samedi 22 décembre 2018

La Dernière Nave – Partie 2

15° 39,685' N 89° 00,194' W
Marina Manglar del Rio, Fronteras, Guatemala

Le samedi 1er décembre 2018

06H35 : Pfffff.... Ça devient de plus en plus compliqué avec les bêtes le matin. Dès que j'ouvre les portes, c'est la débandade ! Touline fonce sur le pont, Zika sur ses talons, et pendant ce temps-là je dois relever la position et le loch, et préparer mon café. Touline fait à chaque fois des allers et retours pour venir dévorer son poisson au pied de la descente, Zika la suivant comme son ombre bien sûr... Bref, je suis un peu dépassé. Tout cela n'est plus si grave maintenant que j'ai installé des filets sur toutes les filières me direz-vous, mais quand on fait des surfs à 7,5 Nds, et que ça déferle de partout, je vous jure qu'il y a de quoi s'inquiéter.
Quand je repense à la fois où Touline est tombée à l'eau pendant la Transat... Je me dis que je n'aurais plus jamais une telle chance. Ni moi, ni mes deux satanées équipières.
Bref passons, ça me fout le bourdon de penser à ça. J'ai pu enfin faire mes calculs et on a carburé cette nuit. 5,4 Nœuds de moyenne. J'ai abattu de 20° pour corriger le cap et essayer de nous mettre un peu moins travers à la vague qui, je vous l'ai dit plus haut, déferle. Donc on doit être dans du F5, si ce n'est pas du F6.

06H50 : Ça-y-est, le soleil montre sa bouille. C'est une nouvelle journée qui commence, la sixième.


07H10 : Je dois reconnaître que les trois premiers jours ont été difficiles, tant physiquement que moralement. J'ai eu du mal à prendre le rythme et mon corps m'a bien signifié sa vive désapprobation après un temps si long sans avoir navigué. Mais maintenant ça va ! Je retrouve cette sensation typique de la haute mer qui ressemble à un engourdissement général. Je suis entré en mode préservation. En faire le minimum au quotidien, pour être capable d'en faire le maximum en cas de danger .

08H00 : La mer se creuse et le vent semble virer plus au sud-est. On se retrouve de nouveau travers à la vague... Il faudrait que je me mette au vent arrière, voiles en ciseau mais je crains que cela ne soit encore plus inconfortable. Pourtant il faudrait bien, car si on continue sur cette route, on est demain soir à Haïti. Et franchement, si il y a un endroit où je ne souhaite absolument pas m'arrêter, c'est bien là-bas.

09H00 : Et allez ! On fait des surfs à 8 Nœuds ! Sauf que l'on va toujours au 290° alors qu'un 270° serait de meilleur aloi.

09H30 : Je commence à voir les côtes de Zika. Touline aussi a perdu sa bouille ronde, et j'imagine que moi aussi ces cinq jours de mer commencent à se voir. Quand on sera arrivé, il faudra s'habituer à un nouveau régime alimentaire, comme à chaque fois qu'on change de pays... Vous savez quoi ? Je rêve de me trouver dans un endroit où la nourriture de rue serait tellement bonne, bon marché et variée, que je n'aurais plus jamais à cuisiner !


10H25 : J'ai empanné et on se retrouve à 170° du vent, bâbord amure. Du coup, on va moins vite, mais au moins le cap est bon et on se fait moins secouer. La toile anti-UV continue de se détacher inexorablement.

12H05 : Wahou... Record de vitesse pour une matinée : 5,8 Nds, et record de distance parcourue en 24 heures : 130,4 Milles! Je ne dis pas qu'à ce compte là on va arriver plus tôt que prévu, mais disons que ça va nous accorder un peu de marge de manœuvre pour la suite.
Allez, je crève la dalle. Je vais finir la tortilla avec plein de gruyère râpé dessus. (ça aussi ça va me manquer)

12H30 : N'empêche, même si je suis content qu'on avance aussi bien, je préférerais, et de loin, que cela se fasse dans les conditions moins scabreuses. On commence à avoir des creux de trois mètres et plus, avec des vagues très rapprochées. Le régulateur fait son boulot en nous empêchant d'être couché par les déferlantes, mais c'est tout juste.

16H00 : J'ai l'impression que le vent est en train de se calmer, mais la mer elle est toujours aussi forte.

17H05 : J'essaye de distraire Zika avec son jouet. On sent qu'elle a envie, mais on voit bien qu'elle a du mal à être à fond dans le truc. Trop occupée qu'elle est à essayer de maintenir son équilibre.

18H05 : Et allez... ! Encore un record qui tombe. 5,85 Nds sur les six dernières heures ! Je suis content, ravi même, mais comme je l'ai dit tout à l'heure j'accepterais volontiers qu'on baisse un peu tout ça histoire d'arrêter de se faire secouer comme des pruniers.
Bon en même temps, plus vite on va, plus vite on a fini non ? Cela dit, on n'est pas à un ou deux jours près non-plus... Je râle, je râle, mais en fait c'est en train de se calmer tout doucement. Il n'y a que cette vieille houle, qui surgie toutes les minutes environ par série de trois ou quatre grosses vagues, qui fait chier. Le reste est supportable.

18H40 : Il ne fait pas encore tout à fait noir, et les bêtes flemmardent avec moi dans le cockpit.
J'étais en train de me parler à moi même en espagnol figurez-vous. Comme je le fais souvent en mer, je me raconte une histoire, un événement de ma vie passée par exemple, puis je me raconte la même histoire en anglais et en espagnol. J'aime bien faire ça. D'abord parce que ça m'occupe le temps que ça dure, mais aussi pour m’entraîner à parler le plus correctement possible ces deux langues.
Et je me suis alors souvenu de quelques personnes que j'ai pu croiser au Marin, des jeunes la plupart du temps, qui parlaient bien mieux que moi. Quand je dis bien mieux, c'était mucho mucho mieux ! Je me rappelle m'être senti en leur présence... humilié quelque part. J'en venais à ne plus vouloir ouvrir la bouche.
Je sais c'est ridicule, et cela révèle une facette peu glorieuse de ma personnalité. Mais c'est ainsi.
Depuis mon départ en 2011, j'ai réalisé que j'étais plutôt doué avec les langues, et qu'en plus j'aimais ça. Beaucoup plus doué que ce que mes études scientifiques ne m'avaient laisser supposer en tous cas. Je m'applique du mieux que je peux, et avec le temps j'ai progresser aussi bien en anglais qu'en espagnol. Je crois même qu'on peut dire qu'actuellement je parle presque couramment ces deux langues... Et cette qualité m'a très souvent permis de me retrouver en position de traducteur naturel pour les gens qui m'entourent. C'est flatteur quelque part. Je dirais même que je me sens utile, voire même indispensable, et mon ego s'en trouve renforcé. Ce qui est bien pour moi qui suis toujours en train de douter de mes capacités.
Je pense que c'est pour cela que je me sens en insécurité lorsque je croise quelqu'un qui parle mieux que moi l'anglais ou l'espagnol. Je me sens incompétent, idiot, inutile...
Il va falloir que je travaille là-dessus vous ne croyez pas ?

Allez, bonne nuit et à demain !

Le dimanche 02 décembre 2018

06H00 : Encore une nuit à fond la caisse. 67 Milles de parcourus, à 5,6 Nds de moyenne, pile au 270°. Depuis deux jours nous nous maintenons au niveau du 16ème parallèle, et nous nous trouvons actuellement au large d’Haïti.
Ce matin, j'ai un peu mieux géré la sortie des bêtes, en ordonnant à Zika de rester couchée dans le cockpit pendant que Touline faisait son tour d'inspection sur le pont. Elle est revenue avec un sèche, que j'ai illico balancée par dessus bord avant qu'elle ne me foute de l'encre partout.
Pendant ce temps-là, je culpabilisais comme un malade de la laisser faire... En ces circonstances et à cette heure. Je me disais que si elle tombait, et bien cette fois je n'essayerais même pas de faire demi-tour... Pas à cette vitesse, pas avec ce vent, pas avec cette mer. Ce serait me mettre en danger moi et mon bateau... C'est horrible de devoir se dire ces choses... Mais c'est, je crois, le lot de tous les Capitaines. Cela m'a rappelé quelques conversations que j'ai pu avoir dans ma jeunesse, avec des camarades élèves-officiers à la suite d'un cours sur le Devoir et la déontologie. Les décisions, les choix qu'un officier en responsabilité peut être amené à faire... Bref, ce n'est pas facile d'être le patron à bord, croyez-moi.

Et si cela avait été une personne me demanderiez-vous... Là, les choses auraient été différentes car s'il y a un devoir de préservation, il y a aussi un devoir d'assistance. Pour autant que le dernier ne s'oppose pas au premier... Je ferais demi tour je pense. Parce que les chances de retrouver un humain sont dix fois, vingt fois supérieures à celles de retrouver un chat. Parce que Touline, en dix secondes n'est plus qu'une tête d'épingle dans l'immensité noire et froide. Parce que Touline n'est qu'un chat après tout... Je sais, c'est horrible mais c'est comme ça.
Houla ! Que de sombres pensées m'assaillent en ce dimanche matin ! Allez, passons à autre chose !

08H00 : Putain, il y a de sacrés creux quand même... Je ne sais pas, je dirais quatre ou cinq mètres. J'aperçois les fameux diamants bleus au sommet des vagues juste avant qu'elles ne se mettent à déferler. J'espère qu'on ne va pas en avoir pour encore longtemps, parce que au delà de mon inconfort personnel et celui de mon équipage, c'est le matériel qui va commencer à m’inquiéter. Mais bon, pour l'instant La Boiteuse résiste et surfe sur les vagues de la mer des Caraïbes, à plus de huit Nœuds !

08H40 : Vous voulez que je vous dise ? Souvent, lorsque je parlais de rallier le Guatemala, je disais de cette navigation qu'elle serait ma dernière. Du moins j'espère très fort qu'elle sera la dernière. Ce qui est sûr, pratiquement sûr, c'est que la Boiteuse ne retournera jamais en Europe. Pas tant que j'en serais le propriétaire en tous cas. Ce voyage au Guatemala est un aller sans retour, ou du moins je souhaite ardemment qu'il le soit.

Je veux que ce pays me plaise.
Je veux y trouver ma place.
Je veux y passer le restant de mes jours.

Je sais, cela fait beaucoup de « je veux ». Ma mère me disait tout le temps qu'il fallait plutôt dire « je voudrais »... Et elle n'avait pas tort. Mais dans ce cas précis je ne le ferais pas. Car, là où elle n'aurait vu que de l'arrogance, moi j'y vois de la détermination. Pour une fois dans ma vie, je veux.

10H00 : C'est moi ou j'ai l'impression que ça déferle moins ? Mouais... J'ai plutôt l'impression de prendre mes désirs pour la réalité !

10H45 : Je viens de faire un petit calcul. Si on se maintient à ce train-là, on sera à mi-chemin avec une demi-journée d'avance. C'est à dire demain midi. Ensuite, trois jours plus tard on aura passé la Jamaïque et on pourra amorcer notre descente vers le Guatemala. Cinq à six jours pour y arriver. Il reste donc, à la louche, neuf ou dix jours de mer. Donc une arrivée le 11 ou le 12 décembre. Bref, on est dans les temps.

11H15 : Franchement, maintenant que j'y pense, tout ce merdier pour avoir une demi-journée d'avance ! Je préférerais encore avoir une demi-journée de retard ! Le souci avec ces grosses vagues c'est que je n'arrête pas de faire des fausses pannes. La bôme et la GV sont soumises à rude épreuve. Je commence à en avoir plein le cul de cette mer de merde et de ce bateau de merde !

