mercredi 7 novembre 2012

De Cabo Frio à Matariz

23°06.852S 44°15.474W
Matariz, Ilha Grande

Le dimanche 04 novembre 2012 -

Depuis hier au soir je m’affaire à préparer ma Boiteuse pour cette petite navigation de 134 milles (sur le papier) qui me mènera jusqu’à ma prochaine escale, Ilha Grande. Oh, pas grand-chose à faire en fait, puisque mon bateau n’a probablement jamais été aussi peu en désordre… M’enfin, dégonfler et plier l’annexe, remiser son moteur, préparer les voiles, ranger la nasse, tout ça c’est quand même du boulot.

06H00 : A l’heure pile, je m’octroie une petite frayeur : Les batteries sont vides et le moteur refuse de démarrer. Tout ça parce qu’il a fait gris la veille et que j’ai voulu écouter Mermet en podcast… Grrr !!! Je hais les mouillages !
Pendant un triste moment j’entrevois de rester en rade le temps que les panneaux solaires fassent leur boulot. Et comme il pleut, vous imaginez bien que j’allais devoir attendre longtemps. J’envisage même de regonfler Miss B et de redescendre à terre pour acheter une batterie neuve… Jusqu’à ce que l’idée me vienne de mettre mes batteries en parallèle pour voir si je ne pouvais pas grappiller quelques ampères ici ou là. Bingo ! Mercedes démarre au quart de tour. Ouf !

06H40 : Je lève l’ancre. Malgré le détour que cela m’impose, j’ai décidé de ne pas me risquer dans l’étroite passe qui fait l’attraction de Cabo Frio. Les fonds y sont hasardeux et je préfère encore faire le tour de l’île plutôt que de prendre ce risque.
Je croise quelques barques qui reviennent de la pêche. Des nuages bas s’accrochent aux falaises de l’île. C’est magnifique. Ca me rappelle un peu la première fois que j’ai approché le cap près de Toulon. C’était il y a deux ans. Autant dire une éternité.

Des orques !
07H40 : Soudain, alors que j’admirais le paysage, une nageoire caudale à la forme bizarre attire mon attention juste au pied de la falaise. Je sais que j’ai déjà vu ce genre de nageoire quelque part… Puis j’en vois une deuxième, puis une troisième, et bientôt c’est toute une petite troupe de ces nageoires noires qui sortent de l’eau par intermittence, accompagnées par quelques souffles puissants. L’un de ces cétacés roule sur le dos alors qu’il émergeait et je distingue alors parfaitement son ventre blanc comme la neige… Putain ! Des orques !
Je bondis alors sur mon appareil photo et, à fond de zoom, je tente d’immortaliser cette superbe rencontre. Hélas, je ne parviens qu’à faire un cliché flou… Mais tant pis, je vous le montre quand même.

08H00 : Je double le phare de Cabo Frio. Maintenant c’est tout droit au 270°. Plein Ouest. Le vent est mou de chez mou, je décide donc de rester au moteur. De toute façon les batteries en ont besoin.

Le phare de Cabo Frio
10H25 : Toujours au moteur, le vent n’est toujours pas levé. Il fait gris et humide. De temps en  temps, j’arrive encore à apercevoir la côte à travers la brume.

12H25 : Bon, six heures de moteur, ça suffit bien comme ça. Le vent est encore très faiblard (on avance à trois nœuds) et en plus il souffle pile à 180° du bateau… Et le vent arrière avec un régulateur, c’est pas le pied. Logiquement je devrais arriver demain dans l’après midi, mais si le vent persiste à ne pas monter à 10 nœuds comme il était prévu qu’il le fasse, je suis bon pour une arrivée de nuit… Pour l’instant le foc bat désespérément. Ce n’est pas bon signe.

15H00 : J’ai somnolé un peu. Pas trop car le coin n’est pas désert. Il y a quelques bateaux de pêche et pas mal de pétroliers qui font route vers Rio.
Il fait toujours gris, mais j’arrive tout de même à sentir la chaleur du soleil à travers la couche nuageuse. Ca fait du bien… Le vent a augmenté d’un poil : 3,5 nœuds de moyenne depuis midi. Je ne me plains pas.
Pour l’instant ce qui m’arrangerait c’est qu’il tourne de 5 ou 10° vers le Sud-Est. Ouais, ça me plairait bien ça… Ca permettrait à mon foc d’éviter de se déventer lorsqu’il se trouve masquer par la GV (Vous comprenez ou il faut que je vous fasse un dessin ?).

