vendredi 7 décembre 2012

Le cul bordé de nouilles


27°52.896S 48°35.501W
Enseada da Pinheira

En pleine opération à coeur ouvert
Ce jeudi était dédié à ce que nous appellerons de la petite mécanique. À savoir le démontage, nettoyage et remontage du moteur de Miss B, mon annexe adorée.
En effet, je ne nie pas que les 426 coups de rame nécessaires à un aller-retour à terre (Aller : 157, Retour : 269 à cause du vent et des vagues) sont un excellent exercice pour le quadra que je suis. Il parait même que d'autres payent pour ce genre de sport, grand bien leur fasse. Mais pour ma part si je peux m'abstenir, je m'abstiens.
Donc, ce matin dès l'aurore je me suis attelé à ma tâche ; la réparation du moteur. J'étais motivé et de bonne humeur, les conditions étaient donc idéales. À huit heures du matin, je décide de faire une pause et de me rendre à terre afin de rencontrer la personne qui devait plonger à la recherche de mon ancre. Le rendez-vous fut manqué, et j'en ai été quitte pour une promenade à terre que je fis durer jusqu'à l'heure du déjeuner. Je rentrais donc à bord de la Boiteuse, je mangeais, et je m'allongeais ensuite pour un petit dodo...

Si je vous raconte tout ça, c'est que ça a son importance, alors un peu de patience s'il vous plaît.

Je me suis réveillé de mon petit dodo, il était quatorze heures et des brouettes. Un petit café pour remettre les neurones en place, et je me suis remis au boulot. Imaginez la scène : Le vent a baissé un peu et les vagues ne sont plus si hautes. Le soleil brille, et je suis installé sous le taud où j'ai pris mes aises pour travailler. J'ai hissé le moteur à bord, et entrepris de le démonter. Mes outils, ainsi que les pièces du moteur son dispersés un peu partout sur les bancs et sur la table, et je dois également surveiller Touline pour ne pas qu'elle joue avec les vis et les boulons. J'ai mis un peu de musique, Marillion, et j'ai ma pipe au bec.
C'est bon, vous voyez le tableau ? Bien.

J'étais donc en train de remonter le carburateur, lorsque je sens que le vent tourne. Le taud gigote, et le frais sur ma joue m'indique que la Boiteuse reçoit le vent par le travers... Je lève la tête et aperçois Loïck sur bâbord, parallèle à moi. Ok, pas de problème, mais pourquoi diable sommes nous tête-bêche ?
Je mets un moment, un tout petit moment, à réaliser qu'en effet tout ceci n'est pas normal. Je me penche un peu, histoire d'avoir une vue plus large sur la baie et les autres bateaux qui me servent de points de repère, lorsque j'aperçois un petit point blanc à une cinquantaine de mètres... Tien, mais c'est ma bouée ça !
En fait, j'ai beau le voir, je n'y crois pas. J'ai besoin d'élargir encore mon champ de vision pour vraiment réaliser ce qu'il se passe... Je monte alors sur le pont et ne peux que constater que ma patte d'oie s'est rompue et pendouille lamentablement de part et d'autre de l'étrave.

Ne jamais faire ça !
Là c'est clair, la Boiteuse vient de rompre son amarre et dérive doucement, mais surement, vers la plage.

Lorsque je réalise enfin (en fait, tout ce que je viens de vous décrire aura duré quelques secondes), mon estomac se noue avec violence, puis dans la foulée mon coeur accélère. Il faut agir, et vite.
Je fonce dans le cockpit et entreprends d'écarter tout ce qui m'empêche d'accéder au démarreur et à la barre. La table de cockpit est démontée en deux violents coups du plat de la main et déposé/jeté dans le carré. J'attrape toutes les pièces du carburateur que j'étais en train de remonter et les fourre dans une casserole qui traînait là. Les aussières qui obstruaient l'accès à la trappe du coffre arrière où se trouve l'étouffoir sont jetées dans le fond du cockpit...
Tout se passe à une vitesse folle, et en même temps j'ai l'impression de faire tout ça au ralenti. C'est très bizarre comme sensation... À la limite, ce sont les mains qui agissent et le cerveau prend le temps de se dire : « Doucement mon bonhomme, fait les choses vite, mais fait les bien ».
Au moment de démarrer Mercedes, je cafouille un peu dans cette espèce d'exercice de jonglerie. J'oublie le préchauffage, et le moteur refuse de partir. Je suis obligé de m'y reprendre une deuxième fois et d'attendre les cinq interminables secondes nécessaires pour qu'enfin le moteur démarre. Ouf!

Enfin, je suis à la barre et ai repris le contrôle de mon navire. Je peux lofer en grand et m'écarter des hauts fonds. Droit sur la bouée qui était mienne jusqu'à il y a moins de... ? Je ne sais pas, moins de cinq minutes je dirais. À tout casser. Je m'approche au ralenti et m'en saisis avec une facilité déconcertante. En deux coups de cuillère à pot mon bateau était de nouveau amarré. Re-Ouf!

Ça y est, je pouvais de nouveau respirer normalement, et m'assoir pour m'en fumer une. À peine avais-je aspiré la première bouffée de ma cigarette que je prenais vraiment la mesure de ce qu'il venait de se passer. Et avec cette prise de conscience, vint la série de questions fatidiques, celles qui font flipper grave : Et si cela s'était passé une heure plus tôt alors que je dormais ? Ou alors deux heures plus tard lorsque je serais descendu à terre ? Et si mon aussière avait tenu jusqu'à la nuit, mais pas plus tard ? Et si...

Les réponses à ces questions sont terrifiantes.

La Boiteuse au mouillage
La leçon que je tire de cette mésaventure, outre le fait que j'ai le cul bordé de nouilles, c'est qu'il ne faut jamais passer une patte d'oie dans une amarre sans avoir fait un tour mort, un tour pour rien, qui évitera les frottements. Je le savais, je l'ai appris, mais je ne l'ai pas fait. Mais croyez-moi si je vous dis que je n'oublierai plus jamais de ma vie !