12H05 : 138 Milles en une journée, encore un record. 5,96 Nds sur les dernières six heures. J'ai dans l'idée de prendre le ris n°2, et je me dis surtout que j'aurais dû le faire depuis un moment déjà.

12H35 : Des fois je vous jure, je me mettrais des baffes. A peine avais-je fini d'écrire ma dernière entrée qu'il m'est revenu en mémoire un épisode d'une de mes navigations précédentes. C'était entre la Paloma en Uruguay et Rio Grande do Sul au Brésil. Mêmes circonstances, grosse mer, vent arrière, un seul ris de pris dans la Grand-Voile et une moitié de foc tangonné à l'avant. On allait trop vite comme maintenant, et sitôt après avoir pris le deuxième ris, tout est devenu plus cool. Vitesse à peine amoindrie, mais bateau beaucoup plus souple. A l'époque je m'étais maudit de ne pas l'avoir fait plus tôt.
Don, c'est ce que j'ai fait. J'ai d'abord enfermé Zika pour ne pas qu'elle me suive sur le pont. Et puis j'ai mis mon gilet de sauvetage et mon harnais. Heureusement, une semaine avant de partir, j'avais eu la bonne idée de ré-installer une ligne de vie... Parce que dehors j'vous jure, c'est la guerre ! Sous un soleil radieux, mais la guerre quand même. Ça m'a pris 25 minutes pour le prendre ce foutu ris ! Et encore il n'est pas parfait... Mais le fait est que maintenant au lieu de faire des surfs à dix Nœuds, on n'en fait plus qu'à sept ! Et que, bordel à queue, je sens le bateau moins stressé. Du coup, moi aussi forcément.
Ah ouais, je présente mes excuses les plus plates à La Boiteuse pour avoir dit d'elle que c'était un bateau de merde. C'est moi qui suis un marin de merde.

14H10 : Je commence à m'endormir... Mais comme je ne peux pas dormir pendant la journée because La Boiteuse roule trop pour que je puisse tenir sur un des bancs, et que Zika occupe la moitié du plancher, je décide de me faire un café avec quelques cookies au chocolat. Voilà ! En plus comme je n'ai pas mangé à midi, il faut bien recharger les batteries non ?
Tien au fait, puisqu'on parle de batteries, j'ai constater que mon nouveau parc et ses 300 Watts de panneaux solaires fonctionnait à merveille. Avec tous les instruments, et les feux de navigations, je consomme un petit peu moins qu'au mouillage. Moins de 30 Ampères à recharger le matin. C'est plus que correcte.

14H35 : C'est marrant, mais je remarque que pour une fois la plupart de mes pensées vagabondes sont exclusivement orientées vers ce qui m'attend de l'autre côté de cette mer des Caraïbes si chaotique. Je pense très peu à ce que je laisse derrière moi au Marin. Pourtant j'y serais resté presque trois ans et il y aurait beaucoup de choses à dire... En fait, ce que je vais le plus regretter je crois, ce sont les gens. J'ai adoré rencontrer toutes ces personnes venues de pays divers pour des raisons diverses... Le Marin, c'est un peu la croisée des chemins, un passage presque obligé pour les voyageurs en voilier. J'y ai revu des gens rencontrés au Maroc et aux Canaries (2011-2012). J'ai serré la main à des fans du blog de La Boiteuse qui faisaient exprès l'escale dans l'espoir de me rencontrer ! J'y ai vu des utopistes qui finiront un jour droit dans le mur, et des rêveurs qui, j'en suis sûr, s'en sortiront quoiqu'il arrive. Des gens adorables et de vrais connards. Des millionnaires et des punks à chien (avec ou sans chien). De paisibles retraités plein de sagesse et d'humour, et de jeunes étudiants cons comme leur pied. Des dealers, des gendarmes et des douaniers. Des escrocs et des gens honnêtes. Quelques épaves et des couples avec enfants plein d'espoirs pour eux. Des gens passionnants et des raseurs de première. Des camés, des alcoolos, des gens malheureux et en colère. Des zadistes en manque de ZAD et des chercheurs de fortunes. Des gens plutôt de gauche et quelque-uns de droite. Des puits de science et des crétins indécrottables. Des touristes et des voyageurs. Des qui étaient partis pour quelques mois et d'autres pour la vie. Des gens qui cherchaient l'amour, et d'autres qui cherchaient le moyen de voyager gratis en profitant des autres. D'anciens criminels et d'autres qui n'allaient pas tarder à le devenir. Des couples heureux et d'autres en train de déchirer. Des Anglais, des Allemands, des Autrichiens, des Étasuniens, de Espagnols, des Italiens, des Brésiliens, des Portugais, des Finlandais, des Suédois, des Russes, des Polonais, des Tchèques (beaucoup), des Canadiens, des Sud-africains et quelques créoles martiniquais. De grands sportifs de la course au large, et des gens qui venaient au Marin pour acheter leur premier bateau sans avoir jamais navigué...
Bref, pendant tous ces mois je me suis nourri de toutes ces personnes. Elles ont été mon carburant. Elles m'ont confirmé ce que je soupçonnais déjà, que sous mes dehors d'ours solitaire j'étais un être éminemment social. J'aime les gens.

16H35 : Toujours bonne allure, mais la mer est un peu moins forte. La Boiteuse file ses cinq nœuds sans trop souffrir. De temps en temps, à intervalles réguliers mais de plus en plus espacés me semble t-il, il y a toujours ces immenses vagues deux fois plus hautes que les autres qui s'écroulent sur elles-même dans un grondement d'écume. Pour l’instant aucune d'elles ne nous a déferlé sur la gueule, et c'est tant mieux.

18H00 : 5,88 Nds de moyenne sur les six heures passées. Zika est en train de manger et c'est la première fois que je la vois protéger sa gamelle avec autant de détermination. D'habitude Touline a tendance à s'imposer pour voir ce qu'il y a dedans et Zika laisse faire, penaude. Là c'était un wouaf impérieux, du genre : Barre toi c'est à moi ! J'en chie déjà suffisamment comme ça, tu ne vas pas en plus venir bouffer dans ma gamelle !
Ce qui est un tantinet hypocrite car Zika ne se gêne généralement pas pour piocher dans la gamelle du chat dès que celui-ci a le dos tourné...

18H55 : Ah ben merde alors... c'est la soirée des nouveautés ! Pour la première fois, des que j'ai sorti les panneaux, Zika est rentrée d'elle-même à l'intérieur !

21H35 : Depuis plusieurs soirs, lorsque je me couchais et que mes pieds touchaient le fond du cockpit, je sentais une vibration bizarre. Une sorte de clang lorsque la barre passait au neutre. Et ce soir plus encore avec tous les paquets de mer que se prend le safran. Et j'ai enfin trouvé ce que c'était ; du jeu dans la bague supérieure de la mèche de safran. Un problème que j'ai déjà rencontré il y a quelques années. Je me suis recouché en me disant que je verrais ça demain à la première heure, mais hélas impossible de trouver le sommeil ! Je n'arrêtais pas d'y penser !
Résultat, me voilà à neuf heures du soir, lampe sur le front en train de resserrer ces fichus boulons qui avaient pris du jeu. Tout ça avec des creux de cinq mètres... Mais voilà, j'ai fini ! J'espère que je vais pouvoir dormir maintenant !

Le lundi 03 décembre 2018

06H25 : Non je n'ai pas raté le point de six heures ! C'est juste qu'il fait encore nuit, et que je préfère écrire avec la lumière du jour plutôt qu'avec une lampe sur la tête !
La nuit nous a encore vu battre des records. 6,125 Nœuds sur les dernières douze heures pile sur le bon cap ! Vers midi normalement nous devrions avoir parcourus 822 milles, soit la moitié de la distance totale théorique. Avec une douzaine d'heures d'avance comme je l'ai précisé hier. Voilà de bonnes nouvelles pour attaquer cette seconde semaine de nave n'est-il pas ?

06H50 : Il me faut bien l'admettre, peut-être l'ai-je déjà fait d'ailleurs, mais aujourd'hui les choses m'apparaissent encore plus clairement qu’auparavant ; La Boiteuse n'est vraiment pas un bateau de voyage. Ses dimensions, son profile, sa carène, tout concourt à le disqualifier pour la course au large. Cela n'a rien à voir avec ma propre appréciation de la navigation, c'est que mon bateau n'est pas fait pour ça, tout simplement. Pendant des années j'ai essayé de me convaincre du contraire, lui trouvant plein d'excuses et de circonstances atténuantes, mais le fait est que le Konsul n'est pas taillé pour la haute mer.
Heureusement pour moi il est solide, très solide. Et c'est bien pour ça qu'il a pu m'emmener partout où je suis allé, et que je sais qu'il m’emmènera à bon port. D'ailleurs, si je suis si las de naviguer, c'est sans doute à cause de ça. Peut-être qu'avec un autre genre de bateau, plus lourd, plus large, les choses auraient été différentes. Mon ressenti aurait été différent. Mais hélas, je n'ai plus ni le goût ni les moyens financiers de vérifier cette supposition.

08H15 : Bon ben ça y est, l'épisode mer forte, creux de cinq mètres et vent ébouriffants semble être terminé (pour le moment). Un vœux pieux ? Mais le fait est qu'à part ces grosses vagues intermittentes, on n'est plus dans ce vacarme perpétuel de la mer en furie. J’apprécie ce moment pour ce qu'il est... Temporaire ou définitif, je n'en sais rien. Qu'importe, ça fait du bien. Une fois n'est pas coutume je me contente de lâcher prise.

10H00 : La pause est terminée... J'ai bien fait d'en profiter pendant que c'était encore possible.
J'ai commencé à faire une liste des choses à faire pour La Boiteuse. Car, même si je n'ai plus envie de naviguer ce n'est pas une raison pour ne plus l'entretenir. Je n'ai pas envie qu'elle se transforme en épave flottante et je lui dois, je me dois, de la tenir prête à naviguer le cas échéant.
J'ai prévu de sortir le bateau au Guatemala et je vais en profiter pour faire pas mal de trucs en plus de l'antifouling. Quand ? Je ne sais pas encore. Cela dépendra du temps qui me sera accordé par l'immigration, mais aussi de la saison des pluies car j'ai pas mal de travaux de peinture à faire. Normalement la saison des pluies correspond plus ou moins à la période cyclonique au Antilles, mais j'aimerais assez que cela se fasse au début de l'automne de l'année prochaine. Oui, Octobre cela serait bien...
Mon rêve serait filer les clefs du bateau à un prestataire qui prenne tout en charge et de louer une cabane au bord de l'eau. Et tous les jours je passerais au chantier pour surveiller l'avancement des travaux... Ce serait le pied ! Jouer au Gringo pété de thunes ! Mais non, je rigole ! Cela dit il ne faut pas négliger le côté attractif de la main-d’œuvre bon marché. Si la plupart des propriétaires de bateaux que je connais mettent la main à la pâte, c'est d'abord parce que cela reviendrait beaucoup trop cher de le faire faire par quelqu'un d'autre ! S'ils avaient le choix je ne doute pas qu'ils préféreraient aller à la pêche. Et lorsque le coût d'une journée de travail pour un travailleurs non-qualifié tourne autour d'un peu moins de vingt euros, déléguer devient extrêmement tentant.

