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mardi 7 juin 2011

De Almerimar à Benalmádena

36°35.746N 04°30.803W
Benalmádena

Le 05 juin 2011, d’Almerimar à Marina del Este.

Almerimar, est l’exemple type de la cité de villégiature si vous voyez ce que je veux dire… Un ensemble d’immeubles assez neufs agglutinés autour d’une marina faite pour y passer du temps. Les architectes ont respecté une certaine homogénéité dans leurs travaux et l’ensemble est assez harmonieux. D’ailleurs les retraités européens ne se sont pas trompés en investissant massivement dans les lieux, et parmi eux des Français bien sûr.

Plus l’on descend vers le sud de l’Espagne plus ceux-ci se font rares, remplacés plutôt par des Allemands et des Anglais, mais j’en ai croisé quelques-uns et ils ne manquent pas de venir me parler lorsqu’ils aperçoivent le pavillon tricolore à l’arrière de la Boiteuse.
L’un d’eux promenait son chien hier au soir et s’est arrêté pour papoter. Son exemple est assez édifiant. Il réside à Almerimar depuis plusieurs années et loue un T2 de 70 m² pour 450 €. Cela dit les premiers prix pour un deux pièces tournent autour de 350 € et comprennent pour la plupart une terrasse, une piscine collective et des places de garage. Ces prix sont nets car les locataires ne payent pas d’impôts locaux en Espagne. Pour le reste, le coût de la vie en général, la nourriture, l’électricité, l’eau, etc… c’est sans comparaison aucune avec la France, et c’est bien pour ça qu’ils viennent ici.

On pourrait se poser la question de savoir ce que vaut un système de retraite qui ne permet pas à ses anciens de vivre dans leur propre pays… Et conduit les plus démunis d’entre eux à s’expatrier. A une époque où grâce aux bons soins de nos dirigeants l’immigration est au centre de tous les débats, il est bon de constater que cette immigration s’effectue dans les deux sens. Les jeunes viennent chez nous dans l’espoir d’une vie meilleur, et les vieux s’en vont avec le même espoir. On marche sur la tête.

Ce retraité dont je vous parlais est repassé tôt ce matin pour m’apporter une pastèque, des tomates et des concombres… Chouette !
Je l’ai remercié et me suis attelé à la préparation de ma nave du jour. Ca s’annonçait pas mal avec du F5 du Est-Nord-est tout du long et une mer peu agitée. Le même temps que vendredi en fait. L’étape du jour promettait d’être rapide.

Juste avant de partir j’ai jeté un œil sur le compteur de visite de mon blog, et j’ai été surpris de constater que beaucoup, que dis-je une palanquée, de visiteurs m’étaient envoyés par le blog de Guy Birenbaum. Wahou… Guy Birenbaum ! Si vous ne bloguez pas vous ne vous rendez pas forcément compte, mais sachez que c’est une pointure dans le milieu. Qu’il soit ici et maintenant remercié solennellement pour son bon goût !

Contre jour
Dehors il fait beau. Le F5 annoncé semble être encore en train de dormir, et la Boiteuse file tranquillement ses 3,8 nœuds sur une mer assez belle. Cap au 270°, plein Ouest. Go West ! Comme disaient les pionniers de mes jeunes lectures.
L’Ouest c’est important pour moi… Ça veut dire que je vais dans le bon sens pour faire mon tour du monde. Ça veut dire que je vais dans le bon sens tout court.
Par contre vous ne vous en rendez pas forcément compte mais ça complique un peu les atterrissages… Car vous avez systématiquement le soleil dans les yeux lorsque vous arrivez le soir dans un port. Et pour ce repérer, c‘est pas le top…

Le détroit de Gibraltar approche, et l’heure de choisir qu’elle sera ma route également. Le Portugal ? Le Maroc ? Ou bien directement vers les Canaries ? Je ne sais pas encore.
Je grappille de-ci delà des infos sur les ports et les conditions météo pour affiner ma décision, mais un impératif se fait de plus en plus présent dans mon esprit : Il faut que je quitte la zone Euro au plus vite, sinon la caisse de bord risque de se tarir assez vite. Très vite même. Et le voyage de la Boiteuse se transformera alors en eau de boudin…

Cabo de Sacratif
A la sortie d’Almerimar j’aperçois les sommets enneigés de la Sierra Nevada. Je souri car c’est sans doute la dernière fois que j’en vois avant longtemps. En tous cas je l’espère du fond du cœur.
Depuis un moment je crois apercevoir également, au 240°, les côtes Africaines… Une espèce de ligne sombre juste au dessus de l’horizon… Avec quelques nuages touts petits qui semblent s’accrocher… Je ne suis pas sûr. Parfois en mer, vous voulez tellement voir une chose qu’au bout d’un moment vous finissez par imaginer que vous la voyez vraiment. Le soleil une fois à son zénith me confirmera que je me trompais.

