du temps perdu. 55 milles en 12H00, c'est bien. Reste plus que 160, et si nous gardons ce rythme, nous y serons demain vers 18H00.

07H30 : Il y a un sujet que je n'aborde presque jamais, non je ne parle pas de ma vie sexuelle, mais de ma santé. Et si je ne vous en parle pas, c'est parce qu'il n'y a rien à en dire.
Depuis vingt mois que je suis parti, je suis globalement en bonne santé. J'ai eu une fois un gros rhume (l'année dernière quand j'ai fait l'aller-retour en France), quelques douleurs au dos après un effort violent au Cap Vert et un abus de marche à pied à Vitoria, des écorchures et des contusions diverses, mais ça, c'est normal sur un bateau. Une fois j'ai eu mal aux dents... Et puis tout récemment j'ai dû aller dans une pharmacie pour me procurer une pommade antimycose, car il semblerait que j'ai chopé un champignon qui m'a déjà fait tomber un ongle du gros orteil et menace fortement le second. Sinon, à part ça, rien. Nada.
Sinon, ma cheville est toujours semblable à elle-même. Tant que je n'abuse pas trop de la marche à pied sur sol dur, entendez la terre ferme, ça va. Quand je vais en ville, je prends ma canne pour me soulager, mais sinon celle-ci reste au bateau et je l'oublie. La seule chose qui m'emmerde c'est que la douleur se déporte parfois ailleurs que sur ma cheville, remonte et va se poser ailleurs. La hanche, le dos... Mais bon, c'est le lot des boiteux, et je n'ai plus vingt ans non plus.
En fait, je paye 390 euros par an d'assurance santé pour rien... Oui je sais, vous allez me dire que je devrais me satisfaire de n'être jamais malade et que ce n'est pas pour rien que je dépense cette somme. Et que jour où je vais être vraiment malade je serais peut-être content d'avoir une prise en charge... Je sais tout ça. Mais je ne peux m'empêcher de penser que c'est quand même de l'argent foutu en l'air. La philosophie assurantielle est quelque chose à laquelle je n'ai jamais rien compris. Mon cerveau comprend, mais pas mon instinct. Mon instinct il me dit que je me fais entuber quelque part.

07H15 : J'ai fini de relire Seul autour du monde de Slocum. Sacré Joshua... L'homme qui le premier a ouvert la voie, en prouvant qu'on pouvait parfaitement faire le tour du monde sur un petit bateau de 11 mètres. Et 11 mètres, c'est la taille de la Boiteuse.

09H30 : Le temps a du mal à s'éclaircir. Le ciel est pommelé de nuages d'altitude. La mer, gris argenté, est un peu houleuse. La Boiteuse se dandine et tient son cap. Je n'ai plus rien à lire, alors je laisse mon esprit parcourir ma ligne de vie. Le passé ressurgit, étonnamment précis malgré les années qui passent. Le futur reste flou, les intersections imprécises. Le présent est pesant, comme figé. Je mange deux bananes.

10H15 : Je ne voudrais pas trop m'avancer, mais je crois que j'ai trouvé une histoire pour mon premier roman. J'ai l'intrigue, quelques personnages, le ton aussi peut-être. Il faut que je note tout ça et que j'y mette un peu d'ordre.

12H00 : 4,5 noeuds de moyenne, la mer est hachée, mais on avance toujours. Je suis à la latitude de Sao Francisco do Sul.

