mercredi 25 septembre 2013

Do you speak l'étranger ?

34°57.786S 55°16.183W
Piriápolis, Uruguay

Salut les gens ! Bon, je vous préviens tout de suite, je n'ai pas grand chose à vous raconter de nouveau. L'équipage se remet tout doucement, à grand coup de roupillons, et le temps s'étire lentement en ces premiers jours de printemps. Dehors, il fait toujours froid... et a priori ça va être comme ça jusqu'en novembre. Donc, que peut faire un marin-blogueur-solitaire lorsqu'il fait un temps à rester bien au chaud à l'intérieur de son bateau ? Hein ? Et bien il réfléchis. Il gamberge. Il essaye d'ordonner ses pensées et de les transcrire avec des mots... Bref, il essaye tant bien que mal d'écrire. Et si possible sur des sujets susceptibles de vous intéresser, vous mes lecteurs. Que vous soyez en train de siroter un cocktail dans les Caraïbes, ou bien assis derrière votre écran à vous emmerder comme des rats morts pendant vos heures de boulot. *

Aujourd'hui, je voulais vous parler d'un sujet qui, bizarrement, est peu souvent abordé dans la blogosphère de voyage : Les langues étrangères. Sans blague, si vous lisez d'autres blogs (Vous avez le droit !), on a l'impression que tous les voyageurs sont de parfaits linguistes, ou bien que tous les autochtones rencontrés sont diplômés dans la langue de Molière ou encore qu'il s'agit là d'un non-sujet. Personne ne parle de la galère que cela peut être, le plaisir aussi, de communiquer avec son entourage au quotidien dans une autre langue que la sienne...
Et pourtant, je puis vous l'assurer, la langue du pays dans lequel je me trouve est probablement la chose qui me préoccupe le plus au quotidien. C'est même carrément LE sujet le plus important car une fois que je mets le nez en dehors de mon bateau c'est par le biais du langage que j’interagis avec ce qui m'entoure et par là même que j'existe.

Durant mes études, je n'ai jamais été un foudre de guerre concernant l'apprentissage des langues. Dès l'entrée en sixième j'ai été « programmé » pour étudier les sciences et je voyais ça plus comme un bon moyen d'obtenir des points supplémentaires au bac que pour ce qu'elles étaient. Je ne me doutais pas que cela me serait à ce point utile plus tard. Ou plutôt inutile devrais-je dire... Car franchement, ce n'est pas avec la façon dont les langues sont enseignées dans notre système scolaire français que l'on peut espérer sortir bilingue à l'issue de la terminale... Mais bon, là n'est pas le sujet. Ce que je veux dire c'est que je croyais me débrouiller en anglais et en espagnol jusqu'à mon départ. Je proclamais même sans vergogne maîtriser ces deux langues dans mes CV, c'est vous dire que je ne doutais de rien.

Lui, il a un drôle d'accent !
C'est lorsque j'ai commencé à voyager que je me suis vraiment rendu compte de l'étendue de mes lacunes dans la pratique des langues étrangères. J'étais vraiment, mais vraiment, une quiche aussi bien en anglais qu'en espagnol. Je ne compte plus les kilomètres que j'ai dû me taper à pied pour trouver un lieu spécifique, tout ça parce que je n'osais et/ou ne savais pas demander mon chemin... Je me souviens également de quelques soirées au bar de la marina de Jacaré où une dizaine de nationalités conversaient entre-elles via la langue de Shakespeare, et de moi complètement perdu au milieu de tout ça... Je comprenais à peu près ce qui se disait, mais mes impérities m'empêchaient de participer à la discussion générale.

Heureusement, depuis deux ans et demi les choses ont changées. Et si elles ont changées, c'est parce que je n'ai pas trop eu le choix. Être seul à bord, vous oblige si vous voulez un semblant de vie sociale à vous adresser aux autres. De plus, comme je supporte moyennement de passer pour un con lorsque je m'adresse à un commerçant pour obtenir quelque chose, j'ai donc dû faire des efforts. Vous avez beau croire que ce n'est pas le cas, mais je vous assure que si. Le coup de mimer le truc, ou de faire des petits dessins sur un bout de papier, ça peut être rigolo au début, mais ça devient vite lassant.

Tout ça pour vous dire que sans être devenu parfaitement trilingue, par la force des choses je maîtrise à présent deux langues en plus de la mienne, l'anglais et l'espagnol. De plus, je baragouine un portugais pas trop dégueu mais on va dire que ça compte pas, parce que dans ma tête ce n'est en fait que de l'espagnol « adapté ». Du portugnol comme on dit par ici.