Plus tard et malgré un paysage plutôt agréable, la navigation devient un peu chiante. La météo s’est plantée du tout au tout, au lieu du F5 annoncé je me retrouve avec un F2 faiblard sur une mer formée… Autant dire que la Boiteuse se dandine pas mal tout en se trainant à 3,5 nœuds de moyenne.
J’essaye de m’occuper comme je peux. J’ai même passé vingt minutes à frotter le cockpit avec une gratounette… C’est vous dire que je me faisais chier !

On arrive...
15H50, Y’en a marre. Ça fait une demi-heure que je fais du sur-place. J’allume le moteur.
Un peu plus tard, un petit gargouillis dans mon estomac me signale qu’un petit encas s’impose. Il faudra que l’un de vous m’explique comme on fait pour manger une mangue bien mûre et bien juteuse sans s’en mettre partout… C’est délicieux, mais bordel que c’est salissant !
Au final, j’ai été bon pour balancer un seau d’eau de mer dans le fond du cockpit pour rincer tout le jus qui était tombé. Et alors que je remplissais mon seau, j’ai encore vu un poisson volant…

Au passage du Cabo de Sacratif, l’effet Venturi me donne un poil de vent. J’en profite pendant une heure mais dois remettre le moteur pour terminer ma route du jour. Là, il ne s’agit plus d’avancer à une vitesse convenable, mais bel et bien d’arriver avant la nuit.

Dauphins !
Alors que la Boiteuse était en vue du port de Marina del Este, son escale du soir, le soleil s’apprêtait à se coucher tout doucement derrière les montagnes. Soudain j’aperçois du coin de l’œil ce qui me semble être un aileron… Je pense avoir rêvé, mais je garde cependant les yeux braqués dans la direction de l’apparition fugitive… Trente secondes plus tard je les vois. Ils sont deux, plutôt petits et sombres, et viennent par le travers bâbord… Des dauphins. Je me précipite avec mon appareil photo en essayant de deviner où et quand ils vont réapparaitre pour respirer. Là, à trente mètre sur tribord ! Ils sont passés sous la coque comme si la Boiteuse n’existait pas et continuent leur petit bonhomme de chemin. Difficile de prendre une photo car ils n’émergent qu’une seconde pour disparaitre pendant un bon moment dans les flots… C’est comme jouer à un jeu. Je parie que tu vas apparaitre… Là ! Clic ! J’arrive de justesse à shooter un aileron avant que celui-ci ne disparaisse pour de bon.
Pendant un moment j’essaye de les suivre des yeux, mais je dois bien vite reporter mon attention sur la proue car droit devant quelques cailloux émergent.

Mes premiers dauphins depuis mon départ de Nice… Décidément depuis quelques jours je suis plutôt gâté par toutes ces rencontres.

Petit paradis...
C’est à 21H15 que je me posais enfin dans le port de Marina del Este. Probablement le plus joli port d’Espagne jusqu’à présent. Tout petit, minuscule même, niché entre les rochers avec de jolis appartements qui donnent directement sur les quais. Des palmiers, des bougainvilliers, rien ne manque pour donner à l’ensemble un air de petit paradis…

Bien évidemment le prix est à la hauteur de la beauté des lieux, et encore une fois je me dis qu’il est grand temps que je me casse de ce continent.

Le lundi 06 juin 2011, de Marina del Este à Benalmádena.

