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jeudi 18 août 2016

Deux Zikas sinon rien

14°27.965N 60°51.925W
Marina du Marin, Martinique

Je sais... Je suis impardonnable de vous laisser ainsi sans nouvelle. D'autant plus impardonnable que j'ai plein de choses à vous dire ! C'est que, mine de rien, il s'en est passe des choses sur le ponton huit de la Marina du Marin...

J'me suis fait zikéfié la tronche !
Tout d'abord, j'ai choppé Zika. Et oui ! Après plus de cinq années à vadrouiller dans des pays pas très cleans, à être passé à côté de la turista, du paludisme, de la dengue et du chikungunya. Voilà que c'est un moustique bien français qui me transmet cette saloperie de Zika.
Bon, en deux mots le Zika ça commence comme une grosse grippe, courbature, fièvre, maux de tête. Cela se poursuit par une éruption de petits boutons rouges sur la poitrine, pendant deux-trois jours, avant que les douleurs articulaires ne s'installent. Perso, parce que chaque cas est différent semble-t-il, j'en ai chié grave pendant une semaine. Mais j'ai continué à prendre de l'ibuprofène et du paracétamol pendant quinze jours pour supporter les migraines. Maintenant, un mois après, j'ai encore quelques céphalées le soir, et j'ai l’impression d'avoir des bulles d'air dans les articulations des doigts de pieds... Mais bon, ce dernier symptôme est peut-être le fruit de mon imagination, allez savoir ! Car je dois bien l'avouer, j'ai beau être handicapé, je ne suis pratiquement jamais malade... Et comme je suis un mec, j'ai tendance à en faire des tonnes lorsque cela m'arrive !

Quel bordel !
Du côté de La Boiteuse, les choses suivent leur cours gentiment. Mercedes, dont le pronostic vital était engagé je vous le rappelle, s'en sort pas si mal que ça finalement. Après déculassage, et pas mal d'huile de coude (pas le mien de coude), le bilan est d'un piston décédé avec son jeu de segments. Les pièces sont en commande en Angleterre et devraient arriver à la fin du mois.
En ce qui concerne les haubans, j'ai finalement opté pour un remplacement complet du gréement. Il faut dire qu'en ce moment (saison cyclonique) les prix sont assez intéressants : Quatre bas-haubans, deux galhaubans, l'étai et le pataras : 1875 Euros.
Ce qui veut dire qu'en septembre, logiquement, La Boiteuse repartira avec un moteur remis en état, et un gréement flambant neuf !

Car oui, La Boiteuse va repartir ! Je commence à en avoir un peu marre de la Martinique, et l'envie d'aller voir ailleurs si j'y suis mieux me titille de nouveau. ABC, Colombie, Panama... et ensuite on verra.

Mais qu'est-ce que c'est que ce truc ?
Sinon, j'avais également une histoire à vous raconter. Une histoire qui va ravir j'en suis sûr, les plus choupinets de mes lecteurs.
Dimanche dernier, alors que j'émergeais gentiment de ma sieste j’entends qu'on frappe à la coque. C'est ma voisine Judith qui vient me demander si par hasard, vu que ça va faire six mois que je suis là et que je suis sensé connaître tout le monde (ce qui n'est absolument pas la cas !), je ne saurais pas à qui appartient cette espèce de loque toute mouillée qui gît dans un carton. La pauvrette était littéralement en train de se noyer dans le port, et n'a eu la vie sauve qu'à la bonté de ma voisine.
Mouais...
Bon, à première vue il s'agit d'une chienne plutôt jeune, une chiotte de race indéterminée qui ressemble à rien. On dirait un Pincher... En encore plus moche. Et elle est dans un sale état. Son ventre est gonflé de l'eau de mer qu'elle a avalé, elle a des pustule partout et peine à ouvrir les yeux ainsi qu'à respirer... Et franchement, à cette heure je ne lui donne que peu de temps à vivre. Nous sommes dimanche, demain c'est le quinze août, je me dis que je peux probablement la garder jusqu'au mardi avant de la conduire chez le vétérinaire. Si elle survit jusque là... Ensuite, on verra bien.

T'es mignonne, mais c'est moi la Patronne, ok ?
Et donc j'installe cette espèce d'estrasse sur un coussin dans le coin cuisine, et j'attends tranquillement qu'elle trépasse. Ou pas. Car franchement, c'est une vraie loque. En fait, pour vous dire la vérité je l'ai quand même veillé jusqu'à une heure du matin... Et puis au matin, vers cinq heures, j'ai eu la surprise de constater que cette merde était encore vivante ! Mieux, elle ressuscitait tout doucement. J'ai même eu droit à un mouvement de queue faiblard alors qu'elle s'enfilait des croquettes dans la gamelle de Touline.... Touline qui, contre toute attente, ne se formalisa même pas d'un tel toupet ! C'était bizarre d'ailleurs... Touline qui d'habitude ne supporte pas les intrusions, quelles qu'elles soient, sur son territoire, semblait considérer la chiotte pour ce qu'elle était ; Un bébé convalescent.
Puis pendant la journée nous sommes allé faire quelques pas sur le ponton, et aussitôt la chienne ne m'a pas lâché d'un millimètre. C'est bien simple, je me suis dit que j'allais l'appeler La Glu... Et puis je me suis repris car tant que je ne sais pas ce que je vais faire d'elle, il est hors de question de lui donner un nom !

La Glu ?
Le lendemain la bestiole était un peu plus vaillante. Nous avons même tenté une petite promenade sur les pontons aux aurores. Moi marchant devant, la chienne et Touline sur les talons... Mais dès que je m'arrêtais, la chienne se laissait tomber sur le sol là où elle était, et se mettait en boule en soupirant... Pour rigoler je lui ai dit : Toi aussi t'as attrapé Zika ou quoi ?

Ça va mieux on dirait ?
Dans la matinée je l'ai emmenée chez le vétérinaire avec en tête quelques questions importantes dont les réponses allaient conditionner ma décision de la garder ou pas. Premièrement, est-ce qu'elle est viable ? Je veux dire, est-ce qu'elle va retrouver la santé ou est-il mieux d'en finir tout de suite ?Ensuite, qu'est-ce que c'est comme race, quel âge elle a, et qu'elle taille elle va avoir ?
Parce qu'en terme de chien destiné à vivre sur un bateau j'ai un cahier des charges assez strict. Je ne veux pas d'un chien-jouet plus petit que ma chatte, et je ne veux pas non-plus d'un mastodonte qui bouffe cinq kilos par jour et chie des bouses de vache.
Au moment de m'inscrire pour la consultation, la secrétaire me demande : Comment elle s'appelle cette petite ? Euh... Zika ?

Cinquante euros plus tard, je ressortais du cabinet du véto avec une petite chienne prénommée Zika, membre officiel de l'équipage de la Boiteuse !

Zika !!!!!!
Alors... D'après la madame que j'ai vu, il s'agit d'une chiotte de deux mois et demi, de race Créole. Elle est pourrie de vers, et anémiée mais ça devrait se résoudre assez facilement. Et une fois vermifugée et convenablement nourrie, elle devrait atteindre un poids de 12 à 15 Kilos. Un chien de taille moyenne.
Alors qu'est-ce donc qu'un chien créole vous demandez-vous. En fait c'est ce genre de clebs errants qui pullulent dans les îles et ailleurs, et qui ressemblent à rien. Le genre de truc indestructible avec un patrimoine génétique digne d'une toile de Picasso sous acide. En clair, le chien Créole, appelé aussi par certains qui ont de l'humour, le Berger des Mangroves, est un gros bâtard. Ç’aurait été un mâle j'aurais pu l'appeler Jon Snow...

Donc voilà, comme je le dis dans la vidéo ci-dessous (et ouais, en plus vous avez droit à une vidéo !) je viens de me mettre « sur les bras » une responsabilité supplémentaire. Et croyez-moi, j'ai parfaitement conscience de ce que cela implique. Cela me démangeait depuis un moment d'avoir un chien à bord... Voilà qui est fait !



Le début d'une belle amitié ?
N'est-elle pas choupinette ?

jeudi 7 juillet 2016

Gardons le moral...

14°27.965N 60°51.925W
Marina du Marin, Martinique

Où est-il ? Que fait-il ? Est-ce qu'il va bien ? C'est quoi la prochaine étape ? Figurez-vous que toutes ces questions que j'imagine vous vous posez, je me les pose aussi. Sans utiliser la troisième personne du singulier, rassurez-vous. J'ai beau choper le melon de temps en temps, je ne porte pas ce couvre-chef en permanence. C'est cyclique en fait... Mais bon, en ce moment je suis plutôt tête nue.