12H05 ---> 11H05 : Je recule les pendules du bord d'une heure. On a fait la moitié du chemin ! Et en plus la dernière moyenne journalière a été la plus élevée depuis notre départ ! 142,1 Milles !
J'ai une de ces dalles moi... J'ai prévu de me faire des sandwichs pain-beurre-sardines à l'huile pour midi. Et un petit flan au chocolat pour finir. Je pensais également m'offrir une petite gorgée de ma cuvée personnelle (La Flibuste, 1991) pour fêter ça, mais finalement non. On attendra d'être arrivé pour déguster un peu de ce nectar.

11H25 : Le prochain objectif ce sera le passage au sud de Pedro's Banks. Un écueil au large de la Jamaïque. On y sera dans 250 milles.

15H35 : Le vent est redevenu fréquentable ; un petit F4 je dirais... Mais cette grosse houle (de merde) est toujours là et fait toujours valdinguer La Boiteuse. Comme je l'ai dit plus haut, elle arrive par intervalles réguliers, réglée comme du papier à musique, si bien que la vie à bord de La Boiteuse s'organise autour d'elle. On attend qu'elle passe, et ensuite on fait ce qu'on a à faire.

16H00 : Je m'inquiète un peu pour Zika... Je la trouve amorphe et son poil devient terne. En même temps j'ai vu suffisamment de chiens débarquer d'une Transat pour savoir qu'il n'y a là rien que de très normal. Donc, si ce n'est pas de l'inquiétude, qu'est-ce que c'est ? De la culpabilité ? Courage ma Zika, je te jure qu'on a fait la moitié la plus dure et que dans une semaine tu retrouveras la terre ferme !

16H55 : Depuis un moment je pense à ce que je vais me faire à manger ce soir puisque le bateau est devenu un peu plus vivable. Des tagliatelles aux champignons avec de la crème...

18H05 : Nom de Dieu de bordel de merde, je me suis régalé ! Bon sinon on a continué à tracer à plus de cinq nœuds, mais le vent semble vouloir se décaler un peu. Ce qui veut dire que je vais devoir surveiller le cap avec un peu plus d'attention cette nuit. Allez, à demain !

Le mardi 04 décembre 2018

06H10 : Bonjour. Nuit de merde comme je les aime. Peu dormi, gros grains vers minuit, puis pétole, puis re-vent à décorner les bœufs et grosses vagues... Et pour couronner le tout on a fait route à 4,5 Nds au 255° au lieu de faire un 275°. Bref, nuit de merde.
Je m'apprête à lofer de 30° pour rattraper le coup, mais ça va nous mettre travers à la vague. Je sens que cette journée va être une partie de plaisir !

06H40 : Voilà, nous sommes à 140° du vent, tribord amure. Cap au 285° normalement... C'est plus confortable qu'au vent arrière je le reconnais, sauf lorsque ces montagnes d'eau se mettent à déferler. Je prévois quelques immersions de cockpit.
Pour info, nous sommes à 125Milles au sud de la Jamaïque.

07H10 : 130° du vent. Il faut que j'arrive à remonter plus encore. Comme je l'ai dit je dois accorder plus d'attention à la route. Pour faire simple, les jours précédents, du moment que je faisais grosso-modo de l'Ouest, cela n'avait pas vraiment d'importance. Sauf que sur cette route qui est sensée nous mener au Guatemala il y a en fait deux virages destinés à nous faire éviter les haut-fonds honduriens et leurs malandrins. Et je tiens à les négocier correctement ces virages. Attention, on n'est pas à vingt Milles près hein ! Mais quand même, mais c'est important. Le premier de ces virages, demain soir normalement.

O7H50 : Hihihi !!!! Je rigole tout seul ! Je viens de tousser, et je me suis rendu compte que ça me faisait mal aux abdominaux. Je ne savais même pas que j'en avais encore dis-donc !

09H00 : Le cap est bon et la navigation moins inconfortable que je ne le craignais. J'arrive enfin à évacuer le stress de ce matin (oui, j'étais stressé ce matin). Zika elle aussi déstresse. Elle a profité du roulis moins important pour faire une longue balade sur le pont. Elle s'est juchée sur le roof pour scruter l'horizon ; rien, quedalle. J'imagine sa joie lorsqu'enfin on pourra apercevoir la terre ! Regarde ma Zika, un nouveau continent ! Touline elle, en vieille briscarde, roupille calée derrière les instruments.

10H30 : Je viens de passer un bon moment à peaufiner mon atterrissage sur mon téléphone. Je vous ai dit que j'avais Opencpn sur mon téléphone ? L'arrivée sur Livingston ne devrait pas poser trop de problèmes, cependant il conviendra d'être attentif pour négocier les trente derniers milles... L'idéal serait de les faire de jour, bien sûr. Et ça, ça va être mon boulot, les jours qui précéderont, de faire en sorte que ça arrive.

12H00 : 4,6 Nds en six heures au 283°. Tout roule. Il y a de plus en plus de bancs de sargasses. Cela fait deux fois en moins d'une heure que je suis obligé de dégager la pâle du régulateur !

12H45 : Gros grain sur l'arrière et pétrolier sur la droite.

12H55 : J'essaye d'appeler le pétrolier sur la VHF, mais il ne répond pas. Il est invisible sur l'AIS et le Mer-Veille est muet... Bizarre.

13H00 Toujours pas de réponse du pétrolier... Pourtant j'aurais bien aimé avoir quelques infos sur la météo... Mais bon, là j'ai un peu autre chose à faire : Le grain arrive et j'ai l'impression qu'on va manger grave.

14H00 : Voilà, c'est fini. Le grain nous a frôlé par tribord, et le second, plus petit, qui se cachait derrière (le fourbe !) nous a frappé de plein fouet. Le pétrolier lui, a disparu. Je commence à me demander si je n'ai pas un problème d'antenne moi...


14H50 : J'ai à peine finit la vidéo (ci-dessus), que le vent que le vent s'emballe de nouveau. On file à six Nœuds. On n'avait pas dit qu'en Jamaïque ça devait se calmer un peu, si ? Non ? Ok, j'avais dit « après » la Jamaïque... Autant pour moi.
Je réduis le foc. Réduit déjà pour le passage du grain, puis relâché ensuite... Pfff... Ça n'arrête pas. Heureusement avec l'association nouvel enrouleur/nouveaux winchs ST46, je fais ça quasiment avec deux doigts. D’ailleurs je note avec satisfaction l'absence d'ampoule sur mes mains. D'habitude après une semaine de mer, j'ai les mains martyrisées.



16H50 : Youpi c'est Noël ! J'étais en train de penser à ce que j'allais manger ce soir, et franchement je déprimais un peu devant le peu de choix que j'avais. Je vous l'ai dit, mon avitaillement laisse à désirer. Quand soudain je me suis rappelé que quelque part il me restait un sac avec des conserves que m'avait donné un bon copain, Hubert, lorsqu'il a vendu son bateau. Et bingo ! J'ai mis la main dessus ! Du coup, ce soir ce sera des tripes avec le reste de tagliatelles d'hier. Chouette !

18H00 : 5,6 Nds sur six heures, c'est super ! Et le cap est pas mal. J'ai mangé comme un petit goret ! Sinon, quoi dire ? J'espère ne pas avoir de grains cette nuit, parce que j'ai besoin de dormir.

Le mercredi 5 décembre 2018

05H30 : Cela fait une demi-heure que je suis levé, après une bonne nuit réparatrice. Les bêtes sont encore à l'intérieur, j'ai pris mon café, et là franchement je profite. Le ciel s’éclaircit peu à peu au cul de La Boiteuse, sur un fin croissant de lune moribond. On se traîne, mais je m'en fout. Je profite je vous dit. Plus de vagues qui déferlent, plus de dérapages intempestifs de mon frêle esquif, juste le murmure du sillage. Je profite. Je profite d'autant plus que je sais que de tels moments sont rares depuis mon départ...
A l'intérieur j'entends qu'on s'impatiente. Touline a faim et Zika veut sortir... Deux minutes mes amours, laissez-moi profiter encore deux minutes... C'est le meilleur moment de la journée.

06H05 : Le cap et la vitesse ont été bons cette nuit. 5,5 Nds au 290°. J'ai encore quelques minutes devant moi avant de relancer La Boiteuse, alors je continue à profiter du moment. La grosse méchante houle a presque disparue, pas un frisottis à l'horizon, on avance peinard. C'est trop bon !
Cette nuit nous avons franchi le cap symbolique des 1000 Milles parcourus.

06H25 : Foutrecul ! Vous n'imaginez pas combien c'est plaisant de passer quelques minutes assis sur le roof à regarder la mer sans que, pour la première fois depuis une semaine, ma vie ne soit en danger. C'est agréable à un point... Bref, cela m'a aussi permis de constater que l'écoute de foc a pas mal souffert du ragage avec la mâchoire du tangon. Il va falloir que j'intervienne... Oh, pas tout de suite, non. Je pense que ça peut attendre que j'ai à détangonner.
Bon allez, au boulot ! Je déroule un peu de foc, et j’abats de 10°. Go !

07H16 : Top ! Le GPS me dit que nous venons de franchir la ligne des 78°21' de longitude Ouest ! Ce qui veut dire qu'officiellement la Jamaïque est derrière nous ! Youpi !

08H10 : Je lofe encore de 10°. Comme à chaque fois, avec la lumière du jour (la chaleur en fait), le vent a tendance à modifier légèrement sa trajectoire, alors je dois compenser et le suivre au fur et à mesure avec le régulateur d'allure.
Normalement d'ici midi je devrais encore lofer de 20° et me retrouver à 110° degré du vent. Ce qui me permettra de détangonner et de changer l'écoute usée.

08H30 : Depuis ce matin on peut dire que la discipline s'est un peu relâchée à bord. Et que je me balade sur le pont sans permission, et que je grimpe sur le lazy-bag, et que je m'allonge sur le roof en pied de mât... J'essaye tant bien que mal de gérer tout ça, mais une grande partie de mon cerveau me dit : Allez, fout-leur un peu la paix. Elles en ont bavé ces petites durant la semaine passée, tu peux bien leur laisser un peu de liberté...
Ouais mai bon, je les connais bien ces petites comme tu dis. Tu leur donnes la main, elles de bouffent le coude ! Il n'y en a pas une pour racheter l'autre, bien au contraire ! Il suffit qu'une des deux fasse une connerie, pour que l'autre s'empresse de l'imiter ! Donc, je remet ma casquette de Capitaine et je sors ma grosse voix !

10H45 : Comme à chaque fois lors de grandes navigations, mes yeux sont fixés vers l'arrière pendant un moment, puis il arrive un jour où tout naturellement je commence à regarder plus volontiers vers l'avant du bateau. Qu'importe que l'on soit à des centaines de milles de toutes terres, mon regard se met à scruter l'horizon dans l'espoir de... Je ne sais pas exactement. C'est comme ça, c'est tout.
Nous sommes à ce moment particulier. Pourtant je sais bien que la prochaine terre que nous sommes sensé apercevoir sera l'île de Guanaja (Honduras), et que ce ne sera pas avant dimanche ou lundi prochain !

11H00 : De plus en plus de sargasses, en bancs compacts de quelques dizaines de mètres carrés.

11H45 : Yes ! Virement effectué et passage du WP n°1 à un demi- mille de distance, et avec six heures d'avance sur mes prévisions d'hier ! Trop fort le Gwen !
Cap au 300°, Bon plein à 85° du vent.