Mais revenons au cul bordé de nouilles... Car ne croyez pas que je ne me suis pas rendu compte depuis deux ans que j'avais beaucoup de chance. Énormément de chance. Depuis mon départ de France, j'ai quand même fait pas mal de conneries, et à chaque fois j'ai réussi à m'en sortir sans trop de casse, pour moi comme pour le bateau. Ce sont des leçons apprises à bon compte comme on dit.
Mais s'il est une chose que j'ai apprise avec le temps, c'est que la chance n'est qu'affaire de hasard, de probabilité. Et ces probabilités si elles peuvent être favorables peuvent également être néfastes. Un jour, je sais pertinemment que je risque de faire une erreur de trop, une de celles qui ne pardonnent pas. C'est juste affaire de mathématique.
Et j'ajouterai que puisque je vais dorénavant avoir une passagère à bord, je ne vais plus être seul à payer les pots cassés lorsque cette connerie de trop arrivera...
Donc, à partir de maintenant je crois que je vais être un peu plus prudent dans ma façon de vivre ma vie de marin. Beaucoup plus prudent.

Le soir, à la nuit tombante, le vent est monté comme jamais encore depuis mon arrivée à Pinheira... 25 noeuds établis, rafales à 35 noeuds... C'est à dire du F8 pour ceux qui comprennent l'échelle de Beaufort. Là encore, j'ai savouré ma chance. Je l'ai savouré jusqu'à minuit passé, heure à laquelle j'étais encore assis près de l'étrave à surveiller mes amarres... Doublées et fourrées pour éviter le ragage.

Un cigare et un verre pour se remettre
Aujourd'hui le vent commence à tourner au Sud, et la Boiteuse est moins secouée. La pluie ne devrait plus tarder. Pour l'instant aucune fenêtre météo favorable ne semble se dessiner pour la semaine qui vient... Les coups de Sud s'enchaînent toutes les quarante-huit heures, alors que je n'aurais besoin que de soixante-douze pour rallier ma prochaine escale, Rio Grande... C'est déprimant.
Bon, pour finir sur une note plus gaie, je vous annonce que cette mésaventure ne m'a pas empêché de remonter mon moteur hors-bord (sans avoir perdu une seule pièce !), et que celui-ci ronronne de nouveau comme un chaton. De plus, j'ai réussi à dénicher du vrai tabac à pipe et des cigares ! Ce qui, sans être essentiel, est quand même important pour le moral.
Et logiquement, demain samedi un plongeur et quelques pêcheurs devraient me filer un coup de main pour tenter de récupérer mon ancre. On verra si ma chance me poursuit, ou pas !

mercredi 5 décembre 2012

Je hais les mouillages !

27°52.896S 48°35.501W
Enseada da Pinheira

Voilà maintenant plus d'un mois que je descends les côtes brésiliennes en clandestin. Exactement trente-huit jours pour être précis. Trente-huit jours où lorsque je ne navigue pas, je passe mon temps au mouillage plutôt que de me la couler douce dans une marina.

Il y a quelque temps, souvenez-vous, ou alors cliquez sur le lien, je vous faisais la critique du mouillage, et je proclamais haut et fort mon aversion pour ce qui est pour certains la quintessence du nomadisme marin, sa raison d'être.
Je veux bien reconnaître qu'à l'époque, ma critique en plus d'être virulente était surtout emprunte d'une certaine mauvaise foi, car on ne pouvait pas dire que je disposais d'une expérience suffisante pour emmètre un avis. Mais bon, sur le moment ça m'avait fait du bien de gueuler un bon coup, en plus ce que j'avais écrit en avait fait marrer plus d'un...

Même les pêcheurs subissent le vent

Maintenant, et après trente jours (soyons précis, c'est important) de mouillage, et ce, dans quatre lieux différents, je pense que vous serez d'accord avec moi si je vous dis que je dispose maintenant de l'expérience nécessaire pour donner de nouveau mon avis. Et c'est ce que je vais faire, là maintenant, tout de suite.

JE HAIS LES MOUILLAGES !!! Voilà, je crois que l'on ne peut pas être plus clair.

Mon taud part en morceau...
Bon ok, quelques explications s'imposent, mais je vais faire court, car j'ai les batteries du PC qui s'épuisent.
Depuis avant-hier, le moteur de Miss B est en rade, et ce, pour deux raisons. La première est que celui-ci ne supporte pas d'être incliné, et donc lorsque qu'il s'agit de descendre à terre et de trainer l'annexe sur le sable, il se noie littéralement dans son essence et refuse tout net de redémarrer avant un temps aussi long qu'indéterminé. (Et ne me dites pas que je n'avais qu'à fermer l'arrivée d'essence, je l'ai fait !)
A la limite, vous allez aussi me dire que quelques coups de rame ne doivent pas m'effrayer et surtout ne peuvent pas me faire de mal. Certes. Sauf que lorsqu'il s'agit de faire 500 mètres avec un vent de vingt noeuds dans le pif et des vagues de un mètre, la chose devient beaucoup moins rigolote.
Mais bon, heureusement j'ai des potes qui, lorsque nos balades à terre correspondent, peuvent me prendre en remorque.
La deuxième raison est de mon fait : j'ai laissé tomber à la flotte la vis de vidange du carburateur. Oui, je sais, je suis un con.

Bref, c'est plutôt galère comme vous le voyez. Sauf que depuis ce matin, c'est encore plus galère que ça...
L'anse de Pinheira est ouverte à tous les vents, sauf ceux du Sud, et c'est d'ailleurs pour ça que nous nous y sommes mis. Mais depuis lundi il souffle un putain de vent du Nord qui lève une mer hachée rendant le mouillage extrêmement inconfortable. On se croirait en mer par force 3, et il faut presque que je me tienne aux mains-courantes lorsque je me déplace.
Tu étais si belle !
Hier le vent soufflait en rafales à plus de 25 noeuds. Prudent, j'avais dès le lendemain de mon arrivée, mouillé une deuxième ancre de six kilos avec vingt mètres d'aussière, au cas où. Sauf que ce matin, et alors que je vérifiais la tenue de ces deux ancres je me suis rendu compte que mon bateau ne tenait plus que sur une... Celle en textile avec sa petite ancre plate de rien du tout !
L'autre, la CQR (celle en forme de charrue que j'avais peinte avec amour) avait cassé et avait disparu corps et bien au fond de la mer avec au moins dix mètres de chaîne galvanisée !

