jeudi 1 novembre 2012

De Vitória à Cabo Frio

22°58.450S 42°01.078W
Cabo Frio, Anseada dos Anjos

Le dimanche 28 octobre 2012 - Un saut de puce

Ciao Vitoria !
Et bien voilà; on est reparti. Enfin reparti j’ai envie de dire. Il est 09H00 du matin et je me retrouve de nouveau en tête à tête avec Touline pour cette petite nave d’une trentaine de milles. Pour l’instant on file nos quatre nœuds au vent arrière avec seulement le foc comme voilure. Je pense que cela suffira, le vent est tellement bien établi qu’il ne sera sans doute pas nécessaire de sortir plus de toile.
Le départ de Vitória s’est plutôt bien passé malgré mon appréhension. Ricardo, mon nouveau copain brésilien (qui entre parenthèse est un bon ami de l’équipage du Losadama, que j’ai rencontré l’année dernière à Agadir (comme quoi le monde des voileux-voyageurs est vraiment petit)), m’a bien aidé en me larguant mes aussières et en me déhalant avec un boute.

Appréhension. Peur. Trouille. Pétoche. Voilà sans doute les mots-clefs de ces derniers jours alors que je me préparais à continuer ma route. Car je n’avais pas envie de reprendre la mer… Vraiment pas. Après tout ce qui s’est passé, et je crois que c’est bien normal, j’avais, j’ai, toutes les peines du monde à faire confiance à mon bateau… Et en moi aussi.
Pourtant, c’est cette confiance en mes capacités qui a fait que je m’en suis toujours bien tiré jusqu’ici… Mais bon, j’ai franchi le pas et me voilà reparti. Direction un point sur la carte qui s’appelle Guarapari. C’est là que je vais retrouver le voilier Loïck, et mes amis Caroline et Hughes, qui marnent là-bas depuis quinze jours.

Vous l’aurez noté, j’ai décidé de changer un peu ma façon de vous raconter ma navigation. Il parait que je suis trop long… Surtout quand il ne se passe rien. Et que le côté journal de bord, a tendance à lasser le lecteur. Le problème c’est qu’en mer, 90% du temps, il ne se passe rien !
M’enfin, on va voir ce que cela donne comme ça, et vous me direz ce que vous en pensez. Je compte sur vous pour me faire parvenir des critiques constructives!

Ricardo et son Vagamundo
Quelques minutes après mon départ, le support de mon panneau solaire bâbord m’est resté dans les mains alors que j’étais en train de l’installer. Ce n’est pourtant pas faute de l’avoir vérifié et arrangé la veille, mais c’est comme ça. Ca va me faire un truc de plus à bidouiller pendant que je serai au mouillage.
Parlons-en du mouillage justement. Je crois que celle qui va être la plus heureuse pendant cette période de vagabondage et de bivouacs, ça va être… Non, pas Touline. Ca va être la Boiteuse. En effet, comme je n’aurais plus de distractions, j’entends par là plus de conversations animées sur Facebook, plus de blogs à lire, plus de films, plus de jeux vidéo, je vais devoir m’occuper les neurones. Et comme je n’ai plus que deux bouquins non-lus dans ma bibliothèque, j’imagine que pour remplir mes journées je vais devoir inventer des trucs et des machins à bricoler.

Nous verrons bien. En attendant j’ai décidé de vivre cette situation comme une expérience. J’ai conscience que lorsque j’ai crié haut et fort : « Je n’aime pas les mouillages », je ne pouvais pas réellement me targuer d’une expérience suffisante pour être aussi péremptoire. Disons qu’il s’agissait d’un a priori hautement négatif, voilà. A l’issue de cette transition qui me mènera en Uruguay, je pourrai vraiment vous dire ce qu’il en est, et tirer des leçons de tout ça.

Sinon, le reste de la navigation s’est déroulé tranquillement. La côte défilait, collineuse et verte, pendant que je terminais de lire Extension du domaine de la lutte de Houellebecq. A midi, j’ai déjeuné d’un sandwich. Le « saucisson » était trop gras, le pain trop sec et le beurre sans goût. C’est aussi ce que j’ai pensé du bouquin.

Ah jeunesse...
J’ai finalement planté la pioche vers 15H30 au lieu-dit Tres praias. La petite anse où nous nous étions donné rendez-vous le Loïck et moi était pour l’heure quasiment déserte, à l’exception de quelques familles qui pataugeaient sur la plage. Pendant que je sirotais mon café, un petit bateau de pêche est venu faire un tour avec à son bord une demi-douzaine d’ados. Les garçons se sont amusés à plonger de façon à épater les filles. Les filles dans leur bikini ont sagement applaudi les sauts, périlleux ou pas de ces messieurs. Et je me suis dit que finalement, le jeu de la séduction était le même partout dans le monde.