Je me suis réveillé de bonne heure ce matin encore, mais j’ai dû attendre neuf heures que la Capitainerie ouvre ses portes pour partir. En attendant j’ai parcourus à pied les quai de Marina del Este et j’ai eu la surprise de constater que les jolies façades que j’admirais de loin hier au soir n’étaient en fait pour la plupart que du trompe l’œil… Tout est beau, fraîchement peint de blanc avec de jolis liserés bleus, mais si l’on regarde avec attention les fenêtres des étages supérieurs ont remarque que les appartements ne sont pas terminés !
Ce ne sont que des bouches béantes, laissant apparaitre les parpaings des murs intérieurs. Ici encore la crise a frappé, mais la société propriétaire des lieux a tout fait pour que ses effets en soient cachés, maquillés… Du coup, la marina si belle la veille au soir revêt pour moi au soleil du matin un aspect beaucoup plus pathétique. Belle à l’extérieur, pourrie à l’intérieur.

En y regardant de plus près...
09H00, je paye mon obole à ce fruit pourrissant et je me casse. Et ce n’est pas la bouteille de vin qui me sera gracieusement offerte qui me fera changer d’avis sur ces lieux.

Dehors une petite houle résiduelle du Sud-est soulève la mer mais pas un pet de vent n’agite la Grand-voile. Aujourd’hui, c’est la bascule. Le régime d’Est va passer à l’Ouest et pendant la période intermédiaire ça va donc être un peu chaotique. Je sens que je suis parti pour bouffer du moteur toute la journée.
Sans parler du courant qui se fait sentir de plus en plus… Il va sans doute falloir que je m’y habitue et que j’apprenne à faire avec. Dans un même registre, je crois que ça ne me ferait pas de mal de revoir un peu mes calculs de marées. Ici elle n’est que de 50 cm, mais bientôt ce sera une donnée de plus à prendre en compte pour tous mes départs et toutes mes arrivées.

10H00, c’est l’heure de mon encas matinal. D’habitude je mange une ou deux bananes (des Canaries bien sûr) mais cette fois-ci ce seront des pêches. C’est une variété aplatie que je ne connaissais pas qu’ils appellent ici Paragayo. Elles sont délicieuses ! Moi, grand mangeur de viande devant l’Eternel, deviendrais-je frugivore avec le temps ? Allez savoir…

Pour passer le temps, j’essaye d’écouter la radio. Je dis bien j’essaye, parce que cela devient de plus en plus difficile de capter une radio française. Lorsque je suis arrivé en Espagne, presque deux mois déjà, je jouais à fond la carte de l’immersion culturelle en n’écoutant que des radios locales. A la fois par goût, mais aussi pour retrouver mon espagnol le plus vite possible.
Puis, avec le temps, et peut-être parce que la langue de Cervantès m’est revenue assez vite, je me suis mis à écouter France Inter sur 162 kHz. Pas en permanence, car les piles coutent cher, mais j’avais pris mes petites habitudes et peu à peu navigation s’est mise à rimer avec certaines émission.
Bref, tout ça pour dire que les radios françaises, France Inter, RMC ou RTL, c’est fini depuis Cartagena. Je ne reçois plus rien. La seul fréquence, que je reçois d’ailleurs avec de plus en plus de netteté (et pour cause), d’expression française c’est maintenant une radio marocaine… Encore un indice de plus de ma progression.

Avant garde
14H30, le temps se couvre. La dépression est là, ou du moins son avant-garde. Il tombe quelques gouttes de temps en temps, et la température a baissée. Midi, ça y est le vent passe à l’Ouest, pile dans mon nez. Il s’ensuit alors une mer hachée par ces deux forces phénoménales que sont la houle et le vent qui se heurtent de plein fouet. On dirait que des gros piquants surgissent de partout ! Sans parler du courant de marée qui en rajoute et complique encore plus les choses. Au loin, un dauphin joue dans les vagues. Je souris.

17H00, Benalmádena est à quelques encablures maintenant, mais ça souffle de plus en plus. Je m’engage dans le canal du port et passe un appel radio pour demander une place. On m’indique un ponton, mais celui-ci est situé pile à la perpendiculaire de l’axe du vent. J’essaye de m’y engager en marche arrière comme je fais toujours, mais le vent souffle tellement que mon bateau est difficilement contrôlable. Je dois m’y reprendre à quatre fois, pour enfin renoncer et me présenter la proue en premier. 