Bref, je passe sur le temps qu'il nous a fallu (Hughes est venu me filer un coup de main) pour tenter de remouiller la Boiteuse correctement à l'aide de son mouillage de secours (ancre plate plus vingt mètres de chaîne supplémentaires). Finalement, l'ancre ne crochant pas, et sur la suggestion de Hughes, j'ai carrément amarré la Boiteuse à un corps mort destiné aux bateaux de tourisme. Là, logiquement, cela ne devrait plus bouger.
Puis, nous avons embarqué à bord de l'annexe de Loïck pour tenter de retrouver mon ancre... On ne sait jamais, il est permis d'avoir de la chance. Hughes, qui est bien meilleur plongeur que moi, a revêtu sa combinaison et a passé au moins deux heures à plonger par cinq mètres de fond. Hélas, en pure perte.

La nouvelle ancre, et la bouée 
Ouf ! Qu'elle matinée mes enfants ! Alors, vous comprenez maintenant pourquoi j'en ai par-dessus la tête des mouillages ? Non seulement on est obligé de vivre comme un campeur du dimanche, mais en plus on prend le risque de perdre son bateau !

Bon, pour l'instant je suis en sécurité, accroché à ma bouée de pêcheur. Jusqu'à ce qu'un beau matin un bateau arrive et me demande de décarrer. Pour ce qui est de mon ancre, j'ai rendez-vous demain avec un plongeur qui va tenter de me la retrouver moyennant une somme... encore à définir.

La seule, l'unique bonne nouvelle de la journée, je viens de la découvrir à l'instant en me connectant à internet... Mon équipière pense à moi.

Et tout à coup la vie me parait plus belle, plus lumineuse.

Mais il n'empêche, je hais toujours les mouillages !

lundi 3 décembre 2012

De Matariz à Pinheira


27°52.896S 48°35.501W
Enseada da Pinheira

Le mardi 27 novembre 2012

Départ sous l'orage
12H00 : Après un dernier passage à la pousada pour télécharger les ultimes données météo, et prendre aussi des nouvelles de mon amoureuse, il est maintenant midi et nous sommes prêts à partir. Alors que je commence à relever l'ancre de la Boiteuse, une averse m'oblige à m'interrompre, et à me réfugier sous la capote. Ça commence bien, me dis-je. Dix minutes plus tard, l'averse est passée, et nous quittons Matariz sous une bruine fine. Au loin, j'entends le tonnerre gronder sur les hauteurs de l'île.
Alors que je quitte la baie, la pluie s'intensifie et le vent commence à monter. Je suis parti Grand-voile haute, avec deux ris, et celle-ci commence à battre furieusement. Toujours au moteur et GV bordée à fond, j'aborde alors la Punta Grossa (j'y peux rien c'est son nom) sous une pluie battante. C’est bien simple, j'ai du mal à regarder vers l'avant du bateau tellement la pluie me cingle le visage. D'ailleurs, cela n'aurait pas servi à grand-chose, le rideau de pluie masque toute visibilité.
C'est là que le vent a commencé à monter vraiment... 20, 25, 30 noeuds en rafales de plus en plus fortes ! L'une d'elles, encore plus forte que les autres, couche carrément la Boiteuse, les chandeliers dans l'eau.
Bing ! Bang ! Bing ! Merde, j'ai laissé l'ancre prendre devant l'étrave ! Je me précipite, et le temps d'arriver au davier, je suis trempé jusqu'à l'intérieur même de mes os. Et c'est alors que je me démenais pour attacher cette fichue ancre que j'ai regardé l'eau à l'avant du bateau... Le vent était d'une telle force que l'eau s'envolait !
Là, j'ai dit stop. OK, je veux bien naviguer, mais pas question d'y laisser ma peau ou des morceaux de mon bateau ! On rentre !
Je fais alors demi-tour avec l'intention de me diriger vers l'anse de Sitio Forte que je venais de dépasser. Mais quelques minutes plus tard je change d'avis, car je ne connais pas bien l'endroit et ça m'a l'air un peu grand pour y être vraiment à l'abri de cette tempête... Autant rentrer carrément à Matariz.

Moins de deux heures après avoir levé l'ancre, je me retrouve donc au même point ( à quelques mètres près). Je suis trempé, j'ai froid, l'intérieur du bateau est dans un désordre indescriptible. Je me fais un café bien chaud et je commence à réfléchir.

14H30 : J'ai beau scruter les fichiers météo, mais ceux-ci ne tiennent pas compte des effets de site (les reliefs de la côte induisent des conditions particulières dûe à l'effet Venturi). Ils m'indiquent deux noeuds de vent alors que je viens de m'en prendre quarante dans la gueule !

15H00 : Il fait grand soleil maintenant... Je n'y comprends plus rien. La houle soulevée par le coup de vent est toujours là qui fait danser la Boiteuse sur son ancre. Ici je suis à l'abri, mais dehors c'est comment ? Je suis un peu perdu là... Si je loupe cette fenêtre, va savoir quand une autre se représentera ?
Zoé, sweet heart, c'est horrible ! Je ne sais vraiment pas quoi faire !

Le ciel s'est transformé
15H50 : On est reparti. Il fait grand beau maintenant et mes affaires sèchent accrochées aux filières. Allez comprendre... Mon analyse est que j'ai sans doute eu le pas de bol de sortir juste au moment où un grain passait. Enfin, je crois que c'est ça. Par précaution je reste à sec de toile. La vue sur la baie d'Ilha Grande est magnifique.

17H40 : J'arrête le moteur, car on vient de passer la pointe de l'île. Maintenant c'est tout droit, cap au 220°. La mer est calme, le vent pétolien. Je fais du 2,5 noeuds au près serré. Après la mise en train de tout à l'heure, ça me va.

18H10 : J'attaque la lecture de dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson.

18H30 : Je pompe. Grosse entrée d'eau quelque part.

20H00 : La nuit tombe... Je viens de passer deux heures à tenter de comprendre d'où peut bien venir cette foutue eau de mer, sans résultat hélas. Je suis crevé, j'ai sommeil et je n'ai pas faim. Enfin si j'ai faim, mais je suis trop fatigué pour manger... Fatigué et stressé.
En plus, comme je suis un peu près des côtes je ne peux même pas vraiment dormir... Cap au 180°, au près ultraserré. Heureusement, c'est la pleine lune.

20H30 : Allumage moteur.