Bon, je ne suis pas là pour me décerner un satisfecit mais pour vous parler de ce que c'est que d'être immergé complètement dans un environnement où le français est complètement absent. Et bien comme je vous l'ai dit, c'est à la fois un plaisir et une galère.
Le plaisir est celui d'être compris et de se faire comprendre malgré la différence. Vous avez l'impression de franchir un pont vers la personne avec qui vous parlez. Vous faites montre de respect, en même temps que vous étalez votre science ce qui n'est pas négligeable pour votre ego. En règle générale dans les pays que j'ai parcouru jusqu'à présent, l'étranger qui fait l'effort d'aligner quelques mots est perçu avec gentillesse et mansuétude. Surtout lorsque vous vous montrez humble et que vous prenez la précaution de commencer votre discours en disant « Je m'excuse, mais je ne parle pas très bien votre langue », et que vous enquillez ensuite avec quelques phrase pas trop mal foutues. L'interlocuteur vous pardonnera par la suite toutes les fautes que vous pourrez faire, et votre accent à couper au couteau. L'effet est garanti !
En résumé, si vous faites un premier pas vers les autres, ceux-ci se feront un plaisir d'en faire un vers vous.
Mais même si cette démarche peut vous sembler évidente, elle ne l'est pas forcément pour tout le monde. Je me souviens à quel point j'ai pu être choqué par ces deux couples de retraités français croisés au détour d'un ponton lors de mon premier passage en Uruguay. Ces personnes vivaient en Uruguay depuis trois ans et avaient décidé sciemment de ne jamais apprendre l'espagnol pour ne pas, je cite : « être emmerdé »... Oui je sais, ça laisse pantois.

Hablas castellano ?
La galère est cependant quotidienne. Car même si votre interlocuteur fait des efforts pour vous comprendre, il n'est en rien responsable de vos propres incuries. Par exemple, j'ai beau pratiquer la langue depuis plus d'un an et demi, il y a des mots que je n'arrive toujours pas à retenir. Je pense au verbe « monter » par exemple... Celui-là, dès que j'en ai besoin il disparaît comme par enchantement, pourtant je sais très bien que c'est « subir ». Mais non, ça veut pas rentrer.
De même, vous n'êtes pas à l’abri des accents et des particularismes régionaux... Par exemple l'espagnol Argentin ou Uruguayen se distingue pas mal du castillan, qui lui-même ne se prononce pas de la même façon que vous soyez en Catalogne, en Andalousie ou aux Canaries... Bref, il faut s'adapter en permanence au fil des déplacements et repérer assez vite ce qui change dans la façon de prononcer les mots. Et ça, c'est compter sans les accents locaux qui parfois vous empêchent de comprendre votre interlocuteur. Ou encore, et là c'est le pire parce que vous le sentez venir, lorsque la personne à qui vous parlez se sent tellement en confiance qu'elle oublie que vous êtes étranger et commence à parler « normalement ». C'est à dire avec un débit digne d'une mitrailleuse. Là, vous avez l'impression d'être sur une luge qui prend de plus en plus de vitesse ! Ça accélère, ça accélère... Et puis il arrive le moment où vous vous crashez lamentablement. Vous hissez le drapeau blanc et vous dites stop ! Más lento por favor !

Et puis il y a des périodes de la journée ou c'est plus facile. Le matin en ce qui me concerne. Je me souviens qu'avec Zoë, j'étais capable de trouver mes mots en anglais très facilement dès le jour levé, et que cette capacité déclinait au fur et à mesure que la journée s'étirait. Pour finalement me retrouver dans l'incapacité de comprendre ou de dire quoi que ce soit dans la soirée... Et je ne vous parle pas du mal de crâne ! Mais bon, cela passe avec le temps.