12H00 : 128 milles de parcourus en 24 heures, c'est pas mal. Pas mal du tout même. Je n'en reviens pas comment les choses se goupillent. Le timing et la réalisation de mes plans sont quasiment parfaits pour une fois. Comme le disait mon brillant ami Hughes ; il n'est pas interdit d'avoir de la chance !
Il n'empêche, même si avec la technologie actuelle c'est presque un jeu d'enfant que d'y parvenir, je trouve que rallier un point précis dans l'océan à quelques deux milles kilomètres de distance, cela a quelque chose de magique quelque part... L'enfant au fond de moi s'émerveille encore.

12H30 : Après le roulis, Zika expérimente un truc nouveau qui s'appelle le tangage ! Et moi je vais enfin pouvoir faire une petite sieste sur le banc sans crainte de tomber par terre !

13H00 : Je lofe encore de 20°, du coup ça devient un poil moins confortable ? C'est à cause de la dérive... La Boiteuse nécessite d'être parfaitement équilibrée au près, c'est à dire que la surface de la voile d'avant doit égaler celle de la Grand-Voile. Ce qui n'est pas le cas actuellement puisque ma GV à encore ses deux ris de pris. Pour bien faire, dans ces circonstances il faudrait que soit je relâche un ris, mais je n'ai pas envie de devoir le reprendre en urgence si un grain se présente, soit que je réduise la surface de la Mule. Mais l'on perdrait un nœuds à coup sûr... Pffff... Voilà le parfait exemple du genre de dilemme auquel les voileux sont soumis.
Allez, on va laisser les choses en l'état pour l'instant. On se reposera la question d'ici une heure ou deux.

13H35 : Pétrolier sur bâbord. Apparemment il suit la même route que moi. Rien sur l'AIS.

13H55 : Trop cool ! Le bateau que je vois est enfin apparu sur mon AIS, et j'ai pu le contacter par radio. Il m'a donné les dernières infos météo pour la zone : Nord-Est, maxi 25 Nœuds... Mouais, j'espère qu'on n'aura pas ça, mais c'est sympa quand même de sa part. Il m'a souhaité good fortune et moi a nice travel.
Il semblerait que le bateau, La Boca, ne soit apparu sur mon AIS que lorsque il a été à six milles de moi, et c'est sans doute pour ça que je n'ai pas pu voir le bateau d'hier, il était trop loin. Je vais me plonger dans le manuel pour voir si je ne peux pas agrandir ce rayon...

14H20 : Si j'ai choisi cette route, c'est parce qu'elle me paraissait être la plus sûre par rapport aux récifs, bancs et autres joyeusetés qui parsème la région. J'aurais dû me douter que ce serait un couloir naturel pour la navigation des navires de commerce... Il va falloir que j'ouvre l’œil !

15H20 : Encore un pétrolier derrière moi, l'Hamstead.

16H10 : Le vent est en train de tomber. Un joli F2 sympatoche, et nous avançons quand même à 4,5 Nds. Normal, puisque d'après la carte nous devrions avoir entre 1 et 1,5 Nds de courant dans les fesses. Elle est pas belle la vie ?
Là encore, c'est normal ce courant, puisque nous tentons de nous faufiler entre deux grosses montagnes sous-marines qui affleurent à la surface de part et d'autre de notre route. Pour les béotiens cet effet d’accélération s'appelle l'effet Venturi.

16H35 : Rien. Pas un dauphin, pas une baleine, pas un oiseau. Quedalle à l'horizon. Pourtant ce serait le moment idéal pour qu'une bande de joyeux drilles viennent caracoler devant l'étrave de La Boiteuse ! Mais non, rien. Depuis notre départ, à part quelques Fous, des Noddis Bruns et des poissons volants, je n'ai rien vu sur cette mer des Caraïbes.

17H00 : Aaaah ! On dirait que le vent semble revenir un peu alors que je suis obligé de lofer encore de 5°. Nous voilà à 60° du vent.

17H30 : Je sers son repas à Zika et me lance dans le réchauffage d'une boite de cassoulet. Ce soir ça va péter dans le duvet !

18H05 : 4,5 Nœuds sur six heures. On file au 300° avec un vent qui se renforce petit à petit... Ça plus les cargos, je me dis que la nuit va être compliquée...

Le jeudi 6 décembre 2018

06H15 : Comme je le disais hier au soir, la nuit fut compliquée. Pas autant que je le craignais, mais un peu quand même. Par quatre fois j'ai dû maintenir la veille le temps de laisser passer des pétroliers qui arrivaient soit en face de moi, soit derrière moi. Le plus près est passé à moins d'un mille...
Pendant ce temps-la, La Boiteuse fendait les flots, au près d'abord, puis à partir de 04H00 le vent est passé à l'Est et on a pu faire du bon plein, et finalement du travers. Bref, encore une journée et une demi-nuit à bouffer de la vague, ensuite on pourra abattre et piquer sur Livingston.

06H30 : Oh mais c'est quoi cette grosse ligne de grains qui nous arrive par le travers ? Mais voulez-vous vous en aller ! Allez, zou ! Du Balais !

06H50 : Zika a enfin compris l’intérêt principal du près et de la gîte. C'est de pouvoir s'allonger sur la banquette sous le vent et de regarder le paysage. Accessoirement c'est ma place, mais bon...

07H00 : Je repense au type d'hier à la VHF qui me souhaitait bonne fortune. Je sais bien que c'est une expression convenue en anglais, mais rétrospectivement ça fait un peu flipper quand même. Ça me fait penser à ces chauffeurs de taxi marocains qui lorsque tu leur demandes de te conduire quelque part, te répondent Inch Allah ! Ce n'est vraiment pas rassurant croyez-moi, surtout quand on voit comment ils conduisent ! Bref, tout ça pour dire que je ne compte absolument pas sur la « fortune » pour arriver au Guatemala. Je compte sur moi, mon bateau, et moi... C'est tout !

07H15 : C'est bon, le grain nous est passé devant. On a eu droit à quelques gouttes de pluie, mais rien de bien méchant. Putain, je n'arrête pas de compter et de recompter sur mes doigts. Cinq jours, il reste cinq jours !

07H50 : Hihihi... Zika qui faisait sa promenade à l'avant vient de se prendre un paquet de mer, quelque chose de bien ! Du coup ça lui a coupé l'envie !
La grande différence qu'il y a entre Touline et Zika, c'est que Touline est intrépide alors que Zika est courageuse. Touline elle, elle s'en fout du danger, elle ne le voit pas. Elle fonce, et ça passe ou ça casse. Alors que Zika, on voit bien qu'elle est pétée de trouille, mais elle y va quand même. C'est ça le courage, savoir dépasser sa peur. Respect ma belle.

08H25 : Fait chier... La grosse houle est de nouveau là avec son cortège de déferlantes. Sauf que cette fois on est vraiment travers au vent et à la vague et ça devient un tantinet scabreux. La seule chose qui nous avantage pour l’instant, c'est notre vitesse ; 6 Nœuds. Mais à un moment il va bien y en avoir une qui va nous tomber sur la gueule, c'est sûr !

08H35 : Et ben voilà, qu'est-ce que je disais... Pile sur la tête à Zika !

08H50 : Pétrolier sur tribord avant.

09H00 : Ça me trotte dans la tête depuis ce matin, je me demande dans quelle mesure je ne pourrais pas, comment dire, couper le fromage... Vous voyez ce que je veux dire ? En toute sécurité bien sûr.
Cela nous raccourcirait un peu la route, pas grand chose, à peine 10 Milles, mais surtout cela nous permettrait d'être plus confortable par rapport au vent et à la mer.
Je m'accorde un délais de réflexion avant de prendre ma décision...

11H00 : Je me rends compte qu'il existe une similitude entre le Marin en Martinique, et le Rio Dulce. Tous les deux sont des enclaves. Fronteras est une enclave moderne au milieu d'un pays sous-développé. Le Marin, je dirais plutôt que c'est une enclave de métropolitains blancs au milieu d'une île majoritairement créole et hostile. Cela me peine que de devoir l'admettre, mais en presque trois ans de présence en Martinique je n'ai dû quitter la marina et ses alentours immédiats que cinq ou six fois... Et à chaque fois c'était pour effectuer une course rapide à Fort de France ou bien aller chercher quelqu'un à l'aéroport.
La raison de ce comportement est double. La première est que je n'en avais nul besoin. A la marina j'avais tout ce dont j'avais besoin dans un rayon de 500m, alors franchement pourquoi se fatiguer à aller voir ailleurs. Mais surtout, si je ne quittais que très rarement la marina c'est parce que je n'avais vraiment pas envie de me coltiner les regards hostiles, haineux parfois, et les réflexions cinglantes de la population locale... Et c'est devenu pire une fois que j'ai eu Zika. L’attitude de ces gens envers les chiens, et à fortiori les propriétaires blancs de ces chiens, est proprement insupportable. Heureusement il y a quelques exceptions, mais elle sont rarissimes.

Alors oui, je n'hésite pas à le dire, pendant mon séjour en Martinique je me suis senti racisé, victime d'un racisme à peine dissimulé, voire même ostentatoire. La population ne vous aime pas et vous le fait comprendre à peine avez-vous mis un pied en dehors du territoire qui est supposément le votre. C'est horrible comme situation. Cela gâche tout les petits bonheurs qu'apporte généralement la découverte et le partage d'une autre culture. Bref, j'espère vraiment qu'au Guatemala il en est autrement.

(Pour info, j'ai longuement hésité avant de coucher sur le papier ce que vous venez de lire, et j'imagine que certains vont hurler en lisant ces mots, voire même m'en vouloir qui sait. Mais ce n'est pas grave... J'ai jugé que cela valait le coup d'en décevoir quelques-uns plutôt que de me taire sur un sujet si important pour moi.)

12H05 : Et voilà, c'est parti, on coupe le fromage ! Cap au 265° à 125° du vent. Prochaine destination, Las Islas Santanilla ! Les îles de la sentinelle ! Rien à voir avec celle de l'océan indien où l'on accueille les évangélistes avec des flèches dans le cul. Celles-ci sont deux cailloux perdus à 100 Milles au large du Honduras. On y sera dans dans trente-six heures.
Pour fêter ça, ce midi ce sera un sandwich au pâté ! J'ai découvert une boite de pâté Hénaff dans le fond du sac à malice d'Hubert !

12H45 : Tudieu ! Il nous reste 480 Milles à faire. Si on arrive à garder une moyenne de cinq nœuds, on y sera lundi après-midi ! Et non-pas mardi 11 décembre comme je le prévois depuis mon départ !

Ouais mais bon, t'emballe pas mon Gwen. Tu sais bien que les vents ont tendance à sacrément baisser à l'approche du Rio, tu le sais n'est-ce pas ?
Oui, d'accord, ok, mais si on continue à prendre de l'avance ? Regarde là, on avance à 6 Nœuds !
T'emballe pas j'te dis !!!!
Mais heuuuuu....
Chut !

13H00 : Mine de rien la mer est foutrement dure, et le vent ne débande pas. Les voilà les fameux 25 Nœuds dont parlait le type d'hier à la VHF.

13H15 : L'espèce de front nuageux qui nous a offert une matinée grisounette semble être passé. Derrière, je ne distingue que de la brume de chaleur et quelques cumulus de beau temps. Alors je pose la question : C'est fini là ou bien ?

15H00 : Cargo par tribord arrière.

15H15 : Je viens de contacter le porte-containers qui s'appelle l’Étoile (si si c'est vrai !). Étonné par son nom j'ai essayé de lui parler en français mais ça n'a pas marché ! Plus sérieusement il m'a rencardé sur la météo pour les deux ou trois prochains jours : F2 à 5, secteur Est, vagues de 1 à 2 mètres. En clair, de la pétole et pas pire que ce que l'on avait ce matin. Merci l’Étoile !