Une fois cette observation anthropologique effectuée, je me suis attelé à mon installation. J’étais a priori là pour quelques jours, alors autant que cela se fasse dans des conditions confortables. J’ai commencé à gonfler mon annexe, et alors que je déployais mon taud de soleil, j’ai vu le Loïck se présenter dans la passe. J’ai donc tout laissé tomber pour rejoindre mes copains à la rame.

Pour mouiller, elle mouille !
Après la joie de ces retrouvailles, Hughes et venu m’aider à déplacer la Boiteuse, car selon lui (et il n’avait pas tort), je m’étais mis un peu trop près de la plage et je risquais de toucher à marée basse. Que voulez vous, je débute dans l’exercice, et en plus mouiller en solo ce n’est vraiment pas évident croyez-moi.
Bref, j’ai diné avec mes amis à bord de leur bateau et vers 21H30 je me suis couché.

Le lundi 28 octobre 2012 - Branle bas de combat

Cette première nuit ne fut pas très bonne. J’ai été réveillé plusieurs fois par des bruits bizarres, et vers 01H00 du matin je suis même sorti pour vérifier que mes deux ancres tenaient bien. Et puis à partir de trois heures et demie du matin, c’est Touline qui m’a fait chier. Elle était déchainée ! Il parait que c’est à cause de la pleine lune… Je me suis donc levé et en attendant que le jour se lève j’ai peaufiné mon installation. J’ai terminé de monter le taud, j’ai réparé la nasse que j’ai mis à l’eau avec du pain comme appât, et j’ai monté la table de cockpit… Bref, le jour se levait à peine que je tournais déjà en rond comme un derviche. J’ai donc pris mon appareil photo, et je suis allé me balader sur la plage déserte. Si l’on excepte quelques tas d’ordures et quelques panneaux proclamant le caractère privé et inviolable des clôtures en barbelés qui longeaient la plage, le lieu avait pas mal de charme… J’ai fait quelques clichés sympas de nos deux bateaux au mouillage. J’ai tenté en vain de saisir en image les lézards qui se baladaient dans les rochers au milieu des cactus, mais ces bestioles étaient bien trop rapides. En observant le caractère phallique desdits cactus, je me suis d’ailleurs surpris à penser que les brésiliennes n’avaient décidément pas froid aux yeux…

Ça a de la gueule mine de rien...
Vers neuf heures du matin, j’ai vu que Hughes était levé, j’ai donc repris mes rames et je me suis invité pour le café. Alors que nous devisions de choses et d’autres, la météo s’est soudain invitée dans la discussion. Un « coup » de Sud se préparait pour mercredi et nous obligeait à revoir nos plans…
Deux solutions : Soit nous attendions qu’il passe, sans garantie qu’il n’y en ait pas un autre derrière, soit nous tentions d’avancer un peu avant qu’il n’arrive…
La décision fut vite prise : On s’en va.
Logiquement, le Loïck va plus vite que moi et devrait faire les 180 milles jusqu’à Cabo Frio, le lieu de notre prochain point de chute, en moins de deux jours. Par contre la Boiteuse elle, c’est moins sûr… Je n’avais pas le choix, il fallait que je m’en aille tout de suite.
Branle-bas de combat !  En une heure et demi j’ai réussi à démonter et ranger tout ce que la veille, j’avais monté et sorti, et à prendre la mer ! Cap au 180° avec juste la moitié du foc, cinq nœuds au grand largue.

Chaud devant, me v'là !
Cette vitesse, la Boiteuse la gardera pendant toute la journée et toute la nuit qui suivit. J’étais aux anges, tout en sachant bien que selon les fichiers météo le vent allait décroitre jusqu’à la pétole avant de changer complètement de sens…

En fin de journée, alors que le soleil allait se coucher, j’aperçois sur l’arrière les voiles d’un bateau. Ils sont déjà là ? Me dis-je. J’essaye de joindre le Loïck par radio mais personne ne me répond… Et les voiles disparurent dans la nuit.
En fait ce n’était pas lui, car il n’était sensé partir que le soir même. J’ai réfléchi un instant, et je me suis rendu compte qu’en dehors de mes copains, c’était le premier voilier que je voyais en mer depuis… Les Canaries !

Le mardi 30 octobre 2012 - Pleine balle !