Pour finir je voudrais répondre à deux questions que je me posais il y a très longtemps et qui ont trouvé réponse depuis. Tout d'abord, malgré mon immersion je n'en suis pas venu à « penser » en espagnol ou en anglais. Je crois que cela n'arrive jamais en fait. Mes pensées conscientes sont et seront toujours dans ma langue maternelle car mon cerveau s'est construit autour de ce langage, et je doute qu'à mon âge cela change.
Ensuite, il n'y a pas longtemps, alors que je buvais mon café matinal en fumant ma clope, je me remémorais la conversation que j'avais eu avec je ne sais plus qui, au sujet de je ne sais plus quoi (à la limite on s'en fout un peu, car là n'est pas le sujet). Je me remémorais cette conversation donc, et j'ai soudain réalisé que les souvenirs que j'en avais étaient en français, alors que j'avais eu cette conversation en espagnol... Bon, je ne suis pas expert en science du langage, mais j'ai appris depuis que cela était tout à fait normal. C'est à cause, et là attention j'ouvre les guillemets :

« l'aire de Wernicke et l'aire de Broca. La première nous permet de comprendre les langues et la deuxième sert à s'exprimer oralement dans une ou des langues. Le fonctionnement de ces deux aires est différent. L'aire de Broca crée un espace spécifique pour chaque langue alors que celle de Wernicke ne fait aucune différenciation ».


En clair, les souvenirs des conversations que j'ai, et qu'ils soient en français, en anglais, en espagnol ou en portugais, s'adressent à mon aire de Wernicke, et pour elle c'est kifkif (oui, ça marche aussi avec l'arabe). Voilà, vous comme moi on aura appris quelque chose aujourd'hui.

Allez, je vais vous laisser réfléchir à tout ça. Pour ma part je vous avouerais que ce constat me laisse quand même assez perplexe. Car en effet, j'ai un peu de mal à m'imaginer continuer mon voyage dans une sphère linguistique inconnue... Et puis j'ai le souvenir de Zoë (oui, encore elle) incapable de prononcer un mot en espagnol, complètement perdue et isolée dans un pays où les gens ne parlent pas souvent anglais. Elle l'a très mal vécu, et elle m'a fait prendre conscience de l'importance qu'il y a à communiquer avec les gens. De cette chance que j'avais de pouvoir le faire...

Ce qui m'amène a vous faire ici la promesse (en fait je me la fais à moi-même et je vous en fait les témoins), de m'appliquer à parler la langue du pays dans lequel je vis. 

Sinon, à défaut de trouver quelqu'un à qui parler, je risque de me faire chier grave.


* Mes statistiques m'indiquent que mes visiteurs sont plus nombreux aux heures ouvrables... Vous en tirez les conclusions que vous voulez.

12 commentaires:

Simbad a dit…

Super Cet article Gwen,
Tu peux traduire en français que je comprenne stp ?
Bise

PS: lu et approuvé devant mon écran au bureau.

Pierre Vigna a dit…

J'accuse bonne réception de ce soliloque culturé en diable!
Quelle langue pratiques-tu avec Touline?
Et avec les gros zanimos qui se prélassent autour du bateau?
Avec zoé? Euh non là j'arrête ce serait indécent et déplacé de ma part.
Bonne continuation dans toutes les langues possibles.
Ciao
Pierre

aglae75 a dit…

Alors là tu ne pouvais pas tomber mieux, on est en plein dedans, sauf que mon espagnol est mieux resté chez moi, je sais demander mon chemin et comprendre les explications, je me débrouille, j'arrive à demander ce que je veux, mais la débrouille ça va un temps il me tarde d'être aux Canaries et prendre des cours pour m'améliorer et être capable de tenir une conversation. Ceci dit on papote beaucoup avec les gens du pays(Espagne Galice), on est bavard ça doit aider.
Et pour ce qui est de rêver dans la langue du pays, ça m'est arrivé, ado en Angleterre, même que je me suis réveillée étonnée du fait et surtout que je n'avais utilisé que des mots que je maitrisais. J'ai hâte que ça se reproduise.

Hasta luego amigo ;)

gubragh a dit…

alors question accent, le "galego" est pas mal. Et je ne parle même pas de la langue, juste de leur façon de parler le castillan. Moi, j'adore ça, je me suis découvert une passion pour les langues régionales, pour pas dire marginales. J'ai savouré ton billet, et il m'a fait penser à mes périodes estudiantines ou en fonction de mes lectures, je rêvais en français ou en anglais. Jusque là, rien d'anormal. Sauf que je ne suis ni français, ni anglais... peut-être que les camarades Wernicke et Broca ont quelque chose a dire la-dessus.

Gwendal DENIS a dit…

@Simbad : Gracias ! ils ont nombreux qui comme toi s'évadent un moment pendant les heures de travail ! Mais il parait que la France reste le pays le pays le plus "productif" du monde, alors j'imagine que ça booste ta productivité !