Le temps se couvre... Je reste ou je sors ?
Où je suis ? Et bien je suis toujours accroché au ponton du Marin telle la moule sur son rocher. Deux fois déjà j'ai reporté mon départ. La première fois pour recevoir à mon bord une potentielle équipière, et la seconde fois pour des raisons de météo. De cette éventuelle équipière vous ne saurez rien je le crains. La seule chose que vous saurez c'est que cela n'a pas fonctionné... C'est tout. Ça arrive. C'est comme ça.
La seconde fois, j'ai demandé à rester une semaine supplémentaire afin de laisser passer une onde tropicale. Ce n'est ni une tempête, ni un cyclone, mais une onde tropicale n'est pas le genre de chose qui vous incite à prendre la mer. Vraiment pas. Genre rafales à 30 Nœuds et pluies diluviennes, en plein dans les fesses pour ceusse qui désirent comme moi naviguer vers l'Ouest. Bref, on est loin des navigations pépères sous les tropiques. Donc j'ai sursis de nouveau (ouais je sais ça fait bizarre, mais le passé composé du verbe surseoir à la première personne du singulier c'est, j'ai sursis).

Et puis est venu ce lundi matin sinistre où je me suis réveillé en me disant que je n'avais vraiment, mais vraiment, pas envie de partir. Pendant un bon moment j'ai discuté de mon cas avec une voisine de ponton, et il en est ressorti qu'il n'y avait aucune raison pour que je me force à quoi que ce soit. En règle générale j'aime bien ce genre d'argument... Ça me conforte dans mon attentisme. En plus j'adore ma vie de ponton !! C'est super-confortable, j'ai des voisins super-sympas et j'ai tout à porté de la main ! Mais bon, cette situation toute aussi confortable qu'elle soit ne peut durer trop longtemps. Du moins c'est ce que me dis une autre petite voix dans ma tête. Celle qui s'occupe du portefeuille. Bref, je n'étais pas encore décidé jusqu'à ce que les dernières heures de la matinée me forcent un peu la main.

Celui-la il est mort mon Papa, change le !
Coup sur coup, deux copains sont venus à bord pour ce qui ne devait être que des visites de routine. Le premier Jorge, devait voir ce qui clochait avec Mercedes qui refusait de démarrer, et le second, Émilien, devait vérifier mes haubans... Résultat des courses : A trois jours de mon départ vers la Colombie, Mercedes est à l'article de la mort et j'ai quatre bas-haubans à changer !

Pour les haubans, comment vous dire... La dernière fois que j'ai fait vérifier à fond mon haubanage ce devait être en 2013 lors de mon séjour en Argentine. A l'époque j'avais déjà un bas-hauban qui commençait à se dé-toronner, mais le reste semblait en bon état. Et il l'était puisque j'ai pu arriver jusqu'aux Antilles sans casse. Et ce malgré quelques branlées mémorables et le fait que mes haubans aient très probablement l'âge de mon mât ! Oui toi le voileux qui me lit, un haubanage de 35 ans en bon état c'est possible !
Mais bon, force m'est de constater que la limite se trouve là... Parce que franchement, si j'étais parti pour la Colombie comme prévu, mon mât serait probablement au fond de l'eau maintenant.

En ce qui concerne mon moteur, il me faut vous confesser ma négligence. En effet, normalement j'aurais du le démarrer et le faire tourner quelques minutes au moins une fois par semaine. Et je ne l'ai pas fait depuis plus de trois mois. Résultat, les pistons sont coincés, au moins un segment est foutu, le joint de culasse je ne vous en parle même pas... Bref, le pronostic vital de la pauvre Mercedes est cette fois-ci engagé.

J'essaye de garder le moral
Donc, la réponse à la question « que fait-il ? » : Je fais ce que je peux pour me sortir de ce mauvais pas.
Est-ce que je vais bien ? On va dire que oui. J'essaye tant bien que mal de voir le côté positif des choses, et le principal argument en ce sens est qu'il vaut mieux que tous ces problèmes me soient arrivés maintenant que plus tard. En mer par exemple. Et puis c'est peut-être aussi l'occasion de remédier à tout un tas de petits trucs qui me font chier depuis le départ... Sans compter qu'être obligé de rester bien planqué au Marin n'est pas forcément pour me déplaire finalement.

Sauf que ces nouvelles aventures vont me coûter bonbon... Déjà que j'ai dû racheter un ordinateur à 400 euros, je vais en avoir pour 1000 euros de haubans. Pour le moteur au minimum 500, et probablement quelques milliers de plus si je dois en changer... Bref, il y a peu je me posais des questions sur mon avenir et je décidais de ne pas y répondre dans l'immédiat, là maintenant je vais bien être obligé d'y réfléchir pour de bon.

Donc je pense que vous comprendrez qu'avec tout ça la prochaine étape est pour l'instant mise entre parenthèses. Je me sors de ce merdier, ensuite je regarde l'état de mes finances, et enfin j'essaye de prendre une décision. Ce qui va nous emmener vers... Je ne sais pas encore. Début août ? Fin août ? On verra bien... Cela n'a pas vraiment d'importance après tout... Ce n'est pas comme si je risquais de prendre un cyclone sur la tête en restant ici, hein ? Si ?

Finalement on reste ? Tant mieux !
 

mercredi 27 mai 2015

Il n'est pas interdit d'avoir de la chance...

07°02,149S 34°51,353W

Marina Jacaré, Paraiba, Brésil

Marina Jacaré
Boum-boum-boum... Quelqu'un vient de frapper sur le balcon de La Boiteuse. J'ouvre un œil, puis deux. Sur l'horloge de mon téléphone il est marqué qu'il est 16H05... Ma sieste aura duré deux heures et demi, je peux donc me lever sans regrets et accueillir le visiteur avec le sourire.

C'est Francis, le gérant de la marina. On est en train de réparer un des piliers du ponton sur lequel je suis amarré, et ce serait bien que je bouge mon bateau si je ne veux pas courir le risque que ledit pilier en béton me tombe sur le coin de la gueule. Je suis reposé et de bonne humeur, pas de problème, le temps de prendre un café et je vous fais ça !

Vroum-vroum fait Mercedes. Les marinheiros me libèrent et le faible courant de cette fin de marée descendante m'écarte doucement de mon voisin. J’enclenche la marche arrière et... rien ne se passe. Je tripote le bitoniau, réenclenche la marche arrière, puis la marche avant... Aucun remous à l'arrière et La Boiteuse continue de dériver !

Heureusement tout le monde est encore à son poste et je suis encore assez proche pour pouvoir relancer mes amarres. La Boiteuse est sauve, et grâce à l'annexe de la marina je peux rejoindre ma nouvelle place en toute sécurité.

Je devine ce qui a pu se passer, probablement une rupture du câble de l'inverseur, mais cela ne nécessite pas que je me lance dans une réparation urgente avec lampe sur le front et tout le bordel. Le soleil se couche... et c'est l'heure de l'apéro ! Donc, on verra demain quand il fera jour...

Le lendemain le soleil est à peine levé que j'entreprends de jeter un œil à ce fameux câble... Au premier coup d’œil, tout m'a l'air en bon état. Je me dis alors que ça doit peut-être venir de l'inverseur lui même, vous savez cette boite qui nécessite que je vide entièrement ma couchette à bordel afin d'y avoir accès ? Oui, celle la !

C'est alors que je réunissais mon courage afin de m'atteler à la tâche, que mes yeux tombent sur mon arbre d'hélice... Doux Jésus ! C'est quoi ce bordel !
Oups !

L'arbre était carrément sorti de son axe !!!!

Bon, en réalité c'est moins grave qu'il n'y paraît. Changer le câble de l'inverseur eu été bien plus chiant et cher ! Mais quand même, vous vous rendez compte un peu si cela m'était arrivé en pleine mer ? Il n'est pas interdit d'avoir de la chance disait mon ami Hughes... 
 

T'es prête ?
Mais je suis en marina, et ce n'est donc pas les outils ni les conseils qui manquent. Après avoir galéré à démonter le tourteau (changé l'année dernière à Vitoria si vous vous souvenez), je constate que l'écrou qui était sensé maintenir l'arbre solidaire de l'ensemble s'est dévissé. Un coup de nettoyage, quelques longues heures d'essais infructueux et un peu d'huile de coude et revoilà mon arbre fixé !! Trop fort le Gwen ! (merci quand même à tous ceux qui m'ont éclairés de leurs lumières !)

Bon ben voilà, j'espère seulement que je n'ai pas trop fait de conneries et que la réparation tiendra. Parce que La Boiteuse ne devrait pas tarder à reprendre la mer. Si-si, n'en déplaise à ceux qui pariaient sur une escale prolongée – et ils n'auraient pas été en tort me connaissant – nous allons bientôt partir !

Quand ? Et bien... disons la semaine prochaine. Ça vous va la semaine prochaine ? Allez, on fait comme ça !

Les crabes font la ronde

mardi 30 décembre 2014

De Itaparica à.... Itaparica !

12°53.377S 38°41.045W
Itaparica, Bahia

Samedi 27 décembre 2014

07H10 : Et bien ça y est, nous y sommes ! Après deux mois d'escale à Itaparica, La Boiteuse est enfin prête à reprendre la route. Je n'ai plus qu'à débrancher l'électricité, récupérer Touline qui vadrouille je ne sais où, payer la marina, et on y va !