Benalmádena
J’aime pas ça, avoir l’avant sur le quai. D’abord parce qu’avec un bateau de onze mètres, et seul qui plus est, ce n’est pas facile d’estimer les distances et le risque de percuter à l’arrivée est grand. Ensuite pour descendre et monter du bateau, il faut faire des acrobaties que je n’apprécie guère.
Sitôt posé je demande qu’on me trouve une autre place, moins exposée, en précisant que je suis là pour au moins une semaine. Palabras à la radio, et on m’indique alors une super place, bien planquée au fond du port, cul à quai et proche des sanitaires et des commerces. Super ! Comme quoi il faut toujours insister.

Bon, je suis à Benalmádena jusqu’à la semaine prochaine, ce qui me permettra, notamment de faire réparer mon Génois déchiré. Et puis de faire ce qui doit être fait : C’est-à-dire en profiter.

samedi 4 juin 2011

Des records et des rencontres...

36°41.867N 02°47.392W
Almerimar

Le 02 juin 2011, d’Águilas à San José

Ça fait peur hein ?
Je pense que ce n’est pas la peine que je vous parle d’Águilas… Le port est petit, tout neuf (moins de deux ans) et clos par de hauts murs gris qui le font ressembler à la cour d’une prison… Au trois-quarts vide, des caméras de sécurité partout, un prix prohibitif (35,95 € la nuit !), le port Juan Montiel est un port qui ne donne absolument pas envie de s’attarder. D’ailleurs lorsque j’ai demandé qui était ce Juan Montiel, pensant que ce devait être un personnage célèbre, on m’a simplement dit que c’était le propriétaire. Je suis resté estomaqué par autant de prétention. Un type qui donne son nom de son vivant à une construction, je trouve ça… Indécent. Quand on pense que nous sommes à 25 Km, à peine, de Lorca où a eu lieu le séisme du mois dernier… Tien, je vais être méchant, étant donné la crise et le peu de fréquentation de son port, j’espère que le Montiel en question a perdu plein d’argent ! Na !

Águilas est à oublier très vite, et c’est-ce que j'ai fais en décollant d’ici dès huit heures le lendemain matin. Direction l’Andalousie !

La côte a changée depuis Cartagena… D’après l’encyclopédie nous sommes dans une zone de climat subtropical méditerranéen. Déjà le nom, subtropical, me fait un peu rêver car il y tropical dedans… Même si en fait ce que j’aperçois de la côte ressemble plus à un décor de western, avec ses mesas posées au hasard des vallons arides. Une végétation de broussailles, pas d’arbres. Le désert. Des serres. Le désert et des serres…

Décor de Far West
Alors que je faisais cap plein sud pour m’éloigner un peu de la côte, je me suis surpris à imaginer combien de temps cela me prendrait pour rejoindre le Maroc ou l’Algérie… Les conditions étaient idéales pour une telle traversée, et la Boiteuse marchait à cinq nœuds avec un vent de travers bien régulier. Un jour ? Deux peut-être ? Cela me semblait tellement facile… Pendant plusieurs minutes je me suis fais un trip de folie. L’Afrique m’appelait de sa douce voix, elle me disait « Viens mon bonhomme, viens. Je suis là, je t’attends… ». Et moi j’étais à deux doigts de garder mon cap et de suivre cette voix… Vraiment à deux doigts.
Et alors que je me levais pour descendre dans le carré pour regarder la carte, je me suis rappelé que j’avais un rendez-vous à Málaga… Et que je n’avais sans doute pas assez de clopes pour le voyage. C’est con hein ?
Pourtant, après vérification Oran n’était qu’à 100 milles, là juste en face. A portée de main. Avec l’allure que nous avions, la Boiteuse et moi nous aurions été aux portes de la ville aux premières lueurs de l’aube…

Plus tard, alors que je m’étais allongé sous la capote, le dos bien calé et les yeux rivés sur la poupe, j’observais le sillage et le train de houle qui soulevait la Boiteuse. Celle-ci venait sur le ¾ arrière, régulière, avec de temps en temps deux ou trois vagues beaucoup plus hautes que les autres. Je les voyais arriver de loin ces vagues, et lorsqu’elles passaient sous la quille je m’élevais alors comme dans un ascenseur. Deux, trois, quatre mètres ? Je ne sais pas. Mais j’avais l’impression de grimper très haut, toujours plus haut pour ensuite redescendre en glissant dans une vallée miniature.
Qui a dit que la mer était plate ? Lorsque la houle se mêle de vouloir animer cette masse liquide, elle en transforme la géographie. Cela devient alors une succession de crêtes, de gorges et de vallons que mon bateau gravis et dévale inlassablement. Ca en devient hypnotique…
J’ai essayé de déterminer s’il existait une espèce de régularité, de fréquence, dans le rythme de ces grandes vagues, mais malgré de longues minutes d’observation attentive et de minutage silencieux dans ma tête, je n’y suis pas arrivé… on dirait qu’elles viennent quand elles en ont envie. Je me suis dit qu’un surfeur serait sans doute plus à même de m’en dire un peu plus. Mais peut-être que lui aussi ne sais pas trop d’où viennent ces vagues… Et peut-être que c’est bien comme ça.