Un fantôme sur la Boiteuse ?
12H30 : Il y a une chose que je ne vais pas regretter au Brésil, c'est la bouffe. Si l'on excepte l'épisode de la churascaria de Joao Pessoa où je me suis vraiment régalé, la nourriture brésilienne est une horreur. Cela vient, je crois, de deux choses : Une très faible culture gastronomique d'une part et une production alimentaire industrialisée à l'extrême d'autre part.
Pour la culture (encore une fois je ne connais pas TOUT le Brésil et je ne parle que de ce que connais), à part quelques recettes importées directement du Portugal et assaisonnées à la mode Sudaméricaine, c'est le désert. Quelques beignets sont assez sympas, on appelle ça des pastels, mais très vite on se lasse de leur côté étouffe-chrétien. Sans parler qu'on ne sait pas trop ce qu'ils mettent dedans. Le Brésil est un pays de fast food.
De plus, au Brésil, c'est le règne absolu de l'exhausteur de goût. Il faut voir la longueur des linéaires dans les supermarchés, dédiés à tout ce qui concerne l'assaisonnement ! C'est incroyable ! Des mètres et des mètres de produits plus ou moins chimiques qui ne servent qu'à une chose : donner du goût des matières premières qui n'en ont pas.
Je m'en suis un jour ouvert à un autochtone, et celui-ci m'a répondu que le Brésilien ne mangeait que rarement chez lui, et que c'était pour ça qu'il n'existait pas vraiment de culture culinaire brésilienne... Moi je veux bien, mais qu'est-ce qui les empêche de faire de bons produits ?
Heureusement, il y a quelques légumes sympas et des fruits délicieux. C'est juste dommage que je n'en mange pas. Mais bon, peut-être que cela aussi va changer.

15H00 : En parlant de changement, je me rends compte que j'ai déjà changé ma façon de naviguer. Je suis plus attentif à la route et à la vitesse. Je peaufine mes réglages de voile, je vérifie plus souvent mon cap... C'est que cette fenêtre météo va bientôt se refermer, peut-être même plus tôt que prévu, et il faut donc que je ne traine pas en route... Et puis on m'attend.
Mais en même temps, à choisir la performance, je perds en confort et j'augmente le risque de casse... No Deadline ! M'étais-je dit au lendemain de mon premier coup dur au large de Sant Tropez. Tu parles ! Tu viens de t'en mettre une belle sur les bras, de deadline ! Espèce de grand couillon sentimental !

16H30 : Le vent refuse de plus en plus et baisse. Fait chier ! Je vais être obligé d'empanner et de tirer des bords de grand largue si ça continue.

18H00 : Il reste 108 milles à faire. Si le vent ne monte pas un peu, je suis bon pour une arrivée de nuit à Pinheira.

18H40 : Allez, une heure de moteur pour recharger l'ordinateur. Tien, à ce propos chers lecteurs férus d'informatique, j'attends vos conseils quant à l'achat d'un nouveau PC portable. Pratique, solide et pas cher (pas de Mac siouplait). C'est au cas ou le mien serait définitivement mort, ce dont je suis, hélas, à peu près sûr.

Joli...
20H10 : Bouh... Le cap est bon, mais je me traine à 3 noeuds dans une mer encore formée. Bon, on mange et au lit. Demain il fera jour.

Le samedi 1er décembre 2012

06H00 : Bonjour ! Cette nuit le vent n'a pas faibli et nous a emmenés à 4,3 noeuds de moyenne. Par contre la route elle, s'est déportée de 20° trop au Sud... Pas grave, cela m'a permis d'empanner aux premières lueurs du jour et de filer droit sur ma destination par le travers. Cap au 240°, pour environ quatorze heures de navigation. C'est cool, je devrais arriver avant la nuit.

07H00 : Je me pose deux questions quant à l'escale à venir.
La première est de savoir si je vais y retrouver Loïck ou pas. Caroline et Hughes doivent être en Argentine avant la mi-décembre, mais je ne vois franchement pas comment ils auraient pu faire toute cette route avec ces coups de Sud à répétition.
Ensuite, je me demande comment ça va être là-bas pour ravitailler. J'ai besoin de gasoil, d'eau et de vivre. Sans parler d'une connexion internet.
J'aime bien me poser ce genre de question en fait. Ça fait partie du charme qu'il y a à découvrir des endroits inconnus. Il faut s'enquérir de multiples choses, explorer, discuter... Voce tem cigarros ?
Et puis après tout, c'est bien pour ça qu'on navigue, non ? Sinon nous ne serions que des plaisanciers.

07H50 : Le vent et la mer montent ! F5 bien tassé. Bon cap, bonne vitesse, tout baigne.

10H35 J'y suis presque, je lofe de 30° pour corriger le cap et je réduis un peu le foc. on est avec du F6 maintenant, par le travers. La Boiteuse file comme le vent !

Ne pas déranger SVP
13H30 : TERRE ! L'ile de Santa Catarina apparait peu à peu à travers la brume. J'en avertis l'équipage, mais celui-ci roupille, bien calé derrière les instruments.

14H20 : Je suis en train de relire Un vagabond des mers du sud de Moitessier, que j'avais déjà lu une première fois juste au moment d'acheter la Boiteuse. Et c'est marrant, car je me rends compte que j'ai, sans y prêter vraiment attention, emprunté pas mal de ses trucs et de sa philosophie. Souvent je m'interromps dans ma lecture, et je me dis avec présomption : Tien, il fait pareil que moi !

15H00 : J'aperçois les iles qui gardent l'entrée de la baie. A priori, je pense qu'on va essayer de passer au milieu...

16H00 : L'excitation et le stress montent. Je réfléchis aux manoeuvres à venir en essayant de ne rien omettre (remonter la ligne de traine par exemple. Tien je vais le faire de suite, comme ça c'est fait). Je fais un peu de rangement afin de ne pas me retrouver avec du bordel dans les pattes au moment ou il faudra agir vite. Je fume cigarette sur cigarette... Bref, je m'occupe pour l'esprit et le corps pour ne pas voir que ce sont toujours les dernières heures les plus longues. Mais j'ai beau faire, elles le sont toujours.

17H00 : Le ciel qui était jusqu'alors grisounet franchement gris à l'approche de la côte. il fait de plus en plus humide aussi. Merde, voilà que le vent tombe... J'allume le moteur. Tant pis, je me voyais bien débouler dans la baie sous voile à fond de train, genre « Tadaaa, c'est moi que v'là », mais la nuit tombe dans trois heures et je n'ai pas le choix.

17H45 : Et voilà la pluie ! Avec des roulements de tonnerre en plus ! Ça me rappelle mon faux départ de Matariz... Pas bon ça. J'affale la GV et j'enroule le foc, on ne sait jamais.

18H45 : J'aperçois un voilier au mouillage. Je prends mes jumelles et je reconnais alors cette coque bleue avec sa bande blanche. YES ! Caroline et Hughes sont là !

Anseada da Pinheira
Dix minutes plus tard, je laisse filer mon ancre à quelques dizaines de mètres de mes amis. Je fais retentir ma corne de brume, histoire d'attirer l'attention, mais leur annexe n'est pas là. Ils arriveront quelques minutes plus tard d'une petite balade à terre. On se salue, content de se retrouver, mais hélas nous n'avons pas trop le temps de nous éterniser en papotage pour ce soir. La nuit tombe et la pluie redouble... Le vent est en train de virer au Sud. La Boiteuse est arrivée juste à temps.

Je me fumerais bien un cigare pour fêter ça, mais ma réserve est vide depuis plusieurs mois. Tant pis. 

Jeu de lumière
La mer rouge ?
C'est quoi comme poisson ?
on finit en beauté...

14 commentaires:

Monique a dit…

Bon je commençais à trouver un peu longue cette nave...!!!
Je comprends maintenant pourquoi !

ça bouge plus sous ton crâne que sur la mer, il semble.

So... keep cool, boy !

Sonia a dit…

Gwendal.... Je suis comme Monique, je te dis " keep cool " ... Et autre chose : TESSON, il n'y en a qu'un... Et celui qui va lui arriver à la cheville ,je ne le connais pas encore.
Biz

Alexandra et Xavier a dit…

Le chef de la pêche de Namasté dit que ton poisson est un bar brésilien appelé localement robalo.
Profite bien de ton escale!