Vous savez quoi ? Et bien je suis chaud de chez chaud ! Je suis content de mettre enfin les voiles après tout ce temps passé ici. Non-pas que je regrette mon séjour à Itaparica, pas du tout même, mais je suis content, après deux départs reportés, d'avoir enfin une fenêtre météo acceptable pour me permettre de faire ces dernier 500 milles problématiques.
La première fois que j'ai dû repousser mon départ, je vous l'ai raconté dans Glouglous et perplexitude. Mais il y en a eu une seconde pas plus tard qu'hier ! Figurez-vous que la veille du jour prévu, le jeudi donc, alors que je commençais à m'endormir pour ma sieste, l'esprit plus ou moins occupé par mes préparatifs, j'entends qu'on tape sur la coque du bateau. Dans ces cas là, tout dépend de mon degré d'endormissement, mais la plupart du temps je commence à faire la sourde oreille. J'espère au fond de moi qu'il ne s'agit que d'un rêve, et en même temps une autre partie de mon cerveau commence à maudire l'importun.
Un deuxième toc-toc se fait entendre, accompagné cette fois-ci d'un cordial « Ohé de la Boiteuse ! ». Là, il n'y a plus de doute, l'importun me parle dans la langue de Molière et en ce moment il n'y en a pas bézef dans le coin, donc faut que je me lève, ne serait-ce que pour l'envoyer bouler.
Je sors dans le cockpit, la tête dans le cul et les yeux en trou de pine, et je tombe sur le grand sourire d'un type que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam. Je ne suis pas encore vraiment réveillé, mais je comprends quand même qu'il s'appelle Pascal, qu'il est en bateau, qu'il vient d'arriver et qu'il était pressé de me rencontrer parce qu'il est un fidèle lecteur depuis deux ans. Ah ben merde alors... Du coup, et bien je me suis réveillé complètement, et j'ai passé l'après midi sur son Lagoon 380, Fidelio, en sa compagnie et celle de ses équipiers.
Donc, afin de profiter de cette nouvelle et agréable compagnie, j'ai décidé de surseoir à mon départ pour vingt-quatre heures. Parce que si c'est toujours plaisant de sociabiliser, des fenêtres météo comme celle-ci ne courent pas les rues... Et donc nous voilà aujourd'hui sur les starting-blocks.

08H35 : Mercedes démarre au quart de tour. Harry, un voisin allemand, me largue les amarres de proue pendant que je laisse couler la pendille. La marina est bondée, et je craignais un peu de me prendre la quille dans toutes ces pendilles et ces chaînes d'ancre, mais tout se passe bien. Je fais un petit tour parmi les bateaux au mouillage pour saluer Fidelio, et Oceanis. Tout le monde est sur le pont, appareil photo ou téléphone à la main. Le départ de La Boiteuse est immortalisé !

Au revoir La Boiteuse !
09H25 : Nous avons contourné la pointe de l'île sans encombre et nous voilà vent debout, au moteur. La GV avec deux riz et un peu de foc pour gagné un peu en vitesse. Le courant de la marée descendante nous pousse vers la sortie. Tout va bien.
Franchement, je suis content de savoir que ma prochaine escale sera Jacaré. Deux ans et demi après mon arrivée sur ce continent, je vais revoir ma première impression brésilienne... Je pense que nous devrions arriver le premier janvier au matin.

11H15 : Me voilà au milieu des cargos à tirer des bords au moteur... Incroyable. Plus de face comme vent c'est pas possible (un F3 bien tassé). Heureusement, ça veut dire que je vais être pratiquement au travers une fois que je serais sorti des cette baie. Mais pour l'instant c'est assez technique comme nave. En plus, des grains de pluie s’abattent sur La Boiteuse par intermittence...

A droite ou à gauche ?
12H45 : Nous nous sommes faufilé entre la cardinale nord qui marque le Banco de Santo Atônio et la pointe du même nom. Plus que cinq ou six milles avant de pouvoir abattre et de couper le moteur. Pour l'instant c'est un peu Rock & Roll, car le banc de sable nous fabrique une houle haute et courte que La Boiteuse se prend en pleine poire. Le bateau tangue violemment.

13H15 : Merde. Après avoir baissé en régime, Mercedes vient de s'éteindre.

13H30 : Bon ben les enfants, j'ai bien réfléchis. Le mieux est encore de rentrer. Mon premier élan a été de continuer sur ma lancée. Je me doutais que la panne était probablement due à de la merde dans le circuit de gasoil, ou quelque chose comme ça. Et je me disais que d'ici cinq jours que j'arrive à Jacaré, j'aurais largement le temps de régler le problème...
Et puis je me suis demandé, et si c'est pas ça ? Et si c'est plus grave et que tu ne peux pas réparer ? Le prochain abri est à 400 milles, alors que tu n'es qu'à vingt milles de ton point de départ...

Salvador
Car même si a priori je pense que je saurais me débrouiller sans moteur, c'est quand même mieux quand y'en a un. Non ? Je veux dire par là que ok, Mercedes me lâche, alors je fais avec les moyens du bord (Comme à Pinheira). Mais là c'est un peu différent, car je pars pour cinq jours. Et en cinq jours il peut s'en passer des trucs ! Si les voiles me lâchent elles aussi, alors je fais comment sans moteur et sans voile ? Bref, continuer, aurait été se mettre sciemment dans le caca.

14H30 : Le vent est en train de baisser, alors que La Boiteuse pénètre de nouveau dans la Bahia de Todos os Santos. Au vent arrière, les voiles en ciseau, foc tangonné... Nonobstant le souci qui est le mien, je dirais que cette navigation devient plaisante ! La Boiteuse file à 4,5 Nœuds sans rouler ni tanguer. C'est un vrai plaisir.

Mariposa !
15H00 : Le vent est complètement tombé maintenant... Moins de 2,5 nœuds avec le cul qui tape. Ça veut dire que c'est le courant qui nous pousse. Le soleil se couche dans trois heures, et à cette vitesse je doute d'arriver avant la nuit. J'espère seulement être assez manœuvrant. Trop de vent, c'est la galère, pas assez c'est la garantie d'aller s'échouer quelque part. Ou pire, de percuter un autre bateau (rappelez-vous, on ne connaît pas les assurances à bord de La Boiteuse).

17H00 : Ah ? Aurais-je un peu de bol aujourd'hui ? On dirait bien que le vent se lève de nouveau. J'aperçois le clocher de l'église. On y est presque !
Bon, j'avoue que j'évite de réfléchir à ce que je vais bien pouvoir faire une fois arrivé. Mouiller à l'arrache avec le vent dans le nez et le courant dans le dos ? Appeler un bateau pour qu'on me remorque ? Je vais préparer mon ancre, mettre tous les pare battages en place et une ou deux amarres, mais ensuite ce sera totale-impro.

Course contre la montre
17H15 : Allez, plus qu'un bord à tirer pour passer entre ce danger isolé et cette cardinale de merde, et je déboule au milieu des voiliers au mouillage. Avec les fêtes, c'est blindé de chez blindé...

18H00 : Oh le bol ! J'aperçois Pascal avec son annexe et son moteur de 10Cv qui se dirige vers moi à fond les manettes !

La suite vous la devinez. Pascal a amarré son annexe sur le flan de La Boiteuse et m'a toué (c'est comme ça qu'on dit) jusqu'à la marina, où il m'a déposé comme une fleur à couple du Regolarita de Harry... Un coup d’œil sur l'horizon, le soleil vient de disparaître et la pénombre s'installe. Je suis arrivé juste à temps et tout est bien qui finit bien !

Bon, maintenant il va falloir que je m’attelle à nettoyer et à purger le circuit de carburant... Mais ce sera pour demain, ou après demain. Pour l'heure je suis naze. J'ai des courbatures partout et ma cheville me fait souffrir. Dure la reprise, moi je vous le dis !

A bon port !
Tu me réveilles quand on est arrivé, ok ?


lundi 15 septembre 2014

Tourteau et réflexions

20°18.042S 40°17.316W
Vitória

J'aime bien les dimanches. C'est plus calme, plus tranquille, que les autres jours de la semaine... Enfin, dans mon cas cela ne veut pas dire grand-chose puisque mes journées sont à peine plus remplies en semaine. Non, le dimanche c'est un jour où on peut remettre au lendemain tous ses soucis et toutes ses réflexions. Quoiqu'il arrive, on peut se dire : « On verra demain ! » et n'en ressentir aucune culpabilité... C'est en ça que les dimanches sont géniaux.
M'enfin, je suppose que vous, mes lecteurs, n'êtes pas là pour écouter les jérémiades d'un presque quinqua en recherche de reconnaissance, ni supporter la philosophie à deux balles d'un écrivaillon raté. Ce que vous voulez, ce sont des couleurs flamboyantes, du dépaysement, de l'aventure !
Et ben je suis désolé pour vous, mais je n'ai pas ça dans ma musette en ce moment. C'est même plutôt le contraire.