L’Étoile

15H30 : Depuis janvier de cette année, j'ai passé des heures et des heures à étudier la météo entre la Martinique et le Guatemala. Mes potes Jean et Jean-Lou pourront vous le confirmer ! Et je savais que normalement, une fois passé la Jamaïque, cette partie du voyage serait plus cool. Je le savais, mais quand même ça fait plaisir de se le voir confirmer par les faits.

15H35 : Gros paquet de mer dans le cockpit ! Blam ! Tout est trempé, le duvet, le chien, moi...

16H30 : C'est d'un chaotique cette mer... Bon allez, j'en ai marre !

16H45 : Voilà, c'est fait. La mule est tangonnée, et j’abats encore pour me retrouver le plus possible perpendiculaire à la houle, sans m'éloigner trop de ma route. Pas évident...



17H00 : Nous sommes dans un de ces moments que je hais par dessus tout. Lorsque le vent et la mer ne sont plus en adéquation. Ça déferle de partout avec des creux de plus de quatre mètres, et il n'y a même pas 15 Nœuds de vent ! Je déteste ça !

17H20 : C'est bon, je crois que j'ai enfin trouvé le bon réglage. Je ne sais pas trop sur quel cap cela va nous emmener, mais pour l'instant on encaisse un peu mieux les déferlantes. Apparemment on se dirige pile vers le soleil couchant, c'est déjà une bonne indication non ?

18H15 : 5,55 Nds sur six heures. Ce n'est pas mal du tout, mais surtout cela nous donne de la marge pour plus tard.
Franchement, ce soir j'en ai plein le cul... Il va falloir que je réfléchisse sérieusement à ce que je veux faire de ma vie, parce que là... Je crois que j'en ai fini avec la voile ! Autant, habiter sur un bateau j'adore vraiment. Mais un bateau immobile !
Ok, d'accord, je suis fatigué et énervé... Je crois que je ferais mieux d'aller dormir.






lundi 17 décembre 2018

La Dernière Nave – Partie 1

15° 39,685' N 89° 00,194' W
Marina Manglar del Rio, Guatemala

Le lundi 26 novembre 2018

12H40 : Je vais être franc avec vous, cela n'a rien d'évident de reprendre l'écriture après un si long moment. C'est comme une douce souffrance, à mi-chemin entre le plaisir de retrouver ce sentiment de total abandon, de mise à nu, et la douleur de ne pas savoir comment tout dire.
Il y aurait tant à dire sur ces presque trois ans d’escale en Martinique... J'avais commencé d'ailleurs, puis hélas le courage m'a manqué pour aller plus loin. Mais bon, peut-être serait-il mieux de taire tout cela et de passer directement à ce qui m'amène de nouveau à me faire chahuter dans le cockpit de mon bateau, le cahier sur les genoux et stylo à la main ?

Bye-bye Le Marin !
Ce samedi, La Boiteuse a enfin viré son cul étroit de la Baie des Cyclones. Mon pote Jean-Lou nous a accompagné et ensemble nous avons emprunté la Passe des Fous, située entre le fameux Rocher du Diamant et la pointe du même nom, pour rejoindre les Anses d'Arlet. Un galop d'essai du douzaine de milles histoire de balayer quelques doutes qui subsistaient dans mon esprit. Enfin, des doutes... Disons que j'avais quelques inquiétudes. Comment est-ce que mon corps de cinquante-et-un ans allait encaisser de se retrouver en grande navigation après une si longue pause par exemple. Ou bien comment La Boiteuse allaient elle se comporter, pour les mêmes raison d'ailleurs. Ou encore, comment Zika allait elle vivre ça ? Bref, j'avais besoin d'être rassuré.
 
Le Rocher du Diamant

Pour faire court, ces trois points ont été validés avec le satisfecit du jury. J'ai eu mal partout, mais ça je m'y attendais un peu, et j'ai perdu un cran de ceinture en une journée (record personnel il me semble) ! Le bateau a juste perdu son support de pilote automatique, que j'ai réparé illico (que Dieu bénisse l'inventeur de la perceuse sans fil ! Ou plutôt, qu'il me bénisse MOI pour avoir pensé à en acheter une il y a quelques mois ! ). Et enfin, Zika a été exemplaire ! Bon ok, il va falloir qu'elle travaille un peu son équilibre, mais je ne doute pas qu'elle va s'y faire. Pour l'instant, elle a trouvé sa place pour se prémunir du roulis. J'imagine qu'elle a dû prendre exemple sur Touline, la chatte des mer, qui a quand même quelques 12 000 milles à son compteur s'il vous plaît !
Bref, tout ça c'est à peu-près bien passé, et c'est le cœur un peu plus léger que j'ai pu enfin dire adieu à la Martinique. 


Donc, à 09H40 ce matin, La Boiteuse a relevé son ancre et c'est le cœur léger que nous avons pris la direction du large. Franchement, décider de s'arrêter une journée aux Anses d'Arlet était une bonne idée. Ne serait-ce que parce que c'est un endroit magnifique visuellement, mais surtout parce que c'est un endroit invivable pour moi ! Bruyant, rouleur, des locaux pas sympas... Bref, un endroit bien pourri selon mes critères bien sûr, qui ne m'a donné envie que d'une chose : me barrer le plus vite possible !

Les Anses d'Arlet
14H40 : Le vent a viré un peu et je suis obligé de passer les voiles en ciseau pour ne pas perdre trop de cap. La Boiteuse est maintenant à 170° du vent, bâbord amure et roule comme une barrique. J’aperçois bien la Montagne Pelée et son sommet ennuagé.

15H10 : J'ai faim ! J'ai sauté le repas de midi, mais il est encore un peu tôt pour attaquer la popote. Une tasse de café peut-être ?
Le vent baisse un peu en intensité, et la mer (il me semble) paraît moins agitée. Ce qui est sûr c'est que le cockpit de mon bateau ressemble moins à une lessiveuse !
Le vent... Une des raisons qui m'ont fait choisir le Guatemala comme destination, parmi d'autres dont je vous parlerais certainement plus tard (on a le temps non ?), c'est que là où je vais il n'y a pas de vent. Du moins, pratiquement pas.
Je sais, vous allez me dire : Mais alors il doit faire chaud !!! Oui, mais je m'en tape. Ça vous va comme réponse ? Je suis un individu tropicalisé moi ! A mon thermomètre personnel, en dessous de 25° il fait froid, et il commence à faire chaud au dessus de 35°. Entre les deux, c'est parfait.
De toute façon, tout vaut mieux que ces fichus alizés qui m'auront bien pourris la vie pendant ces presque trois ans. Sérieux ? Vous avez déjà vécu dans un endroit où il y a en permanence entre 20 et 30 Km/h de vent ? Non mais allô quoi ! C'est proprement invivable ! Ça fait de l'air qu'ils disent... J't'en foutrais moi de l'air ! Je ne supporte pas les courants d'air !
Bon ok, je caricature un brin, je le confesse. Quand je dis, en permanence, j'exagère. Il peut y avoir de temps en temps de belles journées en Martinique. Des journées sans vent, bien chaudes, plutôt en été pendant la saison cyclonique d'ailleurs... Mais cela doit représenter en tout et pour tout un mois par an, pas plus. Pour être tout à fait sérieux, j'en suis venu à un point ou le vent m'insupporte physiquement. Ça me vrille les nerfs. Le bruit du vent dans les haubans, le bruit du clapot, le claquement des drapeaux, l'annexe qui tape... Tout ça me rend nerveux à un point qu'il est difficile de décrire. Mes amis du Marin vous le dirons, les jours de vent , même modéré, je ne suis pas à prendre avec des pincettes. Je deviens invivable. Et les jours de grand calme, j'ai l'impression de sortir d'un espèce de tunnel sonore, je revis.
Donc voilà, Guatemala pas de vent et même si cela signifie deux fois plus de pluie, je m'en fout.

Apprentissage du calage
15H40 : Puisqu'on parle météo, deux mots sur ce qui nous attend pendant cette traversée. Je n'ai pas pu reprendre les gribs aux Anses d'Arlet faute de connexion internet (ne vous avais-je pas dit que c'était un endroit pourri ?), mais je pense que les choses n'ont pas beaucoup évoluées depuis samedi. A savoir, normalement de 15 à 20 Nœuds de secteur Est jusqu'à la Jamaïque, pour ensuite virer Nord-Est jusqu'aux Îles du Honduras. Pour finir, il faudra bien que La Boiteuse se débrouille avec les quelques thermiques qu'elle rencontrera. Arrivée prévue autour du 11 décembre.

16H20 : Je viens de réaliser que lorsque j'ai hissé la Grand Voile ce matin avant de partir, je pensais prendre un ris par sécurité, et en fait j'en ai pris deux... Pas étonnant qu'on se traîne ! Un acte manqué vous croyez ?
Bon, la question qui se pose maintenant est celle-ci : Est-ce que je relâche ce ris pour regagner un peu de vitesse, ou bien est-ce que je laisse les choses en l'état ?
Réflexion faite, la nuit sera là dans moins de deux heures, alors mieux vaut être prudent. Donc ça va rester comme ça.

16H40 : Ben voilà ! Quelqu'un, quelque-part loin derrière, vient de rallumer le ventilateur ! 5 Nds ! Bon d'accord, du coup la mer se re-creuse et on re-roule de plus belle... Il va bien falloir que je m'y habitue, parce qu'en théorie, ça va être comme ça pendant encore au moins dix jours !


17H30 : Le soleil est en train de se coucher. C'est drôle... Certains considèrent que les couchers de soleil sur la mer sont des moments privilégiés, mais pas moi. Je préfère et de loin les levers de soleil. C'est un truc qui vient de loin... De ma période militaire en fait. Quand j'étais Fusilier Commando, j'effectuais souvent les patrouilles de deux à sept heures du matin, et de voir le jour poindre, puis le soleil se lever, cela signifiait que la garde se terminait (My watch is ended !). Mais je crois aussi que cela peut venir de plus loin encore. De la partie la plus ancienne de mon cerveau, celle qui comporte les souvenirs du temps où nous n'étions que des singes à peine plus évolués que les autres, et que pour nous la nuit représentait le danger. Le moment où les monstres sortaient...

Je donne à manger aux bêtes. Touline a plutôt envie d'aller se balader sur le pont pour voir si par hasard un poisson volant suicidaire ne s'y serait pas échoué. Quant à Zika, elle avale ses croquettes comme si sa vie en dépendait. Brave chienne... Je dois avouer qu'elle m'épate un peu sur ce coup-là.

18H00 : Allez on ferme ! Tout le monde à l'intérieur et moi dans le cockpit. 
Premier soir...


Le mardi 27 novembre 2018

06H00 : La première nuit a été, comment dire, un peu agitée. Au sens propre comme au sens figuré. Tout d'abord, contrairement à mes espérances, le vent ne s'est pas calmé. Il a même forcit, et la mer s'est creusée un peu plus jusqu'à ce que les vagues commencent à déferler. Ça a été comme ça toute la nuit, et ça continue encore.
Malgré ça, La Boiteuse a maintenu son cap au 280° à une vitesse moyenne de 4,7 Nœuds, ce qui est plutôt pas mal compte tenu de l'état de la mer, des deux ris pris dans la GV et du foc (ma mule comme je l'appelle) réduit de moitié.
Au début, Zika n'a pas trop apprécié de rester enfermée alors je l'ai prise avec moi dans le cockpit. Sauf qu'il n'y a pas vraiment de place pour deux dans ce cockpit ! Je peux juste m'y recroquevillé sans pouvoir allonger les jambes ! Bref, je l'ai gardé une heure contre moi pour la rassurer, puis je l'ai faite rentrer. Et là, j'ai pu enfin dormir...
Ce matin, tout semble aller bien. Elle est même allé faire son pipi sur le passe-avant de sa propre initiative. Brave fille. Et Touline me direz-vous. Je la regarde en ce moment, prête à bondir. Elle n'attend qu'une chose, que je détourne les yeux pour se barrer explorer le pont... Qu'elle roublarde celle-la. Hop, la voilà partie ! Et deux petits exocets pour Touline, deux !