21H00 : Ça y est, j'ai trouvé ! C'était de l'eau de mer qui remontait par le tuyau d'évacuation des eaux usées de l'évier... et qui fuyait par un tuyau qui s'est desserti lorsque j'ai installé la nouvelle bouteille de gaz ! J'ai fermé la vanne correspondante et j'ai évacué l'eau des fonds. Pour la réparation, on verra ça à l'escale.
Pffff... J'espère que Zoé ne prendra pas peur en voyant ma Boiteuse qui part en morceau.

22H00 : J'avale tout de même un bol de nouilles.

Le mercredi 28 novembre 2012

Premier soir
06H00 : Bouh... Nuit de pétole où il m'a fallu me lever à intervalles rapprochés pour corriger le cap et surveiller les alentours. Là j'ai allumé le moteur pour avancer un peu. Heureusement, j'ai acheté à Angra quatre bidons de dix litres que j'ai remplis de gasoil. Cela me rajoute 16 heures de moteur supplémentaires.
La voie d'eau est définitivement circonscrite (J'adore ce mot ! Surtout lorsqu'il s'agit de mon bateau !). Je confirme : 8 milles effectués en six heures. C'est lamentable.

Au fait, préoccupé que j'étais hier au soir par cette histoire de flotte, je n'ai pas fait attention et ai oublié de vous dire que nous avions franchi le tropique du Capricorne (23°26'S). Nous ne sommes donc plus « sous » les tropiques, mais au-dessus. Enfin, au-dessus si on a la tête en bas, et que le Sud se trouve en haut... Vous me suivez ?

07H05 : Vous allez me dire que je m'emballe, voire que je suis en train de virer maboul, mais j'ai la forte impression de ne plus être seul sur ce bateau. Zoé est là, avec moi. Elle me regarde, et participe à mes humeurs changeantes. Je lui parle à voix haute sous les regards interrogateurs de Touline qui croit que c'est à elle que je m'adresse. De temps en temps, je descends même dans le carré pour vérifier ou chercher un mot dans le dictionnaire, histoire de m'exprimer correctement (elle est américaine, je vous l'ai dit ?).
Parfois je me dis aussi qu'il s'agit là d'une de mes dernières navigations en solitaire, la dernière peut-être, et qu'il faudrait peut-être que j'en profite, que je la savoure... Eh bien non. Je n'ai qu'une hâte, c'est d'arriver le plus vite possible en Uruguay.
D'ailleurs aujourd'hui c'est clair que je n'ai déjà plus tout à fait l'état d'esprit qui était le mien lors de mes précédentes navigations. Je crois qu'il existe deux sortes de solitude : l'une physique et l'autre intellectuelle. Certes, je suis seul à bord maintenant (OK, y'a Touline. Mais c'est pas pareil), mais dans ma tête je suis déjà deux. Ce qui fait que ma façon de naviguer et de vivre ma navigation est forcément différente... En quoi ? Je crois que s'il fallait résumer, je dirais que ce qui change c'est la prise de risque. Je suis à la fois plus prudent, et moins prudent qu'auparavant.
Moins prudent parce que je veux absolument faire route au Sud quitte à vouloir me glisser dans un trou de souri trop petit pour moi. Et plus prudent, car j'ai également l'impression de tenir à ma peau un peu plus qu'avant... (Remarquez, je dis ça, mais je n'ai pas remis ma brassière depuis Essaouira en juin 2011. Elle est où d'ailleurs ?)

Nom de Dieu de bordel de merde ! Est-ce à dire que ma vie ne m'appartient déjà plus ? Bien sûr que non ! Je suis un homme libre ! (Ou du moins en ai-je l'illusion) Ce qui change c'est que je ne suis plus le seul canal par lequel je peux prendre un certain recul et me dire : voilà, ceci est ma vie. Je ne regarde plus ma route à travers mes seuls yeux, mais également à travers une paire de mirettes bleues. Et ça, ça change tout.

08H00 : J'arrête Mercedes. Un petit vent semble se lever du Sud-Ouest... Pfff, même pas deux noeuds au loch.
Logiquement, je dis bien logiquement, le vent devrait être variable toute la journée et s'établir dans la nuit à l’Est-Nord-Est. Et selon mes calculs, j'ai jusqu'à dimanche matin pour arriver à l'Anseada da Pinheira. Parce qu'ensuite c'est de nouveau le vent du Sud qui prendra les commandes.

08H15 : Je rallume Mercedes. Je peux peut-être me permettre d'avancer lentement pendant un temps, mais encore faut-il que ce soit dans la bonne direction !

Tu me réveilles s'il se passe quelque chose, hein ?
10H15 : Tien, si je mettais une ligne à l'eau, me dis-je en moi-même. D'accord, faisons ça. Ça me permettra d'éviter de penser cinq minutes aux bras de ma bien-aimée.
Je sors ma ligne, décide de changer l'hameçon et jette le tout à la mer. Le temps de me bourrer une pipe et de laisser repartir mon esprit vers les bras de la dame citée plus haut : Hop, le fil se tend !
Je ramène doucement une espèce de grosse truite de mer, qui se trouve être un Trucmuche (le premier qui trouve a gagné). Et alors que je m'apprêtais à le hisser à bord, d'une formidable virevolte il se décroche !
Touline, qui était descendue de son perchoir sur le capot pour me filer un coup de main, me regarde l'air de dire : t'es con, tu viens de laisser filer le repas de midi. J'ai honte.

11H30 : C'est bizarre, je navigue dans une eau qui va de la couleur du thé noir à celle d'un bordeaux très foncé... Je ne c'est pas ce qui cause ça, des algues peut-être ou du plancton, mais en tout cas c'est très moche. Limite inquiètant.

12H45 : Je me suis bien rempli l'estomac avec une platée de pâtes et une saucisse. J'aurais bien voulu goûter à ce poisson, mais bon...
Toujours la pétole et toujours au moteur. Il fait chaud. Les seuls nuages dans le ciel sont ceux que j'aperçois, accrochés au flan des montagnes (la terre est à 20 milles).

Et hop, dans la poêle !
14H20 : Et hop, le repas de ce soir est pêché ! Le même genre que tout à l'heure. 50 cm pour 1,250 kg, la taille idéale pour le navigateur solitaire qui n'a pas de frigo. Ça évite d'avoir à jeter.