Le nouveau tourteau
Comme prévu, le tourteau nouveau est arrivé mardi dernier sous la forme d'une pièce monobloc en acier inoxydable de bon aloi. Un truc moins sophistiqué que le précédent puisque qu'il ne dispose pas des caoutchoucs sensés atténuer les vibrations, mais qui a le mérite, contrairement à l'autre, d'être plus facile à démonter. La preuve, même moi je serais capable de le faire si l'occasion s'en présentait. Ce que je ne souhaite pas, vous vous doutez bien.
Qui dit pièce faite sur mesure pour cette pauvre Mercedes, plus le traditionnel foutage de gueule dû au gringo de passage, dit forcément prix prohibitif. J'ai un trou dans mon budget de 1690 $R (557 Euros) soit probablement le triple du prix normal... Mais comme je ne sais pas ce qu'est à proprement parler un budget, j'imagine que ce n'est pas si grave.

Notez le sourire du mécano...
Par contre ce qui l'est un peu plus c'est que nous sommes maintenant en septembre, que c'est la fin de « l'hiver » et que l'anticyclone de Sainte-Hélène est en train de s'installer. Cela veut dire que les dépressions susceptibles de me faire remonter vers le nord vont se faire plus rares qu'elles ne l'étaient. Bref, ça va être encore plus compliqué de décarrer d'ici...
Face à ce mur de vent, j'ai même imaginé un moment redescendre en Uruguay et faire le tour par en bas... Mais non. Pour se faire il faudrait que je change de bateau, que je trouve une femme pour m'accompagner et que je me mette à aimer le froid. Autant de conditions qui pour l'instant sont loin d'être rassemblées.

Pour être franc j'ai l'impression pour la première fois depuis mon départ, que ce voyage m'échappe... Les plans que j'avais tirés en début d'année sont en train de partir en couille. Je prends du retard, et je dois bien me rendre à l'évidence que je ne serais probablement pas à Panama pour Noël. Notez l'emploi de l'adverbe probablement : Ça veut dire que les choses peuvent se passer autrement mais qu'elles n'en prennent apparemment pas le chemin.

Meu amigo Roberto !
A cela s'ajoute le fait que mon compte en banque maigri à vue d’œil et qu'il serait peut-être temps qu'à moyen terme je songe à m'installer quelque part pour gagner quelques sous. Et là, lorsque je me mets à penser à ce genre de chose, j'ai l'impression de me trouver au bord d'un gouffre immense... Quoi faire ? Où le faire ? Ce sont autant de questions qui me terrifient. Et quand je dis que cela me terrifie, c'est au-delà des mots. J'angoisse rien que d'y penser. Aussi, j'essaye d'y penser le moins possible... Mais c'est peine perdue car mine de rien, j'ai encore au fond de moi un petit être raisonnable qui me murmure : Pense au futur !
Ah lala... Si seulement j'avais fait le bon choix il y a deux ans ! Car pour moi il est clair maintenant que lorsque j'ai pris la décision d'aller vers le sud après avoir traversé l'Atlantique, c'était une erreur. Je me suis bien planté sur ce coup là... Et j'en paye le prix aujourd'hui. Je n'ai pas pour habitude d'avoir des regrets (du moins j'essaye), mais je vous avoue que si c'était à refaire...

Bon allez ! Les dernières données météo indiquent qu'il y aura probablement un truc le weekend prochain. Genre tempête venue de l’Antarctique. Pile-poil ce qu'il me faut pour changer d'air et d'humeur. Je vous tiens au courant bien évidement, et si en attendant vous entendez parler d'un poste de manager dans une marina, plutôt dans les Caraïbes, je suis preneur !

 
Presque quatre mois sans mettre une patte à terre... Je te hais !

samedi 30 août 2014

Quand ça veut pas, ça veut pas !

20°18.042S 40°17.316W
Vitória

Originellement, le départ était prévu pour vendredi matin. Ce vendredi matin. Enfin, celui qui vient de passer je veux dire. La fenêtre semblait suffisante pour rallier Santo André à quelques 300 milles au Nord de Vitória. Un front froid en provenance du sud devait balayer la région, sans pour autant apporter la pluie, ce qui est plutôt rare en cette saison.

J'étais motivé, et nous avions prévu de faire la route avec le Raptor, le cata australien.

Jeudi matin, les choses se sont accélérées en même temps qu'elles ont commencé à partir en couille. J'étais comme à mon habitude dès six heures du matin assis sur la terrasse déserte du restaurant du Iate Clube, lorsqu’après avoir téléchargé les dernières prévisions météo via Zygrib, il m'est apparu que cette fichue fenêtre se refermait rapidement. Dès le dimanche le vent virait au nord, en plein dans le pif... Ce qui présageait une arrivée en tirant des bords, voire au moteur.

Une seule solution pour ne pas louper cette fenêtre : Partir dès aujourd'hui. Au plus tard en fin d'après midi.


Vers 08H00, alors que je rejoignais mon bord pour commencer à préparer La Boiteuse, j'avise un voilier, un Delta 41 brésilien, qui s'avance vers l'entrée de la marina. Je ralenti mon annexe et je me dirige vers lui pour proposer mon aide. En effet, à Vitória la prise de quai peut s'avérer Rock&Roll et les employés du Iate Clube ne sont pas toujours disponibles. Alors que je m'approchais, j'entends avec un fort accent brésilien : Comment ça va mon ami !

Roberto !!!! Ben merde alors ! Qu'est-ce que tu fous là ? En portugnol ça donne à peu-près ça : ¡Roberto! ¡Puta madre! ¿Que voce faze aqui?

Bref, c'était Roberto. Probablement la personne que je connais le mieux et que j'apprécie le plus dans ce pays. Nous nous sommes croisé je ne sais plus combien de fois depuis deux ans qu'on se connaît. Depuis mon premier passage à Rio Grande do Sul, à 1000 milles d'ici en fait... Bref, c'était Roberto et j'étais vachement content de le voir.

Lorsque je lui ai fait part de mon intention de partir avant la nuit, il me l'a déconseillé me disant que la météo annonçait un avis de vent fort et de grosse mer. Le problème avec Roberto, c'est que c'est un roublard. Il me connaît bien, et il sait qu'il est assez facile de me faire changer d'avis. Surtout si ça nous permet de passer du temps ensemble...


Mais j'ai tenu bon. J'ai exploré les bulletins de la Diretoria de Hidrografia e Navigação, et après en avoir discuté avec Alex, le capitaine du Raptor, nous avons décidé de partir malgré tout. Vent de force 4/5, vagues de trois mètres dans les fesses... Un peu musclé mais gérable.

16H40 : Mercedes démarre au quart de tour. Tout est fin prêt, je n'ai plus qu'à allumer l'ordinateur et... C'est quoi ce bordel ? Pourquoi la souri GPS ne fonctionne t-elle pas ? J'éteins, je rallume, je réinitialise la connexion et... Toujours rien ! Merde !

Finalement, au bout de vingt minutes de tâtonnement je me rends compte qu'Opencpn à probablement dû beuguer, puisque le port COM de ma souri GPS n'est pas reconnu. Je lui dis où chercher, et hop ça marche ! Cette fois on peut y aller.

17H00 : Je me décroche de la bouée et nous voilà partis. La nuit commence à tomber, et le ciel se fait menaçant au sud. Je salue au passage Bill sur le pont du Raptor et j'enquille le canal de sortie.


17H40 : Un fine pluie commence à tomber... Et merde. Ils z'avaient pourtant dit qu'il ne pleuvrait pas. Je hisse la GV avec deux ris.

Je ne voudrais pas jouer les Cassandre, mais il y a un truc qui m'inquiète un peu. C'est mon arbre d'hélice. Je trouve qu'il vibre un peu. Un peu beaucoup même.

Bon, je reconnais que ce n'est pas nouveau... Mais là j'ai l'impression que c'est de pire en pire. Dans l'absolu, ce n'est pas si grave (je crois) car je devrais éteindre Mercedes d'ici une vingtaine de minutes et ne plus en avoir besoin avant plusieurs jours. Mais quand même...

17H50 : Bon allez, je fais demi-tour. Appelez ça de l'instinct, ou de la mauvaise volonté comme vous voulez, mais je ne la sens pas cette navigation. Si jamais le problème devait s'aggraver je ne suis pas sûr de savoir où réparer. Alors qu'ici, et même si je n'apprécie que moyennement cette escale, je sais y trouver un mécanicien compétent.

18H00 : Putain... Jamais j'arriverais à partir de cet endroit !

18H30 : Je repasse devant le Raptor. Alex est sur le pont et me demande ce qu'il se passe. Je réponds : Something wrong with my engine !