Ça va surfer !
La nuit fut sans réelles surprises, à part quelques plateformes pétrolières de-ci delà. En plus, la lune était pleine et l’on y voyait comme en plein jour (ou presque !).
A 06H30, j’empanne et double le cap de Sao Tomé à 30 milles au large. Cap au 240°, sur une mer qui se lève à cause des fonds de moins de trente mètres. La houle nous pousse en des surfs à plus de neuf nœuds… ou au contraire nous couche sur l’eau, selon les humeurs du régulateur et la façon dont le cul de la Boiteuse se présente à la vague.
Le vent continuera de monter tout au long de la matinée, jusqu’à atteindre les vingt nœuds prévus. La Boiteuse avale les milles comme une morte de faim, et le speedo annonçe des surfs à 11 nœuds !
Vers 14H00, il était prévu que je joigne le Loïck par VHF, et que celui-ci m’envoie les dernières infos par la BLU. Hélas, les deux appareils restèrent muets.

Pendant l’après midi, je me suis laissé à imaginer tout ce que j’avais à faire dans un futur plus ou moins proche, lorsque j’allais arriver en Uruguay… Nettoyage complet, intérieur et extérieur. Quelques modifications dans l’agencement du bateau. Réparer le sondeur, la vache à eau qui fuit et le spi… Démonter le mât et réviser les haubans. Refaire tous les vernis… Bref, j’ai du boulot et cela devrait m’occuper pendant une bonne partie de l’été.

Un symbole de développement, vraiment ?
Vers la fin de la journée le vent à commencé à baisser, et alors que je croisais au large d’une énième plateforme, je me suis dis en la voyant qu’elle était là la richesse du Brésil.
La richesse du Brésil n’était pas culturelle ou artistique. Elle n’était que très peu touristique (si l’on se rapporte à la surface du pays et a son nombre d‘habitants) et certainement pas gastronomique. Elle était toute entière représentée par cet entrelacs de poutrelles d’acier posé au milieu de l’océan. Dans ces verrues qui vomissaient leur pétrole et leur gaz…
Après avoir ravagé leurs forêts, fait des trous dans leurs montagnes, voilà que maintenant ils mettaient leurs fonds marins sous perfusion pour en sucer le sang. Voilà donc ce qu’est le Brésil, cet « émergeant », ce futur « grand » parmi les grands. Une industrie florissante, une technologie naissante et prometteuse, mais à part ça…
Sans parler de ce gouffre immense qui sépare les riches des pauvres… Ils n’ont pas la même culture, pas le même langage, pas les mêmes vêtements, pas la même nourriture. Et pas la même couleur non-plu.
Je ne sais pas s’il en faut nécessairement passer par autant d’injustice pour qu’un pays se développe. Il parait que oui… Mais pour ma part j’aime à croire que non. Mais si je vous dis ça ce n’est pas parce que je suis un rêveur et un utopiste, c’est parce que je crois vraiment qu’on peut faire autrement.
Un autre monde est toujours possible.

Le mercredi 31 octobre 2012 - Ansada dos Anjos

J’ai réussi à dormir deux heures avant que le vent ne me laisse définitivement tombé vers une heure du matin. Je me trouvais à 10 milles de Cabo Frio. J’ai allumé Mercedes (avec un petit nœud à l’estomac quand même), et nous avons terminé la route au moteur.
L’arrivée quoique délicate s’est faite sans difficultés, sous la lune pleine et lumineuse. Si l’on excepte les trois ou quatre barques de pêche que j’ai dû éviter et la surpopulation des bateaux au mouillage, j’ai finalement réussi à planter ma pioche, et à quatre heures du matin j’éteignais le moteur après m’être assuré de la bonne tenue de mon ancre.
Des promènes-couillons bien jolis tout de même.

Puis je me suis couché tout habillé sur la banquette du carré pour tenter de rattraper un peu de mon sommeil. Mais c’était sans compter sur Touline, qui elle avait dormi tout son saoul, mais ne comprenait pas que je fasse la même chose alors que le bateau ne bougeait plus !
Je donc dû me résoudre à me lever. Dehors, l’aube naissante m’a fait découvrir une baie relativement calme remplie d’une flotte de goélettes en bois qui jadis servaient à je ne sais quoi, et qui se retrouvent aujourd’hui à faire le promène-couillon.
C’est qu’à deux pas d’ici se trouve ce qui doit être un des plus beaux coins de la côte Brésilienne. Un paradis pour les plongeurs ou pour les touristes du dimanche, qui viennent admirer une nature relativement préservée.
D’ailleurs, de temps à autre j’aperçois la tête d’une tortue qui émerge subrepticement hors de l’eau. Je vois des fous, des sternes et même des goélands royaux… Et des pingouins. Oui, des pingouins ! (Dès que j’arrive à faire une photo, je vous le prouve)