@Pierre : Actuellement je pratique l'espagnol avec ma vétérinaire, l'anglais avec mes voisins, et le français avec Touline et tous les autres animaux. Car les bêtes sont polyglottes c'est bien connu !

@Aglaé et Gu : Pour ce qui est de rêver dans une autre langue que la sienne, à part quelques élucubrations mystico-ésotériques moyenâgeuses, je n'ai pas trouvé d'explication. Cela dit, de ma propre expérience il se pourrait bien qu'on se fasse avoir par notre cerveau... qui nous fait croire que nous comprenons tout, alors que c'est lui même qui fait à la fois les questions et les réponses... Entiendes ?
Mais bon, on va appeler le docteur Cazo la rescousse, il va nous expliquer ça :)
Cela dit je suis sûr d'une chose, la mémoire est une chose fantastique et quelque chose que vous avez entendu une fois peut ressurgir bien des années après. Je pense au mot "dibujo" qui veut dire dessin en castillan. Celui là est ressurgi au détour d'une conversation alors que je suis sûr de ne plus l'avoir prononcé depuis le lycée !

Monique a dit…

Intéressant, ton article sur l'immersion et la communication !

J'imagine aussi que pour tout ce qui est technique, sur le bateau, ça doit pas être simple, déjà qu'en français. ....!!

Ben moi aussi , j'ai pensé et rêvé en anglais , lors d'un séjour prolongé en Angleterre et idem pour l'Italie pour un séjour assez court !
Dois -je en déduire que tu es immergé mais pas encore englouti par la langue ????

Besos.

cazo a dit…

Une langue, c'est un outil, et plus on l'utilise, plus on le maîtrise, et pus on mémorise le contexte de son utilisation. Et lorsqu'on n'utilise plus le précédent outil, qu(on s'immerge dans un nouveau contexte, sachant que nos rêves sont pour une part importante liés au transfert d'informations de la mémoire à court terme à la mémoire à long terme, il est courant de finir par rêver dans la langue locale. Si tu baignais en permanence dans une langue, et non le temps d'une escale de 3 mois et encore pas complètement (voisins de ponton, blogs, FB...), tu finirais par penser et rêver dans cette langue, jusqu'à avoir du mal une fois revenu sur tes terres maternelles à trouver certains mots usuels. Si, si, je t'assure!! Quant aux zanimos, ceux qui fréquentent les humains connaissent sans doute bien des choses que nous disons, par delà des mots.. ;) !

Thomas a dit…

J'ai déjà entendu parler de l'aire de Broca et Wernicke, mais à propos de la schizophrénie. Chez les malades ces deux aires se "connecteraient" indûment, ce qui fait qu'ils entendent leurs pensées comme venant de l'extérieur, d'où les "voix".

Sinon je te souhaite bonne chance quand tu devras apprendre les langues asiatiques ou arabes !

Gwendal DENIS a dit…

@Monique : Pour les termes techniques, je simplifie au maximum. L'écoute de foc devient "la corde de la voile de devant", et comme je confond encore bâbord et tribord en français, je dis gauche et droite dans toutes les langues !

@Cazo : Héhéhé... Et bien voilà ! On en sait plus maintenant !
Je reconnais que je ne suis pas réellement immergé puisque je passe quand même beaucoup de temps sur les réseaux sociaux à échanger en Français. J'écris en Français, et mes films sont en Français... Bref, je fais de la résistance.

@Thomas : C'est clair que si les deux papotent ensemble ça risque d'être un peu le bordel... Découvrir de nouveaux langages sera un des défis à relever. Cela m'enthousiasme en même temps que ça me fout un peu les jetons, je dois dire.

gerdy a dit…

" à vous emmerder comme des rats morts pendant vos heures de boulot. "*
çA C'EST TOI QUI LE DIS ! ! !
Il y a beaucoup, Beaucoup de brave gens qui aiment, nom adorent leur métiers, surtout les manuels.
Cela mis à part ce que tu écris sur 'les idiomas" c'est vrai cela
Gerdy

Gwendal DENIS a dit…

@Guerdy : Et bien t'en as de la chance ! Mais je doute que ce soit le cas de tout le monde hélas. Cela dit on peut voir les choses à l'inverse, rentrés à la maison mes lecteurs ont des choses plus intéressantes à faire.

Anonyme a dit…

Português e espanhol iguais? ???????? :-X
Mesmo se não escrevo muito. .... dou sempre uma vista de olhos. ..... ;-)
Um abraço grande
Dominique