18H45 : Je retrouve ma bouée. Alex est venu me filer la main avec son dinghy. Il grimpe à bord et se penche aussitôt sur mon problème. C'est qu'il est doué en mécanique le Alex, et pas avare de sa gentillesse. Au bout de quelques secondes il trouve ce qui cloche : Un bout de tuyau mal placé qui amplifiait les vibrations et faisait ce bruit qui m'inquiétait tant.

Je suis soulagé... Mais pour autant, il est hors de question que je reparte.


Je ne sais pas comment vous expliquer ça... Pour moi, partir en mer est un processus lent à construire. J'ai besoin de me motiver pendant au moins vingt-quatre heures et que les choses montent en puissance petit à petit. Mais si par malheur quelque chose venait à gripper ce délicat processus, ça me coupe les jambes. Là, pour tout vous dire j'ai comme un gros coup de barre et une absolue non-envie de quoi que ce soit. Si ce n'est de me coucher et de dormir.

Et c'est ce que j'ai fait.

Fabio au boulot

Le lendemain matin, je croise Fabio, mon mécanicien préféré. Je lui explique ce qu'il s'est passé et je lui demande de venir jeter un coup d’œil. C'est que même si ce bout de tuyau semblait être la source de ce bruit intempestif, il n'empêche que mon arbre d'hélice vibre quand même plus qu'avant... Alors autant régler ce problème tant que j'en ai la possibilité et les moyens.

En début d'après midi, Fabio grimpe à bord et s’attelle à la chose. Là en encore il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour poser son diagnostique : L'arbre et le tourteau ne sont plus alignés.

D'ailleurs c'est vrai que le tourteau est dans un triste état... Tout rouillé, avec des bouts de caoutchouc qui pendouillent. Il fait peine à voir.

Je lui demande si c'est dû à un manque d'entretien de ma part (toujours cette fichue manie de me croire responsable de tout), mais il m'affirme que non. Le moteur est vieux et la pièce est vieille... Seul le temps est responsable de mon infortune.

Mais il n'empêche que j'ai bien fait de le faire venir, car tôt ou tard le tourteau aurait cédé et là je me serais retrouvé dans la merde avec un moteur qui tourne comme une horloge (là, j'ai été vachement fier de moi) mais qui n'arrive pas à faire tourner l'hélice. Donc un moteur qui ne sert à rien.


Tourteau tout pourri

Il lui fallut une heure et demi pour démonter le bordel. Il n'a jamais vu un modèle semblable... Et est-ce une vue de l'esprit de ma part, mais j'ai l'impression que ça le rend heureux ! On dirait un gamin qui découvre un jouet au pied du sapin !

Bref, il est reparti avec la pièce et m'a demandé de repasser le voir lundi matin. Là on verra si il peut me proposer une pièce équivalente, ou bien s'il faudra carrément en fabriquer une... Je sens que ça va douiller cette histoire.

Voilà les amis. Je ne sais pas encore pour combien de temps je vais en avoir avant d'être prêt à repartir... Mais comme dit l'autre : Quand ça veut pas, ça veut pas !

mardi 11 mars 2014

De Rio grande do Sul à Pinheira

27°51.095S 48°35.127W
Enseada de Pinheira

Le jeudi 6 mars 2014 – Ça commence très bien !

06H30 : Le jour se lève. Une légère brise souffle de l'Ouest. La Boiteuse décolle tout doucement du ponton en béton du Rio Grande Yacht Club où elle est restée sagement amarrée depuis deux mois. Une fois n'est pas coutume, et étant donné l'heure matinale, je m’abstiens de sonner de la corne de brume pour signaler mon départ. Je passe la pointe, et au passage du ponton extérieur je chope un boute qu'Alain me lance. Ma mission pour la matinée : Remorquer Coco jusqu'à la sortie du chenal. Avec son moteur hors-bord de seulement cinq chevaux, la dernière fois qu'il a essayé, il n'y est pas arrivé.
La ville que nous longeons est à peine réveillée. Le soleil monte doucement dans un ciel sans nuage. La journée promet d'être radieuse. Je suis arrivé à Rio Grande remorqué, j'en repars en remorquant... La vie est parfois facétieuse.

Coco à la remorque
07H30 : On attaque le grand canal avec le vent presque de face. Toute l'utilité du remorquage est là ! Pour l'instant Mercedes semble remplir son rôle... Je n'ose dire que je suis content. On ne sait jamais, les choses pourraient changer ! La bouilloire siffle, c'est le moment de déguster un maté.

07H50 : Nous croisons deux dauphins, énormes et sombres, qui remontent tranquillement le fleuve. Plus que 6 milles, et on sort du chenal.

07H55 : Par pure routine, je viens de jeter un œil à l'arbre d'hélice... Je trouve qu'il vibre un peu plus que d'habitude. Je fais une vidéo au cas où... En même temps, il n'y a pas d'eau qui fuit par le presse-étoupe, c'est déjà ça.

Ça roule !
08H30 : Nous filons 7 nœuds maintenant, et contrairement à ce qu'indiquaient les horaires de marée, le courant est descendant, ce qui nous aide bien. La sortie est droit devant, le vent est de travers... Nous nous consultons Alain et moi et décidons qu'il est temps de couper le cordon. Je largue le boute qui nous reliait, et j'arrête le moteur. Je déroule le génois et La Boiteuse libérée de sa remorque bondit pour fendre l'eau sans vague du chenal. Une bande de dauphins joue sur tribord...

08H55 : Ça y est, nous en sommes en mer. Il n'y a pas l'air d'y avoir trop de vague, la force du courant semble tout aplanir. J'abats progressivement pour prendre mon cap, 55° au grand largue.

09H25 : Je suis aux anges! C'est un vrai régal que de naviguer sur cette mer à peine frissonnante parcourue par ces longs trains de houle... La Boiteuse déroule ces cinq nœuds tranquillou-marylou. Coco est loin derrière à présent, mais ce n'est pas de sa faute car Alain a semble t-il dût changer sa voile d'avant. Je l'appelle par radio pour savoir si tout va bien, mais je n'ai pas de réponse.

09H50 : C'est bon, j'ai eu Alain au bout du fil (enfin du fil... Vous me comprenez!). La mer commence à se former tout doucement. Des petits moutons, à peine des agneaux, apparaissent aux sommets des vagues. On va donc dire qu'on est dans un petit F3, d'ac ?

10H00 : Je n'aime pas trop mon cap, mais bon. Le vent devrait virer au Sud dans les heures à venir et me permettre d'empanner afin de corriger tout ça. Pour cette navigation j'ai fait le choix d'utiliser mon grand Génois léger plutôt que mon petit foc. Je me rends compte que ça doit faire plus d'un an que je ne m'en suis pas servi. Depuis la Transat en fait. J'aime bien mon Génois... Si on ne le maltraite pas, il se révèle presque aussi puissant qu'un spi. C'est pourquoi je ne serais pas contre avoir la même voile, mais taillée dans un tissu plus résistant. Note pour plus tard : Faire faire un devis en arrivant à Trinidad, ou alors chercher une voile d'occasion.

11H10 : Après quelques péripéties, car ce n'est pas une manœuvre que je fais très souvent, je viens de tangonner mon génois. Pas de bol, dans pas longtemps il va me falloir recommencer car je vais devoir empanner... Mais bon, le temps est idéal pour s'entraîner, c'est ça qu'il faut se dire !

Les voiles en ciseau
11H20 : Et allez ! Vent arrière, voile en ciseau ! Je me régale ! Et en plus c'est hyper-confortable, j'en profite donc pour déjeuner de sandwichs à la dinde et d'une crème au chocolat noir. Coco n'est plus qu'un point minuscule sur l'horizon. Bientôt il disparaîtra...

13H00 : Pfff... On se traîne là ! A peine 4,5 nœuds alors que la configuration est idéale. Je relâche le ris que j'avais pris avant le départ mais ça ne change pas grand chose. Ils sont où les 15 nœuds de vent arrière annoncés, hein ?

14H20 : 3,5 nœuds au bon plein... Mon souci c'est que je me suis vachement approché de la côte et je n'aurais pas dû. Maintenant il va falloir que je lofe pour me sortir de là.

16H00 : Je ne comprends vraiment pas ce qu'il se passe. C'est la pétole maintenant ! Je n'ai même plus assez de vent pour me dégager de la côté ! Je suis à deux milles, et bientôt si ça continue, je vais pouvoir compter les grains de sable. J'ai bien envie d'allumer le moteur...

16H20 : J'en ai marre, j'allume Mercedes et je prends un cap au 90°pour m'éloigner franchement de la côte. Touline proteste un peu, et vient se percher au dessus de la descente, non sans me jeter de longs regards furibards ! Touline déteste le moteur ! Elle préférerait être dehors sous la pluie, qu'à l'intérieur quand celui-ci fonctionne.

Un peu de lecture...
17H10 : Pas une ride sur l'eau... c'est désespérant. Le moteur fonctionne normalement, du moins jusqu'à présent. Je n'y peux rien, mais à chaque fois que je me sers de ce moteur, j'angoisse. Non pas que je n'ai pas confiance en lui notez bien, parce qu'il a beau être solide il est quand même assez vieux. Non, c'est en moi que je n'ai pas confiance ! Je suis tellement nul en mécanique que j'ai toujours peur de ne pas savoir quoi faire.