J'ai fait un effort, j'ai souri !
J’ai eu le temps de réfléchir à ma situation pendant ces quatre jours passés à Cabo Frio… En fait, le mouillage n’est pas aussi insupportable que je ne le craignais, du moment que ça ne dure pas. Outre le fait qu’il faut rester vigilant sur tout, et l’électricité en est un parfait exemple, mais aussi Touline qui devient de plus en plus hystérique et incontrôlable (elle n’a pas mis les pattes à terre depuis un mois maintenant, qu’il faut constamment faire attention à ce que l’ancre ne dérape pas, qu’il faut préparer chaque descente à terre comme si c’était une expédition, etc, je crois quand même que ce qui est le plus dur à gérer est l’ennui et la solitude.
Mais sinon, à part tout ça (et ça fait beaucoup), je reconnais que c’est moins pire que ce que je craignais. C’est juste très chiant, voilà.

17H05 : Ca-y-est, j’ai un vent convenable qui nous emmène à plus de 4,5 nœuds.
De tous les oiseaux de mer, je crois que c’est encore la Frégate que je trouve le plus beau et le plus gracieux. Je viens d’en voir une passer au dessus de la Boiteuse ; Toute en ailes fines et longues… La Frégate est vraiment faite pour voler, mais en plus elle le fait avec beauté et grâce.

18H00 : Point du soir, bonsoir. Tout roule comme prévu, si je puis dire. Le cap pourrait être amélioré, mais pour ça il faudrait que j’abatte la GV. Et si je fais ça, je vais perdre en vitesse et la Boiteuse va rouler encore plus… Donc on continue comme ça, et s’il le faut j’empannerais pendant la nuit.
Dans 20 milles, je vais passer à la verticale de Rio de Janeiro. Je ne sais pas vous, mais il y a comme ça des noms de lieux qui paraissent magiques lorsqu’on les prononce. Je me le suis répété plusieurs fois dans ma tête, puis à haute voix : Rio de Janeiro, Rio de Janeiro, Rio de Janeiro, je suis devant Rio de Janeiro… Merde, c’est quand même pas rien !
Promis, lorsque je repasserai par ici l’année prochaine, je m’y arrête.

J’ai fini de lire le tome un des Mystères de Paris d’Eugène Sue. Manque de bol, je n’ai pas le tome deux.

19H00 : J’allume les feux et je dîne d’une boite de feijoada. J’ai une fuit d’eau en provenance de l’arrière du bateau… Pas de quoi paniquer, mais quand même assez conséquente car je dois pomper au moins toutes les trois heures. Je ne vois absolument pas d’où ça peut bien venir… Enfin si, j’ai bien une idée mais il faudra que j’attende d’être arrivé pour la vérifier.

Le lundi 05 novembre 2012 -

Plein vent arrière
06H30 : La nuit a été compliquée… Entre les pêcheurs, les plateformes, les pétroliers et cette fuite qui m’a tarabusté, on ne peut pas dire que j’ai bien dormi. En plus le vent est tombé tout en virant au Nord, et un courant s’est mêlé à la partie pour nous écarter de notre route. Je viens d’allumer le moteur pour tenter de rattraper le temps perdu. Ilha Grande se trouve à 40 milles au Nord-Ouest.
Une jolie image de cette nuit restera cependant graver dans ma tête. Celle du fantastique halo lumineux de Rio. Tellement puissant que les collines et les montagnes de la ville se découpaient comme de parfaites ombres chinoises. Magnifique.

Cette nuit, avec la ligne de traine j’ai attrapé un de ces Pas-beau-tout-moche, comme ceux que j’avais déjà vu entre les Canaries et le Cap-Vert. Il était encore vivant, et je l’ai relâché. Au grand désespoir de Touline.

07H55 : Vous savez que je reçois plein de gentils compliments pour mon portugais ? Non, je ne dis pas ça pour me vanter (quoique, si quand même un peu), mais en un peu plus de trois mois je me suis bien amélioré. A tel point que les gens sont tout étonnés lorsque je leur apprends que je suis français. Ils me croient argentin ou encore « Gaucho », c’est-à-dire un de ces gens qui habitent près de la frontière avec le Paraguay !
Il est vrai que j’arrive maintenant à avoir des conversations poussées avec à peu près tout le monde. Je dis «  à peu près » car je me suis aperçu que cela dépendait surtout du niveau d’éducation de la personne que j’ai en face de moi. Le portugais est en effet, en tous cas au Brésil, une langue à deux niveaux extrêmement marqués. Il y a le populaire et le… Sophistiqué dirons-nous. Au niveau de la grammaire et du vocabulaire, on a parfois l’impression que ce sont deux langues différentes ! Personnellement, je comprends mieux le portugais sophistiqué (j’aime pas ce mot, mais je n’en vois pas d’autre), mais c’est sans doute aussi dû à un accent moins marqué et aussi au fait que les gens « éduqués » ont conscience de l’effort que cela représente de parler une langue étrangère, et prennent bien soin d’articuler en parlant plus lentement, et d’utiliser des tournures de phrase simples.

08H30 : A priori, je devrais arriver vers 16H30 à Matariz. Plus tôt qi le vent veut bien me donner un coup de main. Le ciel est toujours nuageux, et je n’aperçois pas encore la terre.