15H30 : Arrêt moteur, près serré sur une mer à peine houleuse. 1,5 noeud... Après dix heures de vrombissement mécanique, les bruits que font l'éolienne et l'eau sur la coque me semblent assourdissants. Ça fait bizarre.

17H10 : Et c'est reparti pour quelques heures de moteur... Heureusement, celui-ci tourne comme une horloge, sans fuites ni mauvaises surprises. Pourvu que ça dure !
J'ai rajouté 30 litres de gasoil dans le réservoir principal. Sinon, les fichiers météo disent que le vent devrait tourner à l'Est dans la nuit... Moi je veux bien qu'ils tournent, mais encore faut-il qu'il y en ait du vent !
Mais bon, je le savais en partant de toute façon. Ma fenêtre de quatre jours comportait deux jours de pétole, d'où les bidons de gasoil supplémentaires.
Encore une de ces zones où la mer est rouge. J'ai l'impression de naviguer dans un océan de Porto...

18H00 : Point du soir. 85 milles effectués depuis mon départ hier. J'avais espéré/prévu d'en faire 100...

18H50 : J'ai fini le Tesson et j'ai paré le poisson. Tien, ça rime.
Pour ce qui est du bouquin, je me dis que c'est le genre de truc que je pourrais/saurais écrire un jour. Les références culturelles, la poésie et la naïveté en moins. Je n'ai plus rien de nouveau à lire maintenant, vais devoir réattaquer les classiques.

20H20 : Je viens de m'avaler la moitié du poisson avec des spaghettis. Pas mal. Ça a un goût qui rappelle un peu la daurade. Bon, je vais laisser tourner Mercedes jusqu'à minuit, ensuite on verra.

Le jeudi 29 novembre 2012

06H00 : C'est pas fameux tout ça... 13 milles ces dernières six heures, autant dire la distance qu'aurait parcouru un homme marchant à pied. Et encore, sans se presser.
Hier au soir à minuit j'ai arrêté le moteur comme je l'avais prévu et nous avons continué tant bien que mal à deux noeuds. Le vent est en train de virer à l'Est ce matin... J'aperçois une île sur tribord, elle s'appelle Alcatrazes. À ne pas confondre avec la même, mais dans un autre océan plus haut à l'Ouest.
Il reste encore 250 milles à faire avant dimanche matin, dernier carat. Après, j'aurai le vent dans le nez. La question est : va-t-il se lever ?

08H40 : Pétole. Pas un souffle. Rien. Pas un nuage non plus et il fait déjà un cagnard d'enfer.
J'hésite : Moteur ou pas moteur ?

12H00 : Matinée de rien. On s'est trainé pendant six heures d'affilée. Pourtant... N'est-ce pas une petite brise que je sens là contre mon visage ? On dirait bien... La Boiteuse accélère, 2,6 noeuds ! C'est qu'elle est en progrès ma Boiteuse !

J'ai mangé la dernière portion de poisson, sans oublier d'en filer un bout à la chatte du bord, bien sûr. Pour qui me prenez-vous ?

EH ! C'est pas un dortoir ici !
13H20 : Je suis en train d'assister à un spectacle comique ! Un faucon, du moins il me semble que c'en est un, est en train de se faire pourchasser par une sterne deux fois plus petite que lui. Le faucon est sans doute égaré loin de la côte, elle est à quarante milles, fatigué, et essaye de se poser dans la mâture pour reprendre des forces. Mais la sterne ne l'entend pas de cette oreille, et lui donne la chasse ! On se croirait devant un épisode des Têtes brulées, avec la sterne dans le rôle du Zéro pourchassant un Corsaire-faucon !
Le plus drôle c'est que dès que la sterne arrive derrière le faucon, et avant que celui ne décroche pataudement, elle se met à piailler ! On croirait entendre les mitrailleuses !

15H00 : Ca-y-est, un bon petit F3 des familles c'est levé et semble s'orienter à l'Est. Quelques joyeuses moustaches apparaissent çà et là au sommet des vagues... Je me prépare un petit café pour fêter ça !

15H30 : Vous n'imaginez pas à quel point je me retiens pour ne pas passer tout mon temps à écrire sur Zoé et sur le tournant que va prendre ma vie dans quelques jours. Je me retiens de vous déballer mes états d'âme, mes rêves, les films que je me fais, les peurs qui sont les miennes. Je me dis que tout cela n'a peut-être pas sa place dans ce journal, dans ce blog.
Mais je me dis aussi que lorsque j'ai commencé à vous raconter cette histoire, il y a plus de deux ans maintenant, c'était bien de ma vie qu'il s'agissait. De ma vraie vie. Il ne s'agissait pas simplement vous parler des jolis endroits que je visite, mais de vous faire partager à la fois mes coups durs, mes joies, mes rencontres... Et indubitablement, ma future coéquipière aura sa place dans ces lignes, comme elle aura une place dans ma vie.
On parle de moi ?
Vous souvenez-vous l'année dernière, alors Touline venait d'embarquer à bord de la Boiteuse, un lecteur s’est plaint que mon blog n'était plus un « blog de voyage », mais commençait à ressembler à 30 millions d'amis ? Qu'il était déçu, et qu'il ne reviendrait plus ?
Moi, je m'en souviens très bien. J'avais trouvé sa remarque tellement... Ridicule ! Je crois même lui avoir répondu qu'il s'agissait de ma vie et que s'il n'était pas content, j'en étais désolé, mais tant pis pour lui.
Ce que je veux dire c'est que ce blog, ce journal, appelez-le comme vous voulez, va aussi changer maintenant... Et pour l'heure je vous avoue que je ne sais absolument pas comment je vais gérer ça.
Vous croyez qu'un jour un lecteur me laissera un commentaire en disant : ce blog de voyage ressemble de plus en plus à du Barbara Cartland, je m'en vais ?
Et puis merde ! Après tout, j'ai toujours écrit avec spontanéité et sincérité alors je pense que je continuerais à agir ainsi. Et nous verrons bien comment les choses vont se passer.
En attendant, 4,5 noeuds par vent de travers, la Boiteuse navigue enfin ! À cette vitesse, j'arrive dans quarante-huit heures.

18H00 : Point du soir, bonsoir. Tout va bien, le bateau file ses cinq noeuds, foc en grand et GV un ris. La mer est belle. C'est cool.