17H50 : Je viens de me faire doubler par un magnifique albatros. Au ras des vagues, sans un bruit, sans un mouvement perceptible... Ces oiseaux ont de la classe.

18H55 : Le soleil se couche alors que je termine de manger. J'ai décidé de rester au moteur au moins encore deux heures.

20H00 : dernier point de la journée : 31°43.978S 51°16.496W, F0, Mer belle, visibilité moyenne, cap au 55°, vitesse 5,5 nœuds, loch = 6430,7.

Le vendredi 07 mars 2014 – Une belle journée

05H30 : La nuit a été calme. Enfin, si on peut dire. Le moteur et le pilote électrique m'ont bien aidé pour avancer jusqu'à une heure du matin. Puis j'ai arrêté Mercedes, car une petite brise soufflait par tribord arrière... Bof, pas grand chose mais suffisante pour avancer à 3,5 nœuds. Le génois battait l'air de temps en temps. Pour bien faire j'aurais dû le tangonner, mais bon... Pas envie d'aller jouer au con sur le pont en pleine nuit sans en être strictement obligé. Quelques bateaux de pêche m'ont obligé à rester vigilant, plus la Touline qui n'a pas arrêté de miauler pendant toute la nuit... Bref, une nuit en mer quoi.

06H00 : Le jour se lève et c'est l'heure du bilan de la nuit. 46 milles de fait depuis hier au soir 20H00, 111 milles depuis mon départ. On va dire que c'est honorable. Mais il va falloir quand même que je m'active un peu si je veux garder le rythme. Allez, je vais aller tangonner ce satané génois !

06H10 : Ayet ! Je commence à maîtriser le truc, hein ? Rho... Faut que je vous dise que pendant que je m'activais à l'avant, j'ai dû pousser une gueulante. Car, alors que je venais de passer l'écoute dans la pince du tangon, et que je m’apprêtais à border le hâle-haut (un peu de technique ne nuit pas), je me retourne et qui je vois juste derrière moi ? Touline bien sûr !
Grrrr... Je pensais qu'elle avait enfin compris, et que je pouvais me dispenser de l'enfermer pendant les manœuvres, et bien il semblerait que non !

 

09H45 : La matinée s'écoule sans rien de particulier. Je passe mon temps entre lecture et somnolence. Seuls le grincement des drisses et le battement du génois perturbent de temps en temps le fond sonore de l'eau en mouvement.
La Boiteuse continue son petit bonhomme de chemin, sans cahots ni surprise. Un bip-bip se fait entendre. Qu'est ce que c'est ? C'est rien, c'est juste Touline qui vient de débrancher le GPS.
La routine d'un navigateur solitaire avec son chat...

10H10 : Je n'arrive pas à me rappeler si je vous ai parlé de mes projets à moyen terme, ou non... Si ? Non ? Peut-être à certain et pas à d'autres ?
Bon ok, alors voilà en gros le plan pour les mois qui viennent. Je compte remonter tranquillement les côtes brésiliennes, à mon rythme, et je pense que je quitterai ce pays vers le mois de juin ou de juillet. Puis, direction Trinidad où je prévois de faire une grosse escale technique en profitant du duty free. Installer une vraie éolienne, trouver une autre voile d'avant, installer de vrais chiottes, un frigo qui marche... Bref y'a du boulot.
Puis, ce sera le Venezuela et la Colombie, et enfin je pense arriver au Panama pour les fêtes de fin d'années. Ensuite... Et bien ensuite on verra.
Bien sûr ce plan n'est qu'une trame, vous vous doutez bien. Les choses peuvent être amenées à changer selon mes humeurs profondes, voire même pourquoi pas, des rencontres.

Ben quoi ?

10H30 : Ah oui ! Il y a autre chose que je ne vous ai très certainement pas encore dite. C'est que la prochaine escale à Porto Belo se fera au mouillage. Et vous savez combien j'adooooore les mouillages !
Mais bon, je n'ai pas trop le choix. Un, les prix des marinas entre ici et là-bas sont prohibitifs. Et de deux, je vous rappelle que j'ai omis de faire ma déclaration d'entrée dans ce grand pays qu'est le Brésil... Donc, au moins jusqu'à Angra dos Reis, la Boiteuse doit se faire discrète !

10H50 : Héhéhé ! Ça commence à devenir sympa ! 6 nœuds, les voiles en ciseau ! La Boiteuse ne roule pratiquement pas pour peu que je reste immobile. Un vrai bonheur !

12H00 : Le vent a un peu baissé mais ça reste correct. J'ai mangé et maintenant je vais aller faire dodo.

13H35 : Je n'arrive pas à dormir... Je repense au film « En solitaire » avec Cluzet. Outre le passager clandestin qu'il se trimbale, ce type passe quasiment tout le temps du film au téléphone ou sur Skype. Vous avez remarqué ? Alors que moi non. Moi je dis ça, je dis rien...

Salut !
14H45 : Arf !! Je suis mort de rire ! Alors que je croise d'assez près un bateau de pêche, nous nous saluons de la main comme il est d'usage entre marins civilisés. J'agite mon bras, un type sur le pont me répond en agitant le sien. Je lève le pouce, lui aussi. Et puis je m’apprête à passer à autre chose, lorsque je vois le type continuer à agiter le bras, mais cette fois-ci avec quelque chose au bout. Tiens, il est vraiment sympa me dis-je, tout agitant à mon tour mon chapeau.
C'est alors que je réalise que le type en question désigne de se son autre main ce qu'il a au bout de la première (vous suivez?), c'est à dire un poisson !
Je réponds, hilare, par un grand geste de dénégation. Le type jette alors son poisson sur le pont et vaque à ses affaires. On est à 40 Km des côtes, et je viens de vivre un de ces moments qui font que j'aime ma vie. Sans un mot, la solidarité des gens de mer s'est exprimée dans ce qu'elle a de plus simple, mais en même temps de plus beau.

15H50 : Le vent vire tout doucement au sud-est. Je l'accompagne en tournant toutes les heures la molette de mon régulateur d'allure et en ajustant les voiles. Je sais bien que par ici il ne faut pas trop se fier aux prévisions météo, mais le fait est que depuis mon départ celles-ci ont tout faux. En fait je navigue à l'aveugle et je dois m'attendre à tout. Le moins bon comme le meilleur, comme lors de ma transat.
Je sais par contre une chose, c'est que tôt ou tard l'anticyclone reprendra ses droits et que je vais me retrouver avec du vent fort dans le pif. C'était « prévu » pour lundi, mais bon... On verra bien. Si c'est trop chiant, je pourrai toujours à l'enseada de Pinheira, à 60 milles au sud de mon atterrissage. Allez la Boiteuse, fonce !

16H45 : Ah, c'est beaucoup mieux ! J'espère que tout va bien pour Alain et Graziela... Logiquement ils devraient avoir les mêmes conditions, alors je n'ai pas de raison de m'inquiéter.

Allo ?
18H40 : Le soleil disparaît peu à peu, et je dois endosser une petite laine. Oh, pas grand chose. Une simple polaire et des chaussettes suffiront. J'ai une pensée pour Hughes et Caroline qui sont partis hier d’Ushuaïa pour aller faire une balade dans les, je cite, gla-glaciers ! Ici, c'est 30° de latitude sud... Encore sept de moins et je replonge sous les tropiques !

18H50 : Oups ! Un coup d’œil au compas et je me rends compte que le vent a encore tourné à l'est de 20°. En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, je suis à l'avant et m'applique à dé-tangonner ma voile. Un petit tour de molette sur le « piloto de viento » et hop, nous voilà presque par le travers.
Tant mieux, cela ne me disait rien de garder le tangon pendant la nuit de toute façon...

19H00 : Pendant que les pâtes et les saucisses cuisent, Touline pète un câble et décide de foutre la merde. Mais le Capitaine (c'est moi) est intraitable, et la sanction tombe immédiatement. Ce sera port du harnais d'infamie et de la laisse jusqu'à l'extinction des feux ! La bougresse proteste de son innocence, mais le jugement sera appliqué avec fermeté !

20H00 : Dernière vérification du cap, un tour d'horizon pour juger de la présence d’importuns, je sors le duvet et je m'installe pour la nuit. Touline est enfermée à l'intérieur, et moi allongé dans le cockpit, les yeux dans les étoiles. C'était une belle journée finalement.