Parfait...
Les voiles sont réglées au quart de poil, et le pilote ne travaille presque pas. La brise est régulière, comme le temps qui passe. Ce temps qui s’étire, s’étire, à en devenir presque impalpable. J’ai l’impression d’être dans un cocon tout doux. Tout est bien.
Quelque part, dans un coin de ma tête, j’entends distinctement la petite voix de tout à l’heure qui me dit combien ce serait chouette de continuer comme ça, tout le temps. Toute la vie.

Ce sont ces moments-là qui justifient toutes les galères que j’ai pu avoir, et toutes celles que j’aurais plus tard. Des moments parfaits. Putain, que la vie est belle.

S’il ya une chose que je commence à comprendre, et à accepter, c’est que ces moments parfaits se payent à un moment où à un autre. C’est comme ça. C’est la règle du jeu. Et lorsque je suis arrivé face aux bouées du port de San José, un petit port tout blanc niché dans les rochers, j’ai dû payer mon tribut.

La drisse de l’enrouleur de Génois s’est entortillée autour de la main-courante, et le temps que je la libère, le Génois s’était enroulé sur lui-même formant ce que l’on appelle un cocotier. Une espèce de gros nœud bien serré que j’ai eus bien du mal à dénouer. Et mon Génois aussi a eut du mal… J’ai vu sa bordure se déchirer, tout doucement au début et de plus en plus alors que je me démenais… Finalement j’ai dû carrément libérer les écoutes pour pouvoir enfin l’enrouler, mutilé, déchiré sur au moins trois mètres.
Lorsque j’ai rejoins le cockpit, mes bras, tout le haut de mon corps en fait, me faisaient mal tellement j’avais dû batailler avec ce Génois… J’étais épuisé. Mon corps m’envoyait un signal clair, et je me suis demandé combien de confrontations de ce genre je serais capable d’encaisser… Pas trop me semble t’il.

Une autre surprise désagréable m’attendait en arrivant au port, le prix de sa nuitée : 50,29 €.

Malgré tout, ces déboires de fin de journée n’ont pas entamés mon moral. J’étais bien, et j’avais décidé de le rester.

Le 03 Juin 2011, de San José à Almerimar

Capitainerie de San José
Dès le réveil, enfin après mes petits rituels matinaux obligatoires, j’ai entrepris de changer ma voile d’avant. Cela m’a pris une heure pour virer le Génois et le remplacer par le Foc. Une heure de travail acharné, car je vous prie de croire que changer une voile sur enrouleur lorsqu’on est seul, ce n’est pas de la tarte. D’autant plus que je sentais encore dans mes bras les efforts de la veille. Un peu fatigué, j’ai zappé le pliage dans les règles du Génois en l’enfournant grossièrement en vrac dans son sac…

La météo s’annonce difficile… Du force 5 avec rafales à 6 toute la journée. Cela ne m’effraie pas plus que ça, sauf peut-être en ce qui concerne le début de ma navigation où je dois doubler le Cabo de Gata… J’interroge le marinero du port, qui me conseille d’attendre un peu et qui me dit que cela devrait se tasser d’ici 11H00. Et il avait raison. Comme quoi il faut toujours demander aux gens du cru des compléments d’information, car les cartes météo ne disent pas tout.

En attendant que ça se tasse, j’ai discuté avec Bill, un américain qui tout comme moi navigue seul sur son voilier de dix mètres. C’est marrant, mais ça a tout de suite collé entre nous. Sans doute parce que nous vivons les mêmes choses avec le même état d’esprit… Il lui est même arrivé quasiment les mêmes pannes qu’à moi !
Nous avons partagé pendant un moment nos expériences (enfin, j’ai surtout écouté en ce qui me concerne), et nous nous sommes séparés. Lui partant vers l’Est et moi vers l’Ouest. Ce fut une belle et fugitive rencontre.