07H20 : Au fait, bien évidement la Martinique a complètement disparu de l'horizon. C'est la pleine mer. Il n'empêche, j'aimerais bien qu'elle se calme un peu la pleine mer... Je me fous complètement d'arriver un jour plus tôt si c'est pour être ballotté comme ça.

07H30 : J'aperçois quelques traînées de sargasses. Merdum, il va falloir que je surveille la pâle immergée du régulateur et que je me tienne prêt à la dégager si jamais ces saloperies venaient à se prendre dedans...

08H15 : Ça a l'air de se calmer un peu... Tant mieux. Vous savez, ces presque trois ans de pause en Martinique m'auront permis également de réaliser que naviguer ce n'était vraiment pas mon truc. Enfin, je m'en doutais un peu pour tout vous dire. Cela fait des années que je navigue, je sais le faire, et je me débrouille plutôt bien (je pense) lorsque j'y suis obligé, mais je ne ressens aucun plaisir à le faire... Vraiment aucun. Ça me gonfle, c'est tout. Comme une corvée de chiotte.
On m'a fait souvent le reproche d'être resté trois ans ancré quasiment au même endroit, de ne pas avoir visité d'autres endroits, d'autres îles. Mais pourquoi faire franchement ? Je ne « visite » pas les endroits, j'y habite, c'est carrément différent ! Je n'ai rien d'un touriste merde à la fin !
Du coup, je me rends compte que je suis en train de remettre en question les fameuses paroles du sage qui disait un truc du genre : L'important n'est pas la destination, c'est le chemin.
Mmmmouais... T'es sûr de ton truc mon bonhomme ? Non parce que j'y ai cru à ton histoire de chemin, et pendant des années même. Et bien je peux te dire que selon mon expérience, ton précepte c'est de la connerie en barre ! L'important c'est de trouver un endroit où on se sente bien, et c'est déjà un sacré boulot crois-moi, parce que des endroits comme ça il n'y a en a pas tant que ça !
Je vais au Guatemala parce que j'ai choisi cet endroit, et avec l'intention d'y passer si possible, le reste de ma vie. Et si pour cela je dois me taper quinze jours de mer et bien tant pis et allons-y. Plus vite ce sera fait, plus vite se sera terminé !
Que n'ai-je entendu lorsque j'ai annoncé que je comptais faire la route d'une traite.... Mais pourquoi ne t'arrêtes tu pas en cours de route ? Il y a plein d'escales super ! Que nenni ! Si j'ai réussi à bouger mon cul, c'est avec la seule et unique motivation d'émigrer au Guatemala. J'en ai rien à branler d’Haïti, ou de la Jamaïque. En plus, sérieusement, selon mes critères Haïti et la Jamaïque sont des escales de merde... Mais bon, chacun ses goûts hein ?

10H35 : J'ai faim... Ce qui est plutôt normal étant donné que mon dernier repas date de dimanche soir. Avant de partir j'ai commandé une miche de un kilo à la boulangerie de la Marina. Je vais donc me faire quelques tartines avec du beurre... Sans oublier de partager ça avec Zika, car c'est probablement sa friandise préférée ! (Tel chien tel maître dit-on).
Tien, voilà une chose qui va probablement me manquer lorsque je serais là-bas ; ma baguette fraîche journalière... Mais bon, j'imagine qu'il y aura là-bas quelques compensations. J'avoue n'être pas très au fait de la cuisine d'Amérique Centrale, mais j'ai le sentiment que ça va me plaire.

12H00 : On avance bien ! 5,3 Nœuds sur les dernières six heures ! Avec une mer plus calme (F4) et de moitié de voiles, c'est pas si mal ! 115, 7 Milles parcourus en 24 heures. Je suis content !

14H40 : J'ai obligé Zika à descendre à l'intérieur afin que je puisse dormir un peu. En attendant de trouver le sommeil, je réfléchissais à une autre des raisons qui m'ont décidé à partir. Pendant ma période martiniquaise j'ai entrepris de faire le tri entre ce que je voulais de la vie, ce que croyais vouloir et ce que j'avais cru jusqu'alors mais ne voulais plus. Après cinq années à parcourir le monde, j'avais vraiment besoin de faire ce travail d'introspection. J'avais l'impression d'aller droit dans le mur, que mes motivations premières n'étaient plus très claires... Bref, c'était plus que nécessaire.
Naviguer sans but précis à la recherche d'un hypothétique bonheur ? Je crois que c'est bon, j'ai fait le tour de la question et cela ne marche pas. Les femmes ? Ah les femmes... Depuis Zoë, je suis sorti avec trois autres femmes et je me suis finalement rendu compte qu'au fond de moi c'était trop tard, je n'y croyais plus. Je n'ai tout simplement plus envie de faire les efforts nécessaires pour établir une relation durable et encore moins pour construire une famille... Zoë restera mon dernière amour et c'est très bien comme ça.
Maintenant que j'y pense, si ça a foiré entre nous c'est peut-être parce que, déjà à l'époque je n'étais déjà plus capable de faire les efforts nécessaires... Mais il y a cinq ans, je croyais encore à cette injonction culturelle ; Femme parfaite tu rencontreras, et Famille tu engendreras !
Mouais... J'y ai vraiment cru à cette histoire de conte de fée... J'y ai cru passionnément. Et j’admets que peut-être une petite partie de moi, bien planquée au fond de mon cœur, y croit encore. Mais pour le reste, c'est foutu.

Tout ça pour dire qu'actuellement je n'aspire qu'à reproduire le mode de vie que j'ai découvert au Marin et qui me convient si bien : Vivre sur mon bateau avec mes bêtes, dans un endroit sûr et protégé (voire même privilégié, j'ai passé l'âge d'avoir ce genre de scrupules). Avoir une petite vie peinarde avec mes petites habitudes. Avoir des copains et pouvoir les voir uniquement quand ça me chante. Être utile en rendant des services quand je peux, mais sans que cela ne bouleverse trop mon petit train-train. Bref, une petite vie tranquille sans faire chier personne et sans que personne ne me fasse chier.
Le problème, c'est qu'au Marin il y a trois soucis majeurs pour moi. Le vent, je vous en ai déjà parlé, les cyclones qui même quand ils ne vous touchent pas vous filent des sueurs froides, et enfin le coût prohibitif de la vie en général.
J'ai cinquante-et-un ans, et je n'ai absolument aucune envie de retravailler. Il me reste encore un peu d'argent, et cet argent doit durer le plus possible, au moins jusqu'à l'âge de la retraite. Donc, l'immigration s'impose d'elle-même comme une évidence. Je dirais même que ce fut une décision pragmatique. Comme quoi, tout arrive.
Après avoir étudier le sujet, en long en large et en travers, le seul pays pas trop loin de la Caraïbe qui soit à la fois safe d'un point de vue météo, suffisamment développé ou du moins être à même de pouvoir satisfaire les exigences d'un individu occidental moyen, et dont le coût de la vie soit trois à quatre fois moins élevé qu'en Martinique, le seul pays c'est le Guatemala. Et plus précisément, le Rio Dulce.

15H20 : Il y a une chose aussi dont je voulais vous parler. Vous vous souvenez peut-être que lorsque je suis arrivé au Marin j'ai pris ce que j'ai appelé unegrande claque dans la gueule. A savoir, que du statu de Capitan Frances, je suis devenu un quidam parmi tant d'autres et qu'au début en tous cas, cela m'a fichu le moral à zéro.
Et bien trois ans plus tard, force m'est de constater que je m'en suis remis sans même m'en apercevoir. Et ce sont précisément ces derniers jours passés au Marin qui me l'ont fait réaliser. Comment vous dire ça sans paraître trop présomptueux... Au fil du temps, à force justement de routine et de petits services, j'ai acquis une espèce de petite réputation. Oh, pas la réputation que je rêvais d'avoir au début de mon voyage non (Grand Ecrivain-Voyageur, autodidacte tout ça...), mais la réputation d'un type honnête sur lequel on pouvait compter, qui est là depuis longtemps et qui sait des choses. Une référence, un pilier de la communauté comme ils disent dans les séries américaines.
J'ai presque honte d'écrire ça... Sérieusement, jamais je n'aurais pu imaginer écrire un truc pareil si cela ne m'avait pas été maintes fois répété juste avant que je m'en aille. Je n'en avais pas vraiment conscience, mais en fait les gens à force de me côtoyer me respectaient pour qui j'étais, et non pas pour qui j'étais sensé être... Alors d'accord, cela ne s'est pas fait du jours au lendemain, c'est un processus qui demande du temps. Mais déjà de savoir que cela est possible me donne une grande confiance en moi. C'est bien pour ça que je ne m'inquiète pas vraiment de la façon dont cela se passera au Rio Dulce. Si j'ai été capable, sans m'en rendre compte je le répète, de me construire une petite vie sympa juste en étant moi-même, et bien je peux le refaire.

16H00 : Au fait, il fait un temps splendide. La mer est belle, presque calme. J'ai déroulé un quart de la mule et on trace notre chemin à presque 5 Nds sans être trop ballotté. C'est parfait.

16H40 : Si seulement cette navigation pouvait être comme ça jusqu'à la fin... Tranquille et efficace. Mais hélas, j'ai un peu trop d'expérience pour savoir qu'il ne faut pas trop espérer en haute mer. On prend ce qu'on nous donne, et quoi qu'il arrive on essaye de faire avec.
Cela dit, j'envisage de me mettre à cuisiner avant que la nuit ne tombe. J'ai presque un kilo de poulet mariné qui m'attend dans le frigo, et cela serait bien dommage de devoir le refiler au poisson !

18H15 : Je me suis régalé ! Ça fait du bien de pouvoir avaler enfin un repas chaud. Du coup, tout le monde a mangé, et nous nous attardons un peu dans le cockpit. C'était une belle journée, alors en bon Capitaine j'ai décidé d'accorder quartier libre à mon équipage.
Zika vient de comprendre quelque chose d'important. Tout à l'heure elle m'a accompagné sur le pont et s'est juchée sur le roof en faisant un 360°, les yeux fixés sur l'horizon... Puis elle est venu se réfugier auprès de moi en pressant sa tête contre mon épaule. Je pense que Zika vient de réaliser que la terre avait bel et bien disparue !

Le mercredi 28 novembre 2018

06H40 : La nuit s'est bien passée. 50 Milles de plus au 280°. Ça ne casse pas trois pattes à un canard, mais ça fait quand même le job.
Hier au soir vers 23H30, Zika m'a fait un peu chier pour que je la laisse sortir. Je pensais que comme la veille elle avait juste envie que je la prenne avec moi, alors j'ai fait la sourde oreille pendant longtemps avant de finalement craquer. Aussitôt, elle s'est faufilée sur le pont pour faire ses besoins, la petite et la grande commission ! Je l'ai félicité à grand renfort de caresses et de bisous.
Sinon, RAS... Ah si, une chose ! Avant, lors de mes précédentes navigations je me réveillais à peu près toutes les heures pour vérifier l'horizon. Maintenant je m'aperçois que je dors par plage de deux heures à deux heures et demi... Ce n'est pas l'idéal pour la sécurité j'en conviens, mais après tout c'est la pleine mer, et pour l'instant je n'ai croisé que des cargos. Et ceux-la, mon Mer-Veille me les signale bien avant que je ne les vois.