Le samedi 08 mars 2014 – Ça se complique

06H00 : Quelques gouttes de pluie pour commencer la journée. A votre avis c'est un bon ou un mauvais présage ? J'en ai rien à battre de toute façon, je ne crois pas aux présages. Tout ce que je vois c'est qu'on attaque cette troisième journée de mer après une nuit somme toute assez tranquille. Pas un chat à l'horizon, pas un cargo, pas un pêcheur, rien. Par contre, et là c'est moins drôle, le vent est tombé vers 23H30 après avoir continué à virer est, puis nord-est. A 02H30, j'ai dû allumer le moteur, et nous y sommes encore. Je râle déjà en pensant aux bidonnages qu’il va falloir que je me tape pour remplacer tout ce carburant consommé...

Même sous un grain c'est joli
J'ai perdu un peu de temps cette nuit avec cette pétole. Un peu beaucoup même. Je crois que c'est râpé pour une arrivée dimanche en fin de journée... Il reste 180 milles à faire, et à moins de cravacher du feu de Dieu, c'est loupé. Pas grave, une nuit de plus ou de moins qu'est-ce que ça peut foutre, hein ? Ce n'est pas comme si je devais être au boulot avant la fin du weekend !
En tous cas, le lever du soleil sous la pluie est splendide.

06H35 : A travers la brume je distingue la terre à 17 milles de là. Je vois des montagnes... Cela fait plus d'un an que je n'ai pas vu un relief aussi prononcé. J'aime bien.
Le ciel est couvert jusqu'à l'horizon. Je repense à ce proverbe gaucho qui dit « Nordeste chuva, sul-est limpia ». Si il a raison, quand le vent se lèvera je vais l'avoir dans le nez.

07H50 : Je repense à l'option Pinheira... Le problème avec Pinheira, c'est que l'ancrage se fait assez loin du rivage (je n'ai toujours pas pu remplacer l'hélice de mon hors bord), et que c'est assez rouleur par vent de secteur nord. Il me faudra donc choisir de mouiller du côté nord de la baie pour être à l’abri. M'enfin, on n'y est pas encore. Je choisirai cette option que si je n'arrive pas à joindre Porto Belo pour une raison ou pour une autre.

08H25 : On se fait chier... Chaque heure qui passe je me dis que la mer ne pourra jamais être plus plate. Et bien si, c'est possible. Même la vieille houle des derniers jours semble avoir disparue, écrasée par le poids de l'air et des nuages.

09H45 : Il faudrait peut-être que je me calme sur le maté. Je dois en être à deux litres depuis ce matin. Que voulez-vous, autant en escale j'en bois assez peu, autant en mer c'est devenu ma boisson principale.
Comme la plupart des gens, lorsque j'ai découvert le maté (que l'on appelle chimarrão ici au Brésil), j'ai été un peu surpris. C'est amer, ça ne ressemble en rien à ce qu'un européen peu connaître... Bref, ça a le goût de l'herbe sèche que vous suçotez les soirs d'été. Par contre, si le goût n'a rien d'extraordinaire, au bout de quelques bols vous commencez à sentir qu'il se passe un truc dans votre corps... D'abord c'est diurétique, donc envie de pipi. Et puis c'est un stimulant comme le thé ou le café, mais sans en avoir les inconvénients. C'est riche en antioxydants, et mon foie adore ça ! Perso, je sens comme si des doigts invisibles maintenaient mes paupières ouvertes...

Cela dit, je reconnais que le fait de boire du maté dans sa calebasse et avec sa pipette (la bombilla) aide à faire paraître cette boisson encore plus mystérieuse et plus... Comment dire ? C'est comme la différence entre fumer une clope et fumer la pipe. Il y a également une part de rituel dans tout ça. Il ne s'agit pas de jeter simplement de jeter un sachet dans de l'eau chaude, si vous voyez ce que je veux dire.

11H35 : Entre deux averses j'ai réussi à transvaser 20 litres de gazole dans le réservoir principal. Ça fait huit heures de moteur en plus... Il m'en reste encore quarante, mais franchement ça me ferait mal de les utiliser. J'espère que le vent va revenir d'ici là.

12H00 : Bon allez, j'arrête le moteur. On va bien voir ce que cela donne... Pour l'instant, 3,5 nœuds au bon plein. Je relâche le dernier ris, et de suite la vitesse augmente. 4,5-5 nœuds, ça gîte un peu mais c'est parfait.

14H15 : Ça dépote mon pote ! La Boiteuse trace sa route, toujours au bon plein, dans une mer pas encore formée. J'ai dû réduire un peu la voilure pour diminuer la gîte. De nouveau le ciel se couvre. J'entends le tonnerre gronder au loin vers la côte.

15H30 : Voilà deux heures que la Boiteuse fend les flots vent debout. Bon plein d'abord, puis au prés, elle avance maintenant à six nœuds de moyenne. On irait un bateau de régate !

Mon dilemme, et je pense que ce doit être celui de tous les marins à la voile, est le suivant : je me dis qu'il faudrait peut-être, sans doute, que je réduise la voilure pour éviter de casser quelque chose... Seulement voilà, s'il faut cette risée va s'arrêter dans vingt minutes et j'aurais fait tout ça pour rien. Mais à l'inverse, ça pourrait tout aussi bien empirer !
C'est là que je me souviens de ce que mon amis Philippe m'a dit un jour : Si tu te poses la question de savoir si tu dois prendre un ris ou pas, fais-le. Il est peut-être déjà trop tard.
Bon ok, j'y vais.

15H45 : Et voilà, c'est fait. C'était assez mouvementé, mais pour une fois j'ai mis mon gilet et je me suis attaché. On va presque aussi vite, mais je sens déjà mieux le bateau. Il est moins fougueux.

16H00 : J'ai bien fait de réduire. Il y a un orage qui m'arrive droit dessus.

16H15 : Un petit peu d’ambiance ça vous dit ?


16H50 : Ça y est, l'orage est passé mais il pleut toujours et le vent semble vouloir tourner au nord, ce qui n'arrange pas mes petites affaires. Je vais peut-être devoir virer bord sur bord, parce que dans 30 milles je dois passer le cap Santa Marta. Et j'aimerais assez mettre un peu de distance entre lui et moi.

17H55 : Je suis en train de lire quand soudain un éclair aveuglant m'éblouit. Moins d'une seconde plus tard un claquement sec, énorme et fracassant me fait bondir de mon banc. J'ai le cœur qui bat la chamade ; le poil hérissé comme celui d'un chat... Houla, il n'est pas passé loin celui-là ! Quand je pense que j'ai un machin en métal de dix mètres de haut, juste au dessus de ma tête... j'en frissonne.

18H00 : Je vire de bord pour m'éloigner de cette foutue côte. Cap au 130°... Putain, on n'est pas arrivé. Face à la houle sous voilure réduite, la Boiteuse est à la peine. Il faudrait que je lâche le ris que j'ai pris tout à l'heure pour bien faire... Mais non. Je ne sais pas ce qui m'attend derrière, et en plus la nuit ne va pas tarder à tomber. Je sens qu'elle va être longue celle-la !

18H40 : Le vent tombe, et avec moins de deux nœuds dans les vagues je me fais brasser. Et si j'allumais le moteur ? Parce que là, je recule mine de rien ! Il me reste à peu près pour 36 heures d'autonomie. Je peux sans doute me le permettre.

19H00 : Bouh... Quel bordel mes aïeux !
Je ne vous dis pas la suée que je viens de me prendre. Imaginez le moteur qui démarre avec difficulté, puis qui refuse d’accélérer lorsqu'il est en prise. Tout ça parce que la tirette de l’étouffoir n'est pas assez enfoncée. Le temps d'ouvrir le moteur et de pousser le bitoniau à la main, voilà la bouilloire qui se met à siffler, plus une série de super éclairs et le tonnerre qui va avec, plus un virement de bord sous une pluie battante, plus Touline qui ne sait plus où se mettre hormis dans mes jambes... Bref, je suis à la fois en nage, trempé et énervé ! Et en plus j'ai faim.

Bon. Cap au 40°, 4,5 nœuds avec la GV en appui. Je laisse déjà derrière moi ce putain d'orage, ensuite on verra...


Le dimanche 09 mars 2014 -Sur le fil du rasoir

06H10 : La nuit a été compliquée... Pendant la soirée, je me suis échiné à essayer toutes les combinaisons possibles afin d'améliorer à la fois ma vitesse et mon cap. Je voulais absolument passer le cap de Santa Marta avec suffisamment de marge (10 milles) pour éviter les surventes inhérentes à ce genre de relief. Sous la pluie la plupart du temps, j'ai tout essayé. Moteur + GV + tel cap au près serré, moteur + GV + Génois ¼ + tel cap, etc... Rien n'y fit.
J'ai finalement laissé tomber ma recherche d'absolu lorsque vers minuit le vent a finalement viré plein nord, ne me laissant d'autre choix que de le serrer au plus près.
Vers trois heures du matin, j'ai pu enfin prendre une route directe, toujours au moteur et sous une pluie battante.
Maintenant ça va mieux. Sur bâbord je peux voir la côte, peu ou pas de nuage dans le ciel. La mer elle même semble s'être calmée... Mais j'ai toujours le vent dans le nez.