Anseada dos Anjos
A 09H30, le vent a viré au Sud comme prévu par les fichiers gribs; réglés comme une horloge, mais mon souci était que le Loïck n’était toujours pas là… Après avoir déjeuné, j’ai pris mon annexe pour aller jeter un coup d’œil dans la baie d’à côté, au cas où, mais je n’ai trouvé personne. Et finalement, ce n’est qu’en allant à terre et en me connectant à Internet que j’ai appris que Caroline et Hughes étaient restés à Guarapari. Figurez-vous qu’au moment de partir leur ancre est resté coincée et qu’ils ont dû attendre le lendemain pour la décrocher. Trop tard pour choper la fenêtre météo hélas.
Je me retrouve donc seul ici, à Cabo Frio, jusqu’à samedi matin. Puis de là je rallierai Ilha Grande où logiquement mes amis devraient me rejoindre en début de semaine.

Voilà ! C’est fini ! Je vais terminer de préparer les photos qui vont accompagner ces quelques lignes (Ca va ? C’était pas trop long ?), et je vais ensuite rejoindre la ville, ou j’espère trouver un endroit pour vous envoyer tout ça. Un 1er Novembre, cela ne va pas être très évident, mais je vais bien trouver à me débrouiller !

Mmmmm.... Alors ? Heureuse ?
Ouais bon...
Il suffit de changer d'angle.
Hughes à bord du Loïck
Soucieux ? Non, attentif !


8 commentaires:

SONIA a dit…

Houellebeque comparé à un sandwich au saucisson. Arf arf arf :D
Bon le mouillage a été court mais ça avait l'air d'aller et comme tu le dis, la Boiteuse en retire tous les bénéfices. Pas du luxe !
Biz et bonne suite !

Sophie L a dit…

Comment ça t'es trop long? Comment ça tu lasses le lecteur? Mais j'aime bien ça moi la longueur de tes récits, la lenteur... Le récit de tout ce rien (qui n'est pas rien, en fait) des journées en mer, c'est ça qui donne le vivant de ton histoire, sa réalité.

Gwendal DENIS a dit…

@Sonia : Un mauvais sandwiche au saucisson !
Et puis comment ça c'est pas du luxe ?

@Sophie : Merci beaucoup Sophie, j'ai là une lectrice fidèle et de bon goût !

apicadayproject a dit…

Un coucou au Captain et son équipage. (Re)posez-vous bien, prenez soin de vous!
Gwendal, je réintère: je suis d'accord avec Sophie, les longs récits nous mènent plus dans la langueur du voyage, comme tu l'as vécu.
Bises
E

lucifer ! a dit…

les lecteurs qui trouvent trop longues certaines pages où il ne se passe " rien" me font penser à ces citadins qui tout à coup éprouvent un amour fou pour la divine campagne ...
Bien vite, ils sont incommodés par le chant de l'âne et le braiement du coq... ou encore par ce clocher qui égrène les heures la nuit ou le carillon des cloches matinales ...tout ça vaut bien un procès aux paysans éberlués!

Il est vrai que les piétons se font rares sur ta chaussée et les magasins e tech (!) aussi .

ces pages ,sans évènement notable, rendent bien compte de la longueur de ton temps certains jours .Et c'est ce vécu et ce quotidien que l'on aime partager .

Thomas a dit…

Il suffit de ne pas trop regarder là où il y a les poubelles, les plateformes pétrolifères et la misère, se concentrer sur la faune (je veux voir les pingouins) la flore et les strings, et effectivement c'est le paradis.
Sinon moi non plus ça ne me dérange pas la longueur, c'est comme une course de fond, au bout d'un moment il y a comme une ivresse et on est complètement dedans. Le goût du format court c'est une déformation d'internet !

Monique a dit…

Tu vas voir que tu vas prendre goût aux mouillages!!!

Question récit, moi j'aime bien le journal de bord aussi : un mix des deux si c'est pas trop te demander ?
Bises.

Gwendal DENIS a dit…

@Elodie : C'est ce que je pense aussi, mais je voulais tout de même essayer autre chose. :)

@Lucifer : C'est un plébiscite !

@Thomas : Le voilà ton Pingouin ! Spécialement dédicacé rien que pour toi !

@Monique : Prendre goût ? Pas encore... Mais disons que je commence à prendre mes marques.