09H15 : Terre en vue. Je distingue des montagnes à travers la brume du matin…
En arrivant, il va falloir que je me préoccupe du ravitaillement en gasoil, car toutes ces heures de moteur ont sérieusement entamé mon capital. Je ne sais pas encore comment je vais me débrouiller, mais cela risque d’être folklorique de se balader avec mes deux bidons de vingt litres jusqu’à une station service !

Ilha do Meio
10H00 : Hihihi… Je me marre. Je viens de relire le guide nautique et figurez-vous qu’Ilha Grande est une île sans route et sans voiture. Et qui dit pas de voiture, dit forcément pas de station-service… Mais bon, tous les déplacements se faisant en bateau, j’imagine que je vais bien trouver quelques litres de gasoil quelque part… Est-ce qu’au moins ils ont internet ?

11H20 : Une dizaine de pétroliers sont ancrés devant l’île. Il fait maintenant un cagnard d’enfer. J’installe ma petite couverture pour me protéger.

12H00 : Allez, dans quatre heures et demie, nous y sommes. J’ai trouvé un livre que je n’avais pas encore lu. Une page d’amour de Zola.

14H40 : Je passe devant Saco de Ceu, la crique où nous avions initialement prévu de nous arrêter le Loïck et moi. Hélas, Hughes a appris qu’un bateau de notre connaissance (des teutons rencontrés à Jacaré), c’était fait contrôler par la Marinha do Brasil il y a trois semaines… Donc, et sur les conseils de Ricardo, nous avons décidé de nous planquer dans un endroit plus discret : Près du village de Matariz, au lieu-dit Saco de Bananal.

La côte est splendide. Les nuages s’accrochent aux sommets des montagnes couvertes d’une forêt dense, d’un vert profond. Quelques maisons sont nichées ça et là au creux des anses. L’eau est comme un miroir, seulement ridé par le passage de quelques barques… Sur ma droite, j’aperçois une plateforme pétrolière plantée au milieu de la baie.

Je double la Punta do Bananal (normal), me voilà presque arrivé. Tout au fond à droite je vois Matariz, mais de loin son aspect me semble moins engageant que les petites maisons de la praia d’à côté. Qu’à cela ne tienne, je décide de me diriger vers l’endroit le plus joli… Je sais bien que ce n’est pas ce qui était prévu, mais bon : Rien ne m’empêche de passer quelques jours de ce côté-ci de la pointe, le temps que Caroline et Hughes arrivent. Quitte à déménager plus tard.

16H30 : Je largue la pioche. Pile à l’heure prévue. Je suis trop fort.

Une demi-heure plus tard, j’arrêtais le moteur après m’être assuré que l’ancre tenait bien. Ouf ! Quel silence ! Enfin non, pas vraiment. J’entends le bruit des vagues qui se brisent doucement sur la plage. Les cris de quelques enfants qui jouent dans l’eau. Des oiseaux chantent… C’est bucolique à souhait.
Et c’est pendant que je rangeais un peu que je l’ai entendu. Un Houuuuuu… qui raisonna longtemps contre les parois abruptes des montagnes. Le singe hurleur me souhaitait la bienvenue.

Saco do Bananal

8 commentaires:

hedilya a dit…

"Une île sans route et sans voiture".. c'est le Bréhat du coin en fait!?
Ça à l'air cool. Bonne escale.

SONIA a dit…

Profite bien de Matariz.. Retrouve vite Loick... Fais gaffe aux bissons (c'est lourd à porter et encombrant :d) ... Bizzzzzzou

Super que tu aies vu des orques. Et pour la photo où tu souris : il faut absolument que je te trouve le sketch de Kaamelott auquel ça me fait penser :)

SONIA a dit…

Ben mince... Mon meassage est parti :(

Marie a dit…

Merci pour la ballade! Le temps de te lire, je suis partie au Brésil, loin de mes soucis du moment. Encore un beau récit comme j'aime...

Monique a dit…


C'est paradisiaque, ce coin ! Et en plus tu as réussi à trouver une connexion !! Très fort, GWEN ::::

Gwendal DENIS a dit…

@Hedilya : Bréhat avec des cocotiers et des bananiers ! Le pied !

@Sonia : Les bissons ? Kezako ?

@Marie : Moi tu sais, si je peux rendre service !

@Monique : Des fois je m'étonne moi-même... :)

La Lésion d'Honneur a dit…

heureusement qu'ils ne lisent pas tes textes à la Marinha do Brasil, sinon, tu es bon pour une visite à te balancer comme ça tout seul... A part ça, c'est toujours aussi agréable de faire un tour ici ! A quand le bouquin ? On sera un paquet à te l'acheter !

Gwendal DENIS a dit…

@La Lésion : Ça s'appelle de la clandestinité revendiquée ! Face une loi débile, je reste un militant. :)
Le bouquin ? J'y pense... Mais je manque encore de bouteille pour me lancer dans cette aventure là.