06H30 : Bon, j'ai tourné et retourné le problème dans tous les sens, mais je pense que je vais finalement m'arrêter à Pinheira. D'abord parce que ce n'est qu'à 35 milles maintenant et que Porto Belo est encore à 90 milles. Dans ces conditions, et si je suis toujours obligé d'utiliser le moteur, je n'aurais alors pas assez de carburant pour y arriver. A moins bien sûr qu'un hypothétique vent du sud vienne m'aider... Mais c'est quasiment improbable. Pas avant plusieurs jours en tous cas.
Côté nord de la baie de Pinheira, je serais alors à l'abri des vents dominants et de la houle, je pourrais ainsi reprendre mon souffle avant que de repartir pour une petite nave tranquille de 60 milles. Allez, on fait comme ça.

07H00 : Mercedes ronronne depuis douze heures d'affilé maintenant. Je suis content, je crois que j'ai pris la bonne décision. Non pas parce que cela me dérange de passer une journée ou une nuit de plus en mer, non ce n'est pas ça. C'est tout simplement la décision la plus raisonnable compte tenu des circonstances. Après, est-ce que je vais trouver de quoi me ravitailler en bouffe et en carburant, et plus important, est ce que je vais trouver un endroit avec du wifi ? On verra bien.
Vous savez quoi ? J'ai hâte d'essayer ma nouvelle ancre Delta de 15 Kg toute neuve !
J'aperçois la pointe sud de l’île de Santa Catarina, droit devant à 30 milles.

07H15 : J'ai vu un gros poisson sauter au loin. Et si je mettais ma ligne de traîne à l'eau ? Qu'en penses-tu Touline?Cela fait plus d'un an que l'on n'a pas fait ça... Allez, go !

Touline qui a passé sa nuit sous la capote me regarde faire avec intérêt pendant un instant puis reporte son regard sur ce qui est vraiment important pour elle à cet instant. La terre toute proche. La pauvre ! Si elle savait que nous allons au mouillage et pas dans une marina ! Je sens que je vais avoir droit à une scène de ménage ce soir...

Content !
07H45 : Et bien ça n'a pas traîné ! Et une petite thonine, une ! La première de ma vie qui plus est. Cela me fera mon repas du soir !

08H00 : Le vent se renforce. F3, toujours plein nord. Mon choix était le bon.

08H15 : Et de deux ! Avec celle qui c'est décrochée cinq minutes avant, le score est donc de : Gwendal : 2. Thonines : 1.

08H40 : Frégate dans le ciel ! Cela veut dire qu'on est enfin sous des latitudes plus clémentes !

08H42 : Gwendal : 3. Thonines : 1.

09H10 : Gwendal : 4. Thonines : 1. On va peut-être s'arrêter là, non ? Touline et moi avons suffisamment de quoi manger, je range donc la ligne.

C'est comme une broche vivante
09H45 : Bon allez, plus que quatre ou cinq heures et nous sommes arrivés. Depuis ce matin, j'ai un superbe papillon de nuit qui orne la capote de la Boiteuse. C'est très décoratif !

10H00 : Correction, on devrait arriver dans trois heures.

11H00 : L'ile da Coral est juste devant moi à cinq milles. Je passe à droite ou à gauche ? Allez, à droite côté océan. Autant ne pas prendre de risques inutiles.

12H20 : Oups ! J'ai eu un petit souci là... Alors que je m'approchais de l’île par le sud, le moteur a commencé à tousser au détour d'un tangage un peu violent. Quelques secondes plus tard, rebelote. Après un instant d'hésitation je comprends ce qui se passe : Je suis en train de tomber en panne de gazole !
Je mets La Boiteuse à la cape, moteur au point mort, et fonce alors remettre vingt litres du précieux liquide dans le réservoir principal. Les brisants de l'île sont dangereusement proches. Je fais le plus vite possible... Quelques minutes plus tard c'est fait. Et sans rien renverser en plus.
Comment ai-je fait mon compte pour me tromper comme ça dans les calculs de ma consommation ?

Ce qui suit a été écrit a posteriori. Vous allez comprendre aisément pourquoi.

12H40 : Alors que je pensais le problème réglé, Mercedes tousse de nouveau. J'ouvre le capot du moteur pour appuyer sur la pompe à injection histoire de le relancer. Cela semble fonctionner... Mais au bout de quelques secondes, même en étant au point mort, le moteur s'étouffe.
Bon, je n'ai pas le temps de m'occuper de ça maintenant. Les brisants de l’île sont proches, vraiment très proches. Je prends donc la barre et tente de m'éloigner en tirant un bord de près ultra-serré. Le vent monte encore, les vagues sont de plus d'un mètre et l'eau explose sous la quille non sans m'asperger au passage. Alors que je barre mon bateau par 15 nœuds de vent sur une mer formée, j'essaye aussi de réfléchir à ce que je vais faire. Je suis bon pour une arrivée au mouillage, à la voile comme les anciens, dans un coin que je ne connais que pour l'avoir vu sur une photo satellite. Dit comme ça, je sais que ça fout un peu les jetons. Et c'est normal parce que je les ai un peu...
Non pas que je ne sache pas comment faire (ça m'est arrivé une fois, avec deux fois moins de vent et cinq équipiers pour manœuvrer sous mes ordres), mais étant donné la configuration des lieux, j'ai intérêt à ne pas me louper. Mais nous n'y sommes pas encore. Pour l'instant je dois réussir à passer cette fichue île de merde, puis les rochers qui protègent l'entrée de la baie. Il me faudra virer de bord quatre fois pour enfin arriver à prendre un cap correct.
La Boiteuse déboule dans la baie à six nœuds au près serré. Déjà la houle et les vagues se calment un peu, mais le vent lui souffle toujours aussi fort. Même un peu plus j'ai l'impression, à cause du relief. J'avise le plan d'eau... Bordel, y'a du monde. Deux gros cailloux sur la droite, et deux bateaux de pêche mouillés, ainsi qu'une vedette de la Marinha do Brasil. Tant pis, je passe au milieu.

J'avance toujours au près serré, mais j'ai réduit le génois à un strict minimum tout en me tenant à la limite du déventement, prêt à me mettre face au vent afin d'arrêter le bateau dès que le sondeur indique quatre mètres de fond. Ce que je n'avais pas prévu, ce sont tous ces bidons qui flottent à la surface... Bordel, c'est quoi ça ? Des parcs à huîtres ! Je les avais oublié ceux-là !
J'avance doucement maintenant. Un coup de barre à droite, un coup à gauche... La Boiteuse progresse en zigzag, pratiquement le nez au vent. Le sondeur indique toujours cinq mètres, mais les premiers bidons se rapprochent. A quarante mètres de la première rangée, je me lance. Je me mets le nez au vent et je bloque la barre. Puis, j'enroule précipitamment ce qui reste du génois (Touline dégage de là !), et je choque la Grand voile en grand. Le bateau continue doucement sur son aire pendant que je me précipite à l'avant pour décrocher l'ancre et balancer 15 mètres de chaîne d'un coup... Le bateau recule, la chaîne se tend, je déroule tout ce que j'ai jusqu'à ce que mes quarante mètres de chaînes reposent au fond de l'eau. Ouf ! Je suis arrivé !

Enseada da Pinheira

Puis ce seront les interminables minutes pendant lesquelles je suis assis à l'avant du bateau, Touline entre les jambes, en train de surveiller mes points de repère et vérifier que l'ancre a bien crochée... La vedette de la Marinha do Brasil me passe sous le nez. J'ai eu un peu peur que ma manœuvre, un peu à l'arrache il faut le dire, ne les attire, mais il semblerait que non. Des jets-ski bourdonnent autour de moi, pas mal de vedettes à moteurs, un kite-surf profitent de cet endroit qui reste venteux, mais quand même protéger de la houle extérieure.
Je suis crevé et j'ai faim. Touline miaule sans s'arrêter depuis que j'ai jeté l'ancre et que je l'ai détachée. Elle voudrait descendre... Moi aussi. Pour la calmer je lui donne un des poissons de ce matin, dont elle avale la moitié en quelques secondes.
Pour l'instant j'ai un peu le cerveau en compote à cause du stress, mais il va quand même falloir que je m'organise. Et puis aussi, va falloir que je plonge le nez dans mon moteur...


Une dernière chose. En milieu de matinée, sur mon cahier à spirale, j'ai commencé à écrire une phrase que je n'ai volontairement pas voulu finir. Par superstition peut-être, ou parce qu’il était trop tôt pour mettre un point final à cette histoire.
Ça disait : « Depuis ce matin, je me retiens de le dire mais je suis fier de... ». C'est bien évidement de mon moteur dont je voulais parler. Lui qui aura fonctionné sans à-coup pendant plus de vingt-quatre heures.
Cela dit, une fois n'est pas coutume, j'ai envie de reprendre cette phrase à mon compte. Sur ce coup-là, j'avoue, je suis assez fier de moi.

Pas mal... Mais un peu miné devant !

Un repos bien mérité...