20H00 : Manger, dodo.

Le vendredi 30 novembre 2012

Pensif le Gwen ?
04H45 : Réveillé tôt ce matin... J'ai flemmardé dans mon duvet pendant une demi-heure, en écoutant le bruit du vent et de la mer. A priori, nous avons fait bonne route cette nuit. Par deux fois je me suis levé pour corriger le cap, le vent aillant refusé pour ensuite adonné. En langage profane ça veut dire que le vent c'est d'abord éloigné de mon cap (élargissant ainsi l'angle qu'il fait avec l'axe de mon bateau) pour ensuite s'en rapprocher. Quelques petits réglages sur la molette du régulateur ont suffi pour arranger ça. Le plus compliqué étant d'avoir les yeux suffisamment en face des trous pour voir les chiffres !
On verra bien au point de six heures où nous en sommes.

06H00 : C'est bien ce que je pensais, cette nuit nous a permis de rattraper un peu du temps perdu. 55 milles en 12H00, c'est bien. Reste plus que 160, et si nous gardons ce rythme, nous y serons demain vers 18H00.

07H30 : Il y a un sujet que je n'aborde presque jamais, non je ne parle pas de ma vie sexuelle, mais de ma santé. Et si je ne vous en parle pas, c'est parce qu'il n'y a rien à en dire.
Depuis vingt mois que je suis parti, je suis globalement en bonne santé. J'ai eu une fois un gros rhume (l'année dernière quand j'ai fait l'aller-retour en France), quelques douleurs au dos après un effort violent au Cap Vert et un abus de marche à pied à Vitoria, des écorchures et des contusions diverses, mais ça, c'est normal sur un bateau. Une fois j'ai eu mal aux dents... Et puis tout récemment j'ai dû aller dans une pharmacie pour me procurer une pommade antimycose, car il semblerait que j'ai chopé un champignon qui m'a déjà fait tomber un ongle du gros orteil et menace fortement le second. Sinon, à part ça, rien. Nada.
Sinon, ma cheville est toujours semblable à elle-même. Tant que je n'abuse pas trop de la marche à pied sur sol dur, entendez la terre ferme, ça va. Quand je vais en ville, je prends ma canne pour me soulager, mais sinon celle-ci reste au bateau et je l'oublie. La seule chose qui m'emmerde c'est que la douleur se déporte parfois ailleurs que sur ma cheville, remonte et va se poser ailleurs. La hanche, le dos... Mais bon, c'est le lot des boiteux, et je n'ai plus vingt ans non plus.
En fait, je paye 390 euros par an d'assurance santé pour rien... Oui je sais, vous allez me dire que je devrais me satisfaire de n'être jamais malade et que ce n'est pas pour rien que je dépense cette somme. Et que jour où je vais être vraiment malade je serais peut-être content d'avoir une prise en charge... Je sais tout ça. Mais je ne peux m'empêcher de penser que c'est quand même de l'argent foutu en l'air. La philosophie assurantielle est quelque chose à laquelle je n'ai jamais rien compris. Mon cerveau comprend, mais pas mon instinct. Mon instinct il me dit que je me fais entuber quelque part.

07H15 : J'ai fini de relire Seul autour du monde de Slocum. Sacré Joshua... L'homme qui le premier a ouvert la voie, en prouvant qu'on pouvait parfaitement faire le tour du monde sur un petit bateau de 11 mètres. Et 11 mètres, c'est la taille de la Boiteuse.

09H30 : Le temps a du mal à s'éclaircir. Le ciel est pommelé de nuages d'altitude. La mer, gris argenté, est un peu houleuse. La Boiteuse se dandine et tient son cap. Je n'ai plus rien à lire, alors je laisse mon esprit parcourir ma ligne de vie. Le passé ressurgit, étonnamment précis malgré les années qui passent. Le futur reste flou, les intersections imprécises. Le présent est pesant, comme figé. Je mange deux bananes.

10H15 : Je ne voudrais pas trop m'avancer, mais je crois que j'ai trouvé une histoire pour mon premier roman. J'ai l'intrigue, quelques personnages, le ton aussi peut-être. Il faut que je note tout ça et que j'y mette un peu d'ordre.

12H00 : 4,5 noeuds de moyenne, la mer est hachée, mais on avance toujours. Je suis à la latitude de Sao Francisco do Sul.

Un fantôme sur la Boiteuse ?
12H30 : Il y a une chose que je ne vais pas regretter au Brésil, c'est la bouffe. Si l'on excepte l'épisode de la churascaria de Joao Pessoa où je me suis vraiment régalé, la nourriture brésilienne est une horreur. Cela vient, je crois, de deux choses : Une très faible culture gastronomique d'une part et une production alimentaire industrialisée à l'extrême d'autre part.
Pour la culture (encore une fois je ne connais pas TOUT le Brésil et je ne parle que de ce que connais), à part quelques recettes importées directement du Portugal et assaisonnées à la mode Sudaméricaine, c'est le désert. Quelques beignets sont assez sympas, on appelle ça des pastels, mais très vite on se lasse de leur côté étouffe-chrétien. Sans parler qu'on ne sait pas trop ce qu'ils mettent dedans. Le Brésil est un pays de fast food.
De plus, au Brésil, c'est le règne absolu de l'exhausteur de goût. Il faut voir la longueur des linéaires dans les supermarchés, dédiés à tout ce qui concerne l'assaisonnement ! C'est incroyable ! Des mètres et des mètres de produits plus ou moins chimiques qui ne servent qu'à une chose : donner du goût des matières premières qui n'en ont pas.
Je m'en suis un jour ouvert à un autochtone, et celui-ci m'a répondu que le Brésilien ne mangeait que rarement chez lui, et que c'était pour ça qu'il n'existait pas vraiment de culture culinaire brésilienne... Moi je veux bien, mais qu'est-ce qui les empêche de faire de bons produits ?
Heureusement, il y a quelques légumes sympas et des fruits délicieux. C'est juste dommage que je n'en mange pas. Mais bon, peut-être que cela aussi va changer.