07H10 : Ceux qui connaissent un peu la navigation en mer des Caraïbes, savent que depuis quelques années on assiste à une recrudescence d'attaques de voiliers en mer au large du Honduras. Oh, on ne peut pas vraiment appeler ça de la piraterie... Disons plutôt des vols ou des tentatives de vol, avec ou sans armes, perpétrées par quelques pêcheurs frustrés. Une demi-douzaine d'incidents de ce genre ont eu lieu ces trois dernières années. Pas de quoi fouetter un chat, mais tout de même suffisamment inquiétant pur justifier un petit détour.
Aussi ai-je choisi de passer bien au large du plateau continental hondurien, histoire de ne pas tenter le diable. Et si par malheur diable il y avait malgré tout... Et bien il aurait quelques difficultés à s'emparer de mon bateau, croyez-moi.

Quant à la sécurité dans le Rio Dulce, à part quelques vols d'annexes il semblerait qu'il n'y ait pas de souci à se faire. Ce petit coin de paradis s'est développé grâce au voiliers américains et j'imagine que les gens du coin n'ont pas vraiment envie de mordre la main qui les nourrit. Le fait est que d'après tout ce que j'ai pu lire, les gens qui font escale là-bas ne craignent quasiment rien.

08H30 : Il fait un temps splendide, un petit F4 venant de l'Est, 4,5 Nds à 150° du vent... Parfait ! Je savais que cette fenêtre météo s'annonçait presque idéale. C'est d'ailleurs ce qui m'a botté les fesses, parce que bientôt vont débarquer les vents de Noël avec leur cortège de pluies et de bourrasques. C'était The moment ou jamais pour partir. Et puis je ne voulais pas que ce qu'il s'est passé en juin se reproduise, prévoir de partir, arrêter une date et finalement devoir renoncer faute de fenêtre météo satisfaisante. Et accessoirement se taper une troisième saison cyclonique.
Mon plan initial était de partir le 15 novembre, et je suis finalement parti le 26. Ce n'est pas si mal après tout.

09H35 : Ben merde alors ! J'étais en train de ranger un truc lorsque j'entends un bruit sur le roof au dessus de la tête. Un coup d’œil dans le cockpit, merde Zika n'est plus là ! Je sors, et je vois madame allongée de tout sont long au pied du mât, les pattes bien calées avec le hale-bas ! Elle a l'air bien là... Mais je flippe quand même un peu parce qu'il suffit d'une vague un peu plus haute que les autres pour que... Bon allez, c'est bien mignon tout ça, mais si Touline n'a pas le droit de sortir du cockpit sans surveillance, toi non-plus ! Zou, à l'intérieur !
Je sais que je n'arrête pas de le dire, mais elle m'épate cette chienne.

11H00 : On se traîne un peu là... 3 Nœuds, ce n'est vraiment pas beaucoup compte tenu du vent et de la mer. Un courant contraire peut-être ? J'ai décidé de me mettre à 140° du vent (l'angle optimal au portant) dans l'espoir que ce l'on perdra en cap, on le gagnera en vitesse.

11H20 : Bon ben ça ne marche pas des masses cette histoire... Peut-être serait-il judicieux de larguer un ris ? Mouais, sans doute. En tous cas ce serait conseillé si j'avais un rendez-vous important avant la fin de la journée, c'est sûr. Mais ce n'est pas le cas, donc on va laisser les choses en l'état et profiter un peu de cette accalmie. Je vais faire cuire le poulet qu'il me reste, comme ça il se conservera plus longtemps.

12H00 : Bon... 3,8 Nds ces dernières six heures, ce n'est pas vraiment top. En plus j'ai perdu 20° en cap. Bien, d'abord manger, ensuite aviser.

12H40 : Je viens d'abattre de 40° pour mettre le bateau au vent arrière voile en ciseaux. On verra bien ce que cela donne.Pour l'instant on avance aussi lentement, mais au moins le cap est bon. Pile au 275°.

13H00 : Putain ça fait chier. Le vent est en train de virer au sud-est. Il va falloir que je change le tangon d'amure... C'est quoi ce binz ? Il n'y a absolument aucun nuage dans le ciel et le baromètre est à 1012 Hp depuis ce matin.

13H15 : J'ai relâché le ris n°2. On n'avance pas plus vite (si, juste un poil), mais le bateau est plus stable et le cap est meilleur. C'est déjà ça de gagné. Wahou ! Un surf à 3,4 Nds !!!! Ah non pardon, j'ai mal lu, c'était 2,4...

13H45 : Bon écoutez, on va laisser les choses comme ça parce que je ne me sent vraiment pas le courage de me lancer dans l'installation du Spi. En plus il fait une de ces chaleurs... Autant rester à l'ombre et attendre que ça passe. On est au 2ème jour sur 15 ou 16, ça nous laisse largement le temps de rattraper le coup. On est pas des plaisancier merde !

15H25 : Je bouquine, mais de temps en temps je jette un œil à l'arrière guettant un frisottis, une moustache, un signe quelconque que le vent est en train de revenir. Quedalle. J'ai connu pire comme pétole, on va dire que celle-la est molle. Une pétole molle.

16H30 : Pour m'occuper je fais et refais des calculs dans ma tête. Normalement si la route est parfaite, sans zigzags intempestifs, si on avance à 4,5 Nds de moyenne (c'est ce que l'ai prévu dans mon plan de nave), on va mettre 15 jours. A 4 Nds on mettra 17 Jours. Et enfin si on va à 3,5 Nds (moyenne de ma transat en 2012), on mettra 19,5 jours !
Ce qui veut dire que même avec un moyenne de merde, j'arriverai à temps avant que mes référents à terre (coucou Jean-Lou, coucou Monique !) ne s'inquiètent.
Je le répète, si la route est parfaite. Ce que je sais être absolument impossible ! Mais rendez-vous compte tout de même. Un Nœud en moins, et cela représente cinq jours de retard!Vous comprenez pourquoi j'apporte une attention toute particulière à ces fichues moyennes ?

17H45 : Le soleil se couche, il est temps de remettre ma vieille polaire toute élimée qui me tient chaud en mer depuis bientôt huit ans. Car oui messieurs-dames, j'ai froid.

18H30 : Comme je m'en doutais, cet après-midi n'a pas été des plus fameux. 16,2 Milles de parcourus en six heures, ça fait une moyenne de 2,7 et ça fait descendre ma moyenne générale à 4,9 (les chiffres... Je sais que ça vous gonfle mais c'est important). Mais bon, ce sont les aléas de la mer n'est-ce pas ?
Tout le monde a dîné et on s'apprête à refermer les panneaux. Une fois bien sûr que j'aurais récupéré Touline qui vient de filer sur le pont. Elle croie que parce que je suis en train d'écrire je ne la vois pas la garce...

18H45 : Nom de Dieu de Bordel de Merde ! Tentative de mutinerie sur La Boiteuse ! Zika voyant que sa copine Touline refusait de se laisser enfermer a décidé de se montrer solidaire de sa camarade et l'a rejoint dans son mouvement de protestation ! J'ai dû courir après les deux pendant dix minutes ! Je vous prie de croire qu'après avoir réussi à enfin les coincer, je les ai balancé sans ménagement à l'intérieur. Allez zou, à fond de cale les rebelles ! Non mais des fois, c'est qui le Capitaine ici, hein ?

Le jeudi 29 novembre 2018

06H15 : Je sens que ça va être une journée de merde... Je n'ai pas dormi plus de cinq heures cette nuit. Ver 01H30 il a plu (un peu), et vers 03H30 mon Mer-Veille a sonné pour me signaler un bateau. J'ai raté le point de six heures bien sûr, et griotte sur le clafoutis je suis tombé en panne de gaz. Et vous savez quoi ? La nouvelle bouteille ne marche pas ! Ajoutez à ça la débandade de l'équipage sitôt les panneaux enlevés... Donc là, excusez-moi, mais il faut que je me calme un peu.

06H45 : Ouf ! Ce n'était que le gicleur de la gazinière qui était bouché ! N'empêche, j'ai eu peur un instant que la bouteille soit défectueuse comme cela m'est déjà arrivé une fois au Marin... Si cela avait été le cas nous aurions été dans la merde parce que je n'en ai pas d'autres !

07H15 : J'ai remis La Boiteuse en ordre de marche après avoir fait le point, et comme je m'en doutais ce n'est pas fameux. Pas le bon cap, pas la bonne vitesse... Bref, j'ai lofé de 20°, repassé la GV sur bâbord, et on va essayer de rattraper tout ça.

07H40 : Jusqu'à présent, les sargasses étaient présentes mais de manière dispersée. Là, elles commencent à se regrouper en petits bancs compacts. Je sens que mon régulateur ne va pas aimer ça...

08H30 : Nous voilà à 140° du vent, tribord amure. Cap au 280°. La Boiteuse n'avance pas forcément plus vite mais au moins on va dans le bon sens.

10H00 : Bon ben je crois qu'on peut désormais dire que les besoins de Zika sur le pont sont une chose acquise ! Elle y va d'elle-même, fait ce qu'elle a à faire, et revient aussitôt après dans le cockpit.

12H10 : On avance plutôt bien. 4,5 Nœuds ces dernières cinq heures au 270°. Je peux même me permettre de lofer de 5°... Ok, ça c'est fait. Un petit tour d'horizon pour la forme... Rien A Signaler. Le souci c'est qu'à présent j'ai une petite faim... Mais que je n'ai absolument aucune envie de me faire à manger. Rhoooo.... Je sais ! Des cookies au chocolat, trempés dans une tasse de café ! Voilà une idée qu'elle est bonne !

13H50 : C'est quand même génial la technologie non ? Maintenant, si je veux savoir où je suis et si ma route est bonne, je n'ai même plus à lever mon cul de mon banc. J'allume mon téléphone et hop ! En un instant je sais où je suis et où je vais ! Trop cool !

14H40 : Je regarde ma chienne à mes pieds, bien calé dans ses coussins, et je repense à l'allure qu'elle a quand elle pique un sprint. Je repense à ce lundi matin avant de partir, quand nous étions sur la plage des Anses d'Arlet. Je l'ai faite asseoir, j'ai enlevé sa laisse et j'ai dit : Zika, Allez !
Vous l'auriez vu partir comme une fusée ! Un vrai lévrier des mangroves ! Bordel, qu'est-ce qu'elle est belle ma Zika quand elle court... Vous n'avez pas idée. Il faudra que je la filme un jour.
Pour l'heure, elle passe ses journées et ses nuits cloîtrée dans sa maison qui n'arrête pas de rouler, de rouler encore... Et si elle le fait, c'est pour moi. Alors oui, j'ai un peu honte de moi sur ce coup-la. Pardon ma Zika.
Mais tu vas voir, cela va valoir le coup au final, je te le promets ! Là bas tu pourras courir après les singes, les iguanes, les perroquets, les caïmans... Non, pas les caïmans ! Tu t'approche pas des caïmans ! (En plus tu nages comme une casserole) Tu verras, je suis sûr que ça va te plaire. En plus, je me suis renseigné et on m'a dit que là-bas les gens adoraient les chiens ! Pas comme ces méchants martiniquais qui, pour la plupart, ne pensaient qu'à te donner des coups de pied !
(J'ai bien dit pour la plupart hein ! 80% pas plus. Les 20% qui restent sont super-sympas avec les chiens, alors ne commencez pas à m'engueuler)

16H10 : Au fait, permettez-moi d'apporter une petite précision concernant cette nave. J'ai dit que nous allions au Rio Dulce au Guatemala et c'est vrai. Mais d'abord nous devrons faire un arrêt dans le port de Livingston afin de sacrifier au rituel immuable des formalités migratoires, douanières, policières et sanitaires. Ce n'est que le lendemain, ou le surlendemain, ou même après, tout dépendra de mon état physique et celui du bateau, que nous pourrons entreprendre la remontée du fleuve. Cela devrait nous prendre une petite journée pour rallier la ville de Fronteras où ce trouvent les marinas. Donc, la destination de cette Trans-caraïbe, puisque c'est comme ça que ça s'appelle, sera Livingston, département d'Izabal, Guatemala.