Cécile a dit…

T'en fais pas nous on t'aime et on aimera Zoé et pourvu que tu sois, vous soyez y compris Touline, heureux ! Bises… (plein)

Gwendal DENIS a dit…

@Monique : Ça bouge et ça bougera toujours dans mon crâne plus que partout ailleurs, j'en ai peur !

@Sonia : Imagine un peu le formidable et poignant récit que ce sera si jamais ça foire... Et puis pour Tesson, j'ai fait exprès d'être sympa dans ma critique parce qu'en vrai j'en aurais encore plus à dire.

@Alexandra et Xavier : Et c'est encore super-Xavier qui gagne un filet garni avec une canne à pêche dedans ! Merci à lui et à toi, oh ta Majesté !

@Cécile : Ah enfin...De la gentillesse et de l'enthousiasme ! Merci Cécile !

Sophie L a dit…

Ben c'est ton blog, tu as bien le droit d'y écrire ce que tu veux... Ce qui te fais envie, ce que tu as besoin d'écrire. Peut-être que tu vas perdre des lecteurs (et peut-être en gagner d'autres?), mais bon, c'est la vie. Peut-être même qu'un jour tu n'auras plus envie d'écrire, ou alors envie d'écrire autre chose, autrement, ailleurs... C'est la vie aussi.
En attendant, moi, "30 millions d'amis", Barbara Cartland et "Seul - et plus si affinités - autour du monde" à la sauce Gwendal, ça me plait bien.

Bonne escale que je te souhaite donc la plus courte possible.

Gwendal DENIS a dit…

@Sophie : Merci Sophie, ça fait plaisir à lire quelques encouragements.

Jean Jaccques GINOUVES a dit…

Super cette nav,
je me suis régalé à te lire........... ça fait envie. Au sinon content de t'entendre parler de la Touline et de voir les photos avec les commentaires humoristiques.
Est-ce que tes filières sont équipées pour empêcher quelques bains forcés de cette petite bête à poil ? Genre filet ?
Au sinon je te souhaite le meilleur avec Zoé, et ne nous oublies pas avec tes articles.
A bientôt........

Simbad a dit…

"30 millions d'amis" ç'est pour les photos de poissons ?

Sinon moi je pense que le poisson inconnu n'est pas un bar brésilien mais un Saumon d'Ecosse. Penser à le faire fumer, la pipe bien sûr.

Au fait merci de m'avoir fait connaitre le blog de Sa Majesté, je me régale.

Bons vents

Gwendal DENIS a dit…

@Jean-Jacques : Non, je n'ai pas de filet sur mes filière. J'y ai pensé au début quand elle était petite, mais en fait ça l'aidait à monter SUR la filière et augmentait les risques de chute.

Gwendal DENIS a dit…

@Simbad : En octoble de l'année dernière, il n'y en avait que pour Touline, c'est vrai.
Sa majesté Alex est vraiment une fille formidable, et le Prince consort n'est pas mal non-plus. Une de mes plus belles rencontres depuis mon départ. (Mais faut pas le dire trop fort, parce qu'après ils vont se la péter)

lucifer ! a dit…

Un jour, je le sens venir, tu vas te retrouver avec une baleine au bout de ton hameçon !
" s'il te plait , apprivoise moi ! "

Gwendal DENIS a dit…

@Lucifer : Mon carnet de bal est plein pour l'instant :)

Alexandra et Xavier a dit…

Merci Gwendal, c'est tellement gentil que je ne sais plus quoi dire... à part que c'était pour nous aussi une belle rencontre et nous espérons te revoir avec Zoé (et Touline!).

@Simbad : contente que le blog te plaise :)

Pour le poisson, je remets Xavier sur le coup :)