A 11H30 je quittais San José, pour me retrouver en pleine baston. Bon d’accord, une petite rixe amicale dirons-nous. Un F4 bon poids, avec quelques rafales décoiffantes, rien de bien méchant. La mer est décorée avec plein de petites virgules blanches sur le sommet des vagues… Non, pas des virgules, des tildes espagnols plutôt. Comme des petits sourires tout blancs.
Dès la sortie du port je hisse la GV entière et je déroule la moitié du foc. La Boiteuse bondit de joie et caracole comme une folle. En moins d’une heure j’avais enroulé le cap au grand largue et je filais droit vers l’Ouest à une vitesse incroyable. Jamais moins de 5,5 nœuds, et avec des pointes à 9,6 nœuds ! Record de vitesse pulvérisé ! Bravo ma belle !



Derrière le cap c’est un peu plus calme. Juste un peu. Je déroule un poil de foc, pas beaucoup, à peine 30 cm… Voilà, c’est bien. Parfait.
Depuis un moment j’observe un bateau qui doit faire deux mètres de plus que le mien, et qui marche au moteur avec sa voile d’avant en appuis. Ce sont les allemands que j’ai vu partir une heure avant moi. Je les gratte inexorablement, pour le doubler à fond les ballons… Et ça, ça me rend fier de moi et de ma Boiteuse.
C’est futile je sais, mais la vie serait bien triste sans un peu de futilité de temps en temps.

Comme hier, je ne tarde pas à entrer dans un état un peu second. Je n’ai pas besoin de me regarder dans un miroir pour savoir que j’affiche un large sourire. Je suis bien.
Hier au soir avant de m’endormir, j’ai relu un passage de La longue route de Moitessier. Il s’agit du moment où il décide après avoir passé le Horn de ne pas rentrer en Europe et de continuer vers Bonne Espérance. L’année dernière, à peu près à la même époque, lorsque je l’avais lu, je n’avais pas trop compris ce qui lui était passé par la tête… Maintenant je comprends mieux. Enfin, je crois comprendre mieux. Il y a des moments, comme hier, comme aujourd’hui, où on se retrouve dans une telle intimité avec son bateau, on est tellement en osmose, qu’on voudrait que cela ne s’arrête jamais. Finalement c’est peut-être vrai ce qu’on dit ; Qu’on peut aimer son bateau comme on aime une femme. En tous cas, ce qui se passe entre la Boiteuse et moi, ça y ressemble beaucoup…

Il a neigé ?
Après avoir traversé le golfe d’Alméria, je longe une avancée de terre proprement incroyable. Imaginez un peu une bosse de 30 Km de long sur 15 Km de large qui s’avance dans la mer avec en arrière plan des montagnes… Et cette surface énorme est entièrement recouverte de serres ! Des serres partout ! Le panorama est stupéfiant mais aussi un peu inquiétant… Stupéfiant car le spectacle est magnifique. De loin, avec le reflet que donnent les nuages ont a l’impression que ce ne sont que des champs de neige à perte de vue. Inquiétant parce que j’imagine les quantités phénoménales d’engrais en tout genre qui doivent polluer les sols et se déverser dans la mer…
J’ai sous les yeux le jardin potager de l’Europe. C’est d’ici que viennent la plupart des fruits et légumes que nous consommons vous et moi… Concombres compris, bien sûr !

450 Km² de serres...
15H00, là pour le coup on est bien dans du F5. Les vagues déferlent tout autour de nous et la Boiteuse ne descend plus en dessous de 7 nœuds. J’enroule un peu de Foc par prudence. Il ne s’agirait pas de gâcher cette magnifique journée avec de la casse. Je me dis que j’ai du bol d’être au portant, parce que sinon j’aurais dû réduire un peu ma GV…
17H00, ça se corse encore un peu plus et je dois prendre la barre pour soulager le pilote automatique qui ne réagit pas assez vite pour gérer la conduite. Le vent a baissé très légèrement mais la houle s’est renforcée. De grosses séries de vagues déboulent par l’arrière en formant des creux impressionnants. L’air est remplie du rugissement des déferlantes. J’essaye de prendre quelques photos, mais comme je tiens la barre en même temps ce n’est pas facile. Dès que je me déconcentre une seconde pour viser avec mon appareil, la Boiteuse en profite pour se mettre un poil (quelques degrés à peine !) en travers de la houle et part en dérapage incontrôlé. Elle se dandine alors comme un bouchon de liège au milieu de ces grosses vagues. A l’intérieur tout ce qui n’a pas été soigneusement calé, valdingue dans tous les sens dans un bruit d’enfer.