15H00 : En parlant de changement, je me rends compte que j'ai déjà changé ma façon de naviguer. Je suis plus attentif à la route et à la vitesse. Je peaufine mes réglages de voile, je vérifie plus souvent mon cap... C'est que cette fenêtre météo va bientôt se refermer, peut-être même plus tôt que prévu, et il faut donc que je ne traine pas en route... Et puis on m'attend.
Mais en même temps, à choisir la performance, je perds en confort et j'augmente le risque de casse... No Deadline ! M'étais-je dit au lendemain de mon premier coup dur au large de Sant Tropez. Tu parles ! Tu viens de t'en mettre une belle sur les bras, de deadline ! Espèce de grand couillon sentimental !

16H30 : Le vent refuse de plus en plus et baisse. Fait chier ! Je vais être obligé d'empanner et de tirer des bords de grand largue si ça continue.

18H00 : Il reste 108 milles à faire. Si le vent ne monte pas un peu, je suis bon pour une arrivée de nuit à Pinheira.

18H40 : Allez, une heure de moteur pour recharger l'ordinateur. Tien, à ce propos chers lecteurs férus d'informatique, j'attends vos conseils quant à l'achat d'un nouveau PC portable. Pratique, solide et pas cher (pas de Mac siouplait). C'est au cas ou le mien serait définitivement mort, ce dont je suis, hélas, à peu près sûr.

Joli...
20H10 : Bouh... Le cap est bon, mais je me traine à 3 noeuds dans une mer encore formée. Bon, on mange et au lit. Demain il fera jour.

Le samedi 1er décembre 2012

06H00 : Bonjour ! Cette nuit le vent n'a pas faibli et nous a emmenés à 4,3 noeuds de moyenne. Par contre la route elle, s'est déportée de 20° trop au Sud... Pas grave, cela m'a permis d'empanner aux premières lueurs du jour et de filer droit sur ma destination par le travers. Cap au 240°, pour environ quatorze heures de navigation. C'est cool, je devrais arriver avant la nuit.

07H00 : Je me pose deux questions quant à l'escale à venir.
La première est de savoir si je vais y retrouver Loïck ou pas. Caroline et Hughes doivent être en Argentine avant la mi-décembre, mais je ne vois franchement pas comment ils auraient pu faire toute cette route avec ces coups de Sud à répétition.
Ensuite, je me demande comment ça va être là-bas pour ravitailler. J'ai besoin de gasoil, d'eau et de vivre. Sans parler d'une connexion internet.
J'aime bien me poser ce genre de question en fait. Ça fait partie du charme qu'il y a à découvrir des endroits inconnus. Il faut s'enquérir de multiples choses, explorer, discuter... Voce tem cigarros ?
Et puis après tout, c'est bien pour ça qu'on navigue, non ? Sinon nous ne serions que des plaisanciers.

07H50 : Le vent et la mer montent ! F5 bien tassé. Bon cap, bonne vitesse, tout baigne.

10H35 J'y suis presque, je lofe de 30° pour corriger le cap et je réduis un peu le foc. on est avec du F6 maintenant, par le travers. La Boiteuse file comme le vent !

Ne pas déranger SVP
13H30 : TERRE ! L'ile de Santa Catarina apparait peu à peu à travers la brume. J'en avertis l'équipage, mais celui-ci roupille, bien calé derrière les instruments.

14H20 : Je suis en train de relire Un vagabond des mers du sud de Moitessier, que j'avais déjà lu une première fois juste au moment d'acheter la Boiteuse. Et c'est marrant, car je me rends compte que j'ai, sans y prêter vraiment attention, emprunté pas mal de ses trucs et de sa philosophie. Souvent je m'interromps dans ma lecture, et je me dis avec présomption : Tien, il fait pareil que moi !

15H00 : J'aperçois les iles qui gardent l'entrée de la baie. A priori, je pense qu'on va essayer de passer au milieu...

16H00 : L'excitation et le stress montent. Je réfléchis aux manoeuvres à venir en essayant de ne rien omettre (remonter la ligne de traine par exemple. Tien je vais le faire de suite, comme ça c'est fait). Je fais un peu de rangement afin de ne pas me retrouver avec du bordel dans les pattes au moment ou il faudra agir vite. Je fume cigarette sur cigarette... Bref, je m'occupe pour l'esprit et le corps pour ne pas voir que ce sont toujours les dernières heures les plus longues. Mais j'ai beau faire, elles le sont toujours.

17H00 : Le ciel qui était jusqu'alors grisounet franchement gris à l'approche de la côte. il fait de plus en plus humide aussi. Merde, voilà que le vent tombe... J'allume le moteur. Tant pis, je me voyais bien débouler dans la baie sous voile à fond de train, genre « Tadaaa, c'est moi que v'là », mais la nuit tombe dans trois heures et je n'ai pas le choix.

17H45 : Et voilà la pluie ! Avec des roulements de tonnerre en plus ! Ça me rappelle mon faux départ de Matariz... Pas bon ça. J'affale la GV et j'enroule le foc, on ne sait jamais.

18H45 : J'aperçois un voilier au mouillage. Je prends mes jumelles et je reconnais alors cette coque bleue avec sa bande blanche. YES ! Caroline et Hughes sont là !

Anseada da Pinheira
Dix minutes plus tard, je laisse filer mon ancre à quelques dizaines de mètres de mes amis. Je fais retentir ma corne de brume, histoire d'attirer l'attention, mais leur annexe n'est pas là. Ils arriveront quelques minutes plus tard d'une petite balade à terre. On se salue, content de se retrouver, mais hélas nous n'avons pas trop le temps de nous éterniser en papotage pour ce soir. La nuit tombe et la pluie redouble... Le vent est en train de virer au Sud. La Boiteuse est arrivée juste à temps.

Je me fumerais bien un cigare pour fêter ça, mais ma réserve est vide depuis plusieurs mois. Tant pis. 

Jeu de lumière
La mer rouge ?
C'est quoi comme poisson ?
on finit en beauté...

lundi 26 novembre 2012

Eurêka !

Comme je suis un gentil garçon, et avant que de reprendre la mer en direction du Sud, je voulais vous faire partager ce grand moment de joie qui fut le mien lorsque j'ai découvert cette satanée fuite qui me pourrissait la vie.

Y'a pas à dire, j'ai l'air vachement content !