16H40 : Deux choses importantes de faites ! 1) Je viens de chier. Ce qui met fin à ma constipation habituelle les premiers jours de nave. 2) Je me suis rasé !

16H50 : Merdum. Il y a un gros cumulus qui arrive droit sur nous. A mon avis, je ferais mieux de ranger un peu le cockpit et de mettre tous les trucs qui craignent à l'abri. Je n'aime pas les grains en général, mais les grains par vent arrière, je déteste !

17H40 : Ça y est, c'est passé. Peu de pluie, mais pas mal de vent. Le problème c'est que j'en aperçois un autre qui arrive derrière. Je sens que la soirée va être longue...

18H05 : Ouf ! J'ai réussi le tout de force de donner à manger à Zika, faire le point et ensuite rameuter le troupeau pour l'enfermer dans l'étable avant que le prochain grain n'arrive. Je ne vous cache pas que ça a ruer dans les brancards, mais parfois faut c'qui faut.

18H15 : Si mon GPS ne m'indiquait pas que je suis en train de faire route vers l'Ouest, ce serait ma montre qui me le dirait. En effet, il y a trois jours le soleil s'est couché vers 17H30, alors qu'à présent le disque jaune disparaît sous l'horizon ver 18H00. Et ça va être comme ça tout du long. C'est pour ça que j'ai décidé que pour cette Trans-caraïbe, puisque nous allions traverser deux fuseaux horaires, j'allais pratiquer le changement d'heure à bord. Lorsque nous serons à mi-chemin, lundi normalement, je reculerais toutes les pendules du bord d'une heure. Et ensuite, une heure encore lorsque nous arriverons. Comme ça nous serons en phase avec le Guatemala.
Lors de ma trans-équatoriale en 2012, c'est une chose que je n'avais pas faite. Et je peux vous dire que le décalage à l'arrivée c'était quelque chose ! Bref, j'ai décidé que cette fois-ci je ne ferais pas la même erreur.

18H40 : Pfiouuuu... Le grain est passé, et celui-la était chaud ! Tout est détrempé ! Heureusement, j'aperçois les étoiles qui scintillent derrière. A priori on est tranquille pour un moment. Bonne nuit !



Le vendredi 30 novembre 2018

06H30 : Zut ! J'ai encore raté le point de six heures... Mais il faut dire que la nuit n'a pas été des plus facile. On a essuyé, je ne sais plus, trois ou quatre grains, et j'ai dû plusieurs fois dégager la pâle du régulateur de sa gangue de sargasses. Je crois que le dernier grain était vers 03H45 du matin... Ensuite j'ai dormi. Le bon côté de la chose c'est qu'au niveau de la route on a dû faire un carton. M'enfin, je vous dirais ça tout à l'heure.
Sinon, vers 01H30 Zika a demandé à sortir pour faire ses besoins (comme si elle ne pouvait pas le faire aux heures ouvrables hein ?). Comme ça, d'un seul et unique jappement impératif. Wouaf ! D'habitude c'est plutôt du genre : Ô Monseigneur et Maître, regardez cette mine affreuse que j'ai ! Entendez ces soupirs qui émanent du plus profond de mon cœur... Là c'était Wouaf, j'ai envie de chier !
Je me demande si mon équipage n'est pas en train de fomenter une mutinerie derrière mon dos...

07H05 : 61,5 Milles de parcourus en treize heures ! Ça fait une moyenne de 4,75 Nds. Cap au 285°. C'est presque parfait. Dommage qu'avec La Boiteuse ce genre de chiffres ne s'obtiennent que dans l'inconfort et la douleur.

07H05 : Bon ben les enfants, je crois qu'on va manger du grain ce matin. Il y en a un qui est en train de nous passer devant, et le suivant sera très probablement pour notre pomme.

07H30 : Ah... On va peut-être éviter la douche finalement... Tout à l'heure j'ai fait un petit tour d'inspection sur le pont. J'en ai profité pour balancer les crottes de Zika par dessus bord, mais j'ai aussi observé avec attention mon écoute de foc et plus particulièrement l'endroit où elle est prise dans la mâchoire du tangon. On voit bien que ça rague (ça frotte et ça use), mais pas de quoi s'alarmer pour l'instant.
De même, j'apporte une attention toute particulière à mon portique. Je sais qu'il n'est pas aussi solide que je le voudrais, surtout depuis que j'y ai fixé un deuxième panneau solaire de 150 W en prévision de...

Ah ben si, la douche ! J'ai juste le temps de m'abriter sous mon vieux duvet de l'armée avec Zika ! Duvet qui n'est plus si étanche après trente ans, vous vous doutez bien.

Qu'est-ce que je disais ? Ah oui ! Un deuxième panneau en prévision de la latitude plus élevée du Guatemala, et du ciel généralement plus couvert qu'en Martinique. C'était en février de cette année... Comme quoi, quand je vous dit qu'il s'agit là d'un projet longuement mûri, c'est vrai !
Bref, faire fabriquer un nouveau portique ad-hoc m'aurait coûté beaucoup trop cher au Marin. Surtout que dans l'idéal j'aimerais assez un portique en résine époxy, ou en alu, du genre de ceux qu'on trouve sur les OVNI, ou sur les Allures. Re-bref, j'ai fait au mieux avec ce que j'avais en apportant un soin particulier au haubanage avec de la tresse de dynéma de 6mm. Ce n'est pas très joli, mais ça tient. En tous cas, on s'est pris 50 Nds au mouillage cet été, et ça a tenu.
Cependant, avec le roulis et les dérapage de La Boiteuse je me méfie un peu quand même... Voilà pourquoi je le surveille.

09H00 : Une autre des raisons qui m'ont incité à me rendre au Guatemala, c'est que a priori je pourrais y rester au moins un an, sans avoir à corrompre qui que ce soit. Parmi tous les pays que j'ai envisagé de rejoindre ; Venezuela, Colombie, Panama... Le Guatemala est le seul où je n'ai trouvé aucune info à ce sujet. Pourtant, j'imagine bien qu'il doit y avoir de la corruption comme hélas partout en Amérique centrale, mais le fait est qu'a priori il n'y en aurait pas au niveau des autorités de Livingston.
Vous le savez, ou pas si vous débarquez sur ce blog, j'ai une sainte horreur de la corruption. En bientôt neuf années de voyage, je n'ai jamais, je dis bien jamais, accepté de payer un pot de vin. Jamais. Et tant pis si cela me fout dans la merde. Tant pis si cela m'empêche d’accéder à certaines choses ou à certains endroits, mais en ce qui me concerne il s'agit d'une question d'Honneur.
Je rappelle pour info que la corruption ou l’extorsion (dans le cas par exemple ou un agent officiel vous demanderait un petit cadeau pour accélérer vos démarches), sont des délits punis par le loi dans tous les pays du monde. Y compris ceux où ces pratiques sont devenus tellement courantes qu'elle semblent « normales ». Et j'ajouterais pour finir qu'on ne donne pas un pourboire à un fonctionnaire qui fait son travail, bordel !
Donc voilà, on verra comme ça se passera, mais je sais que je ne plierais pas sur ce sujet. En tous cas, j'espère vraiment ne pas en venir à être obligé de le faire... Car sinon je vois mal comment j'arriverai à me regarder dans la glace.

12H20 : La matinée c'est bien passée, avec le même petit F5 aux fesses et une mer pas trop houleuse. Comme cette nuit j'ai peaufiné le réglage du régulateur d'allure (la tension dans les drosses doit être réglée au poil de cul près), on a fait plus ou moins la même moyenne que cette nuit.
J'ai dû jeter le poulet mariné qu'il me restait et j'ai attaqué ma provision de Noodles. A moins de pêcher, ce qui ne me tente pas vraiment vu l'état de la mer et les sargasses omniprésentes, je n'ai plus trop de protéines animales à me mettre sous la dent. Je reconnais que cette fois-ci, j'ai un peu bâclé mon avitaillement... C'était une erreur, que j'espère vraiment ne pas devoir payer plus tard.

12H55 : Bon, on a un petit souci là... La toile anti-UV de la mule est en train de se découdre par endroit. Il va falloir que je surveille ça de très près. Ma mule, c'est la voile la plus importante sur la Boiteuse. En tous cas la seule voile d'avant que j'ai, capable d'assurer vraiment dans le mauvais temps.

13H45 : On a du bol, la force du vent baisse et j'aperçois une large portion de ciel bleu derrière nous.

15H40 : Au fait, j'ai oublié de vous dire que ce midi nous avions parcouru le quart du chemin. Grosso-modo, nous sommes dans les temps.

17H25 : Bon ben je crois que la pause-grains est finie les enfants. Espérons que les gros machins tous noirs que je vois derrière me laisseront le temps de faire le point, de nourrir les bêtes, de me nourri moi-même, et de préparer le cockpit.

18H05 : 5,23 Nds de moyenne sur les six dernière heures. Yes ! En plus j'ai eu le temps de tout faire, sauf de ranger. Mais j'ai une demie-tortilla sur le feu en ce moment. On va traîné un peu le temps que je mange, ensuite tout le monde au lit !


mardi 3 avril 2018

La fin d'une histoire (?) Partie 2

14°27.377N 60°52.005W
Baie des Cyclones, Le Marin, Martinique

Partie 2 : La perte de sens

Comme raconté plus tôt, mon retour en Terres Françaises fut salué par une grande claque dans la gueule. Un retour plutôt fracassant à une réalité que je n'avais pas su, ou pas voulu, envisager. Je n'étais pas aussi exceptionnel que je le pensais, et je n'étais plus aussi jeune que je le pensais... Bref, il allait me falloir encaisser tout ça. Le digérer, l'assimiler, avant de pouvoir en tirer les conséquences, et avancer. Sauf que dans mon cas, la digestion peut prendre du temps... En tous cas celle-ci aura pris deux ans !

La vue depuis mon bureau...
Au début de ma digestion, je pensais me retrouver devant un choix binaire. Soit je pliais l'échine, je revoyais mes ambitions à la baisse afin de rentrer dans le rang. Soit j'envoyais tout le monde se faire foutre et je continuais à croire que de bonnes choses peuvent arriver dans ma vie... Et comme souvent, j'optais pour la voie du milieu ; A savoir, se poser, attendre, et voir venir tout en me tenant près, aussi bien à aller pointer au RSA qu'à reprendre la route pour de nouvelles aventures. Tel le Bouddha moyen, je me posais donc à la croisée des chemin, à la fois attentiste et attentif. Et pour le coup, la marina du Marin se trouvait être le lieu idéal pour ça.
J'entends ici et là dire des horreurs sur la marina du Marin. Comme quoi ce serait un lieu de perdition, un cimetière pour marin, un ghetto pour blancs, etc... Peut-être, pour certains en tout cas. Mais probablement ni plