vendredi 7 décembre 2012

Le cul bordé de nouilles


27°52.896S 48°35.501W
Enseada da Pinheira

En pleine opération à coeur ouvert
Ce jeudi était dédié à ce que nous appellerons de la petite mécanique. À savoir le démontage, nettoyage et remontage du moteur de Miss B, mon annexe adorée.
En effet, je ne nie pas que les 426 coups de rame nécessaires à un aller-retour à terre (Aller : 157, Retour : 269 à cause du vent et des vagues) sont un excellent exercice pour le quadra que je suis. Il parait même que d'autres payent pour ce genre de sport, grand bien leur fasse. Mais pour ma part si je peux m'abstenir, je m'abstiens.
Donc, ce matin dès l'aurore je me suis attelé à ma tâche ; la réparation du moteur. J'étais motivé et de bonne humeur, les conditions étaient donc idéales. À huit heures du matin, je décide de faire une pause et de me rendre à terre afin de rencontrer la personne qui devait plonger à la recherche de mon ancre. Le rendez-vous fut manqué, et j'en ai été quitte pour une promenade à terre que je fis durer jusqu'à l'heure du déjeuner. Je rentrais donc à bord de la Boiteuse, je mangeais, et je m'allongeais ensuite pour un petit dodo...

Si je vous raconte tout ça, c'est que ça a son importance, alors un peu de patience s'il vous plaît.

Je me suis réveillé de mon petit dodo, il était quatorze heures et des brouettes. Un petit café pour remettre les neurones en place, et je me suis remis au boulot. Imaginez la scène : Le vent a baissé un peu et les vagues ne sont plus si hautes. Le soleil brille, et je suis installé sous le taud où j'ai pris mes aises pour travailler. J'ai hissé le moteur à bord, et entrepris de le démonter. Mes outils, ainsi que les pièces du moteur son dispersés un peu partout sur les bancs et sur la table, et je dois également surveiller Touline pour ne pas qu'elle joue avec les vis et les boulons. J'ai mis un peu de musique, Marillion, et j'ai ma pipe au bec.
C'est bon, vous voyez le tableau ? Bien.

J'étais donc en train de remonter le carburateur, lorsque je sens que le vent tourne. Le taud gigote, et le frais sur ma joue m'indique que la Boiteuse reçoit le vent par le travers... Je lève la tête et aperçois Loïck sur bâbord, parallèle à moi. Ok, pas de problème, mais pourquoi diable sommes nous tête-bêche ?
Je mets un moment, un tout petit moment, à réaliser qu'en effet tout ceci n'est pas normal. Je me penche un peu, histoire d'avoir une vue plus large sur la baie et les autres bateaux qui me servent de points de repère, lorsque j'aperçois un petit point blanc à une cinquantaine de mètres... Tien, mais c'est ma bouée ça !
En fait, j'ai beau le voir, je n'y crois pas. J'ai besoin d'élargir encore mon champ de vision pour vraiment réaliser ce qu'il se passe... Je monte alors sur le pont et ne peux que constater que ma patte d'oie s'est rompue et pendouille lamentablement de part et d'autre de l'étrave.

Ne jamais faire ça !
Là c'est clair, la Boiteuse vient de rompre son amarre et dérive doucement, mais surement, vers la plage.

Lorsque je réalise enfin (en fait, tout ce que je viens de vous décrire aura duré quelques secondes), mon estomac se noue avec violence, puis dans la foulée mon coeur accélère. Il faut agir, et vite.
Je fonce dans le cockpit et entreprends d'écarter tout ce qui m'empêche d'accéder au démarreur et à la barre. La table de cockpit est démontée en deux violents coups du plat de la main et déposé/jeté dans le carré. J'attrape toutes les pièces du carburateur que j'étais en train de remonter et les fourre dans une casserole qui traînait là. Les aussières qui obstruaient l'accès à la trappe du coffre arrière où se trouve l'étouffoir sont jetées dans le fond du cockpit...
Tout se passe à une vitesse folle, et en même temps j'ai l'impression de faire tout ça au ralenti. C'est très bizarre comme sensation... À la limite, ce sont les mains qui agissent et le cerveau prend le temps de se dire : « Doucement mon bonhomme, fait les choses vite, mais fait les bien ».
Au moment de démarrer Mercedes, je cafouille un peu dans cette espèce d'exercice de jonglerie. J'oublie le préchauffage, et le moteur refuse de partir. Je suis obligé de m'y reprendre une deuxième fois et d'attendre les cinq interminables secondes nécessaires pour qu'enfin le moteur démarre. Ouf!

Enfin, je suis à la barre et ai repris le contrôle de mon navire. Je peux lofer en grand et m'écarter des hauts fonds. Droit sur la bouée qui était mienne jusqu'à il y a moins de... ? Je ne sais pas, moins de cinq minutes je dirais. À tout casser. Je m'approche au ralenti et m'en saisis avec une facilité déconcertante. En deux coups de cuillère à pot mon bateau était de nouveau amarré. Re-Ouf!

Ça y est, je pouvais de nouveau respirer normalement, et m'assoir pour m'en fumer une. À peine avais-je aspiré la première bouffée de ma cigarette que je prenais vraiment la mesure de ce qu'il venait de se passer. Et avec cette prise de conscience, vint la série de questions fatidiques, celles qui font flipper grave : Et si cela s'était passé une heure plus tôt alors que je dormais ? Ou alors deux heures plus tard lorsque je serais descendu à terre ? Et si mon aussière avait tenu jusqu'à la nuit, mais pas plus tard ? Et si...

Les réponses à ces questions sont terrifiantes.

La Boiteuse au mouillage
La leçon que je tire de cette mésaventure, outre le fait que j'ai le cul bordé de nouilles, c'est qu'il ne faut jamais passer une patte d'oie dans une amarre sans avoir fait un tour mort, un tour pour rien, qui évitera les frottements. Je le savais, je l'ai appris, mais je ne l'ai pas fait. Mais croyez-moi si je vous dis que je n'oublierai plus jamais de ma vie !

Mais revenons au cul bordé de nouilles... Car ne croyez pas que je ne me suis pas rendu compte depuis deux ans que j'avais beaucoup de chance. Énormément de chance. Depuis mon départ de France, j'ai quand même fait pas mal de conneries, et à chaque fois j'ai réussi à m'en sortir sans trop de casse, pour moi comme pour le bateau. Ce sont des leçons apprises à bon compte comme on dit.
Mais s'il est une chose que j'ai apprise avec le temps, c'est que la chance n'est qu'affaire de hasard, de probabilité. Et ces probabilités si elles peuvent être favorables peuvent également être néfastes. Un jour, je sais pertinemment que je risque de faire une erreur de trop, une de celles qui ne pardonnent pas. C'est juste affaire de mathématique.
Et j'ajouterai que puisque je vais dorénavant avoir une passagère à bord, je ne vais plus être seul à payer les pots cassés lorsque cette connerie de trop arrivera...
Donc, à partir de maintenant je crois que je vais être un peu plus prudent dans ma façon de vivre ma vie de marin. Beaucoup plus prudent.

Le soir, à la nuit tombante, le vent est monté comme jamais encore depuis mon arrivée à Pinheira... 25 noeuds établis, rafales à 35 noeuds... C'est à dire du F8 pour ceux qui comprennent l'échelle de Beaufort. Là encore, j'ai savouré ma chance. Je l'ai savouré jusqu'à minuit passé, heure à laquelle j'étais encore assis près de l'étrave à surveiller mes amarres... Doublées et fourrées pour éviter le ragage.

Un cigare et un verre pour se remettre
Aujourd'hui le vent commence à tourner au Sud, et la Boiteuse est moins secouée. La pluie ne devrait plus tarder. Pour l'instant aucune fenêtre météo favorable ne semble se dessiner pour la semaine qui vient... Les coups de Sud s'enchaînent toutes les quarante-huit heures, alors que je n'aurais besoin que de soixante-douze pour rallier ma prochaine escale, Rio Grande... C'est déprimant.
Bon, pour finir sur une note plus gaie, je vous annonce que cette mésaventure ne m'a pas empêché de remonter mon moteur hors-bord (sans avoir perdu une seule pièce !), et que celui-ci ronronne de nouveau comme un chaton. De plus, j'ai réussi à dénicher du vrai tabac à pipe et des cigares ! Ce qui, sans être essentiel, est quand même important pour le moral.
Et logiquement, demain samedi un plongeur et quelques pêcheurs devraient me filer un coup de main pour tenter de récupérer mon ancre. On verra si ma chance me poursuit, ou pas !

15 commentaires:

Monique a dit…

La chance, le bol, le cul, la bonne fortune,le bon sort, la veine...oui et ça va durer!
A condition que tu sois un tout petit peu plus vigilant aussi au détail qui tue ! ( genre un tour mort ...)

Je pourrais aussi te dire qu'Eole et Neptune te protègent et même Vénus maintenant... mais ça je sais que tu le croiras pas !

Gwendal DENIS a dit…

@Monique : Tant que tu ne me dis pas que je suis bénit, ça va :)

Simbad a dit…

Alors moi je dis que ce n'est pas de la chance.
En fait tu assures un max, en quelques secondes tu t'aperçois qu'il y a un problème et hop tu gères à la perfection.
Peut-être que même endormi tu aurais senti le changement.
Évidemment à terre ça n'aurait pas été pareil.
La vraie chance aurait été de ne pas avoir une haussière qui casse.
En fait tu n'es pas Béni tu es un Dieu.
Simbad

cazo a dit…

Enfin je trouve le temps de me plonger dans tes récits toujours aussi délectables et savamment dosés, trois cuillères à café d'aigre, quatre cuillères à soupe de miel, et six louches d'aventure... miam !!! Faut dire que depuis début octobre je n'ai pas touché terre... mais sans bateau ni avion :( !! Allez, bientôt, enfin, tu vas être un VRAI marin.. avec une fille qui t'attend au port !! ;) !!

yannick a dit…

La chance, la malchance, tout tourne... Ce qui est intéressant dans votre histoire, c'est que vous avez pris un certain recul pour émettre des si cei ou si cela eut été différent, cela aurait pu être bp plus grave. Ce qui revient à dire que le hors bord à réparer était alors une chance, car vous auriez pu sinon être à terre ou dormir ou je ne sais quoi. Avec le recul sur sa vie on peut découvrir que pas mal de choses arrivent en fait pour nous faire prendre conscience de quelque chose, et d'apprendre à y parer. Auquel cas tout est opportun. Je sais, faisant du bateau, et en général tout seul, que les risques et inattendus sont bien réels, mais cela fait partie du jeu aussi.
En tout cas j'aime à lire votre façon très personnelle et humaine de décrire votre vie vagabonde. Perdre son ancre, puis ce qui nous retient est aussi tout un symbole, non?

Anonyme a dit…

Excellent ! pour avoir un peu vécu en mer et certaines de tes expériences notamment celle du bateau qui se décroche il faut croire en sa belle étoile...pour moi le premier miracle c'est la récupération de touline en pleine nave... et ça c'est fort !!!! Trouver son copilote de la vie c'est pas mal aussi...En tout cas bravo d'avoir tout lâcher pour vivre tes rêves et de nous les faire vivre. c'est toujours un plaisir de te lire. A bientôt
Maryse

Gwendal DENIS a dit…

@Simbad : C'est vrai que je suis plus doué pour rattraper mes conneries que pour les prévenir. C'est déjà ça !

@Cazo : Le Capitaine, dans sa grande mansuétude, pardonne à l'élève peu assidu que tu es.
Pour l'instant elle m'attend au chaud à Tobago. Et elle sautera dans un avion lorsque j'arriverai. Donc, techniquement, c'est moi qui vais l'attendre ! :)

@Yannick : Cela fait partie du jeu, c'est vrai, et la vie sur la mer jolie est plus dangereuse que celle du terrien (quoique).
Bienvenu à bord Yannick.

@Maryse : Merci beaucoup ! Je fais de mon mieux pour ne pas décevoir mes lecteurs. Peut-être même qu'inconsciemment je fais des bêtise pour pouvoir vous les raconter ensuite... Va savoir ?

Jean Jaccques GINOUVES a dit…

Voilà ce que c'est que d'être amoureux............
Pour ton ancre j'ai bon espoir que tu là retrouves, en plus rouge on doit mieux la voir au fond de l'eau.
Les péripéties sur un voilier sont le quotidien du marin...........A bientôt, portes toi bien.......

Gwendal DENIS a dit…

@Jean-Jacques : Je crois que c'est compromis pour la récupération... Heureusement j'ai encore deux ancres plates, au cas ou.

Simbad a dit…

J'ai une idée pour ton ancre.
Faudrait essayer de la récupérer avec un gros aimant.

Jean Jaccques GINOUVES a dit…

Avait tu enregistré précisément ta position sur le GPS avant que la chaine de ton ancre ne cède ?
Pour l'aimant ça peut être une bonne idée peut-être pas pour là remonter, mais pour là localiser plus précisément quand tu seras sur zone.
J'ai récupéré pas mal d'outils tombés par dessus bord..........mais c'était dans le port....j'avais utilisé un vieux haut parleur tenu par un bout..........on drague le fond et des fois on remonte même des objets auxquels on ne s'attend pas.
Allez courage il faut positiver.

Gwendal DENIS a dit…

@Simbad et Jean->Jacques : J'avais réussi à définir un périmètre mais cela est maintenant inutile. Nous avons eu un violent coup de vent cette nuit, accompagné d'un fort coefficient de marée, et elle est surement recouverte par au moins 50 cm de vase maintenant... Tant pis !

Olivier a dit…

Bonjour Gwen,
je suis tes aventures depuis plusieurs mois car ton blog est digne d'un roman de De Monfreid qui raconte les imprudences et les débrouilles au quotidien sur un bateau et c'est ça qui est le plus intéressant! Tu dis ce que d'autres auraient caché, et ce retour d'expérience est très important et très formateur pour les amateurs de voile : comment on en arrive à faire ce qu'il ne faut pas faire pour rester en sécurité et comment on s'en sort...
Continues comme ça, c'est passionnant,

Olivier

la Lésion d'Honneur a dit…

De la chance c'est sûr mais pas que... Il y a aussi une succession de "malchances"... l'ancre, l'aussière mal ficelée, et la panne du moteur qui devient une chance parxce que si tu n'avais pas dû réparer, tu aurais peut-être dormi encore plus et alors... Alors la chance ? Malchance ? ou bien la malchance-chance ? Hi hi hi ! Pour le poisson je ne sais pas. Pour le faucon c'est sûr !
Pendant un moment je me suis dit que tu délirais grave car démarrer un moteur sans carbu c'était plus que de la chance et puis j'ai repris le fil et j'ai compris ! Comme quoi, je devrais commencer par les messages les plus anciens et pas me jeter sur le dernier comme un vorace !
Bon mouillage quand même ;-)))

Gwendal DENIS a dit…

@Olivier : Heureux d'être utile ! Bienvenu à bord Olivier.

@La lésion : Tss tss tss... Voilà ce que c'est quand on n'est pas attentif !
Pas de mouillage cette fois-ci, mais de la belle et bonne marina bien luxueuse !