Gringo Cachimbo


23°06.817S 44°15.480W
Matariz, Ilha Grande

Praia...
C'est la fin de la matinée ici dans la baie de Matariz. Le temps est la pluie, vent du Sud oblige, et j'écoute de la musique pendant qu'un ragoût Pommes-de-terre-Saucisses mijote sur la cuisinière.
Tout allait bien, tranquillement, une légère pointe d'ennui flottait dans l'air, lorsque je me suis dit qu'il était peut-être temps que je vous parle un peu mieux de ce lieu où je me trouve. Mais par delà la simple description, je voulais surtout tenter de vous expliquer pourquoi j'aime autant cet endroit.

Cela va faire trois semaines maintenant que j'ai débarqué dans cette île, et que la Boiteuse se dandine sur son ancre à quelques brasses du rivage. Pour quelqu'un qui, il y a peu, critiquait les mouillages, vous allez vous dire que j'ai : soit complètement changé d'avis sur le sujet ; soit que je suis en train de souffrir le martyre. Je répondrais, les deux mon Capitaine. Mais bon, ce n'est pas là le sujet d'aujourd'hui.
Ce que je voulais vous dire c'est que depuis tout ce temps, et à l'instar de mon bateau, je crois que je fais maintenant partie du paysage.
Lorsque, deux fois par jour je descends à terre avec ma petite annexe rouge, je peux être sûr que je vais devoir me fendre d'au moins une demie-douzaine de « Hopa! », et d'autant de pouces levés pour répondre aux saluts qui me sont adressés. Pour la plupart d'entre eux, je suis le Gringo Cachimbo, le gringo à la pipe. Celui qui vit là depuis trois semaines et ne fait pas de vague. Mais attention, je ne vous parle pas de saluts informels du genre signe de tête et bonjour vaguement murmuré que vous adressez à votre voisine du dessus quand vous la croisez dans l'escalier. Je vous parle de vrais et francs bonjours, avec sourires, yeux dans les yeux et parfois même quelques mots histoire de prendre de mes nouvelles ou de commenter le temps qu'il fait.

En route vers le continent
Cela n'a peut-être l'air de rien ce que je vous dis là, mais je peux vous affirmer que d'être salué ainsi, pour la seule raison que c'est la première fois qu'on vous croise de la journée, est pour moi quelque chose de rare et de précieux. Car voyez-vous, depuis bientôt deux ans, j'avais plutôt pris l'habitude d'être considéré comme un dollar sur pattes, et que les saluts dont je faisais l'objet étaient très (trop) souvent conditionnés par ça.
À Matariz, personne n'a rien à me vendre et tout le monde me dit bonjour parce qu'ils ont envie de me dire bonjour. (Enfin, quand je dis que personne n'a rien à me vendre, c'est faux. Avant hier le poivrot du coin est venu me demander, en s'excusant presque de sa démarche, si j'étais intéressé d'assaisonner mon tabac à pipe avec une production locale... Si vous voyez ce que je veux dire. J'ai répondu : non merci, mais c'est gentil de me le proposer ! Depuis, on est des superpotes.)

Remarquez, même si les gens d'ici avaient quelque chose à me vendre, je ne crois pourtant pas que l'appât du lucre conditionnerait leur gentillesse, comme c'est trop souvent le cas ailleurs. Car je crois pouvoir dire que les Brésiliens en règle générale, et plus particulièrement ici à Matariz, sont gentils. Entendons-nous bien, je vous parle d'une vraie gentillesse, d'une vraie serviabilité, d'un désir sincère d'aider autrui...
Je ne compte plus les fois où, lorsque je demande mon chemin à un commerçant, celui-ci sort de son échoppe pour m'accompagner jusqu'à ma destination ! Ou, pour le moins, suffisamment longtemps pour qu'il soit certain que j'arrive à bon port !
De même, depuis que je suis au Brésil jamais personne n'a tenté de m'arnaquer de quelques manières que ce soit. Et ça, après le Maroc et le Cap Vert, je peux vous dire que c'est quelque chose d'éminemment appréciable .
D'accord, vous allez me dire que je ne suis pas allé partout, et notamment dans les grands centres touristiques comme Rio ou Salvador do Bahia, et que je ne peux me permettre de généraliser. Certes, mais je doute toutefois que, à part quelques rares exceptions, les choses soient différentes. Je crois que c'est finalement une caractéristique du peuple brésilien : la gentillesse.

Miss B en bon voisinage
Mais revenons à Matariz. Au début, lorsque je descendais à terre je ne parlais en fait qu'à deux personnes, l'épicier et Diego, l'étudiant en tourisme qui me permet d'utiliser sa clef 3G. En chemin, je me contentais de signes de tête accompagnés d'un sourire, et de quelques Bom Dia ou Boa Tarde. Cette stratégie, car s'en est une, fut payante. En peu de temps, au gré de mes balades, les gens sont venus à moi.
Prenez Ditinho le vieux pêcheur par exemple... Au début, je laissais mon annexe sur la plage, mais le moteur de celle-ci avait la fâcheuse tendance à ne plus vouloir démarrer après quelque temps en position inclinée. Aussi, lassé de devoir ramer une fois sur trois, je décidais d'amarrer Miss B à l'ancien ponton en béton. Un jour, en revenant d'une session Internet, je trouve mon annexe amarrée à une vieille barque de pêche, celle de Ditinho.  J'étais perplexe, jusqu'à ce que celui-ci vienne à moi et m'explique dans son portugais quasi incompréhensible, que mon annexe frottait sur le ponton, et qu'elle risquait de s'y abîmer  Aussi, je pouvais utiliser sa bouée si je le voulais.
J'ai même une fois retrouvé Miss B, alors que Ditinho était parti à la pêche, amarrée à la bouée et pourvue d'une ancre de fortune fabriquée avec un méchant bout de corde et un vieil alternateur tout rouillé.

C'est ça que j'aime à Matariz, cette gentillesse, cette solidarité, cette entraide désintéressée... Et en même temps je me rends compte que ce qui me plaît le plus est d'ordre de l'estime de soi. Lorsque les gens me saluent, c'est moi qu'il saluent, pas mon portefeuille.
Voilà pourquoi j'aime cet endroit. En plus d'un paysage magnifique, d'une ambiance sereine, les habitants de ce village me font sentir que je suis moi. Moi, Gwendal, le Gringo Cachimbo. 

La Boiteuse
Un bon Coco bien frais !
Une des rue de Matariz
Ma pomme...