17H45, c’est bon. Je me suis rapproché de la terre et ça se calme un peu. Je regarde avec admiration un couple d’oiseaux de mer effectuer des figures incroyables au ras des vagues. Des trucs que nous sommes, nous les humains, bien incapables de réaliser avec toute notre technologie… Et alors que je rêvais en regardant ces oiseaux, un autre oiseau à traversé mon champ de vision à moins de dix mètres du bord, de l’avant vers l’arrière. Je vous fais la version longue, car cela n’aura duré que quelques secondes :

-Tien, un oiseau… Il bat des ailes vachement vite dis-donc… Et pourquoi il est bleu d’abord ?… Mais… Mais c’est pas vrai !! Bordel de dieu un poisson volant !

Magique !
Je n’en croyais pas mes yeux, et pourtant c’était bien un poisson volant. Il faisait au moins quarante centimètres de long, bleu gris avec de longues ailes argentées. J’ai hurlé ma joie et mon cri s’est perdu dans le vent. Putain ! Un poisson volant vous vous rendez compte ? Le symbole des navigations sous les Alizés ! Ici ! Je rigolais tout seul assis sur mon banc, heureux comme quelqu’un qui voit se réaliser un des ses rêves les plus chers. Si vous saviez combien de fois j’avais imaginé ce moment… Et je le vivais enfin. C’était magique !
Et puis ça veut dire aussi une chose, ça veut dire que je me rapproche de l’Atlantique… Et ça mes amis, c’est encore un autre rêve qui se réalise.
Je suis resté à l’affut, espérant en voir d’autres, mais hélas cela n’a pas été le cas. Un égaré sans doute, parce que d’habitude ce genre de poisson se déplace en banc. (Bien sûr, la photo n'est pas de moi... Je n'ai pas eu le temps !)

Une heure plus tard j’arrivais au port d’Almerimar. L’accueil a été super sympa, et le prix est autrement plus raisonnable que mes deux précédentes escales. Après avoir amarré mon bateau convenablement, j’ai été pris d’un coup de barre. La fatigue accumulée de ces trois derniers jours, riches en navigation plutôt musclée, m’est tombée dessus comme ça, d’un coup. J’ai regardé les prévisions météo pour les prochains jours et je me suis rendu compte que la grosse perturbation d’Ouest qui était attendue pour lundi avait pris un peu de retard. Celle-là, je ne veux absolument pas m’y frotter car c’est du costaud. Des vents d’Ouest (dans le nez donc) à plus de 30 nœuds… Du F7 pendant 48 heures, se renforçant aux abords de Gibraltar en F8. Pas question de prendre le risque de me retrouver au milieu d’un truc pareil.

Almerimar
Mon dilemme est que, comme je vous l’ai dis, j’ai rendez-vous à Benalmádena (à côté de Málaga) pour y retrouver mon ami Arnaud qui vient me rendre visite. Il devrait arriver le 11 et passer quatre jours avec moi. Il me faut deux jours pour faire les 83 milles qui me séparent de Benalmádena, et il faut absolument que je les fasse avant que la tempête ne me cloue sur place…
J’ai longuement réfléchis, et j’ai décidé tout de même de m’accorder une journée de repos, ici à Almerimar. Certes, je prends un risque en ne m’accordant qu’une marge de 24 heures avant le coup de tabac, mais à mon sens je prends un risque encore plus grand en navigant pas Force 5 en étant aussi fatigué. Hier au soir j’ai vu ma tronche dans la glace, et franchement je me suis inquiété moi-même.

Alors aujourd’hui, repos. Je vais prendre le temps d’une bonne douche, me raser, faire quelques courses et me préparer un vrai bon repas. Et puis dormir la plus grande partie de l’après-midi aussi… Comme ça demain je serais en forme pour continuer ma route vers l’Ouest.

Vers l’ouest, toujours vers l’Ouest, jusqu’à l’Atlantique où il y a plein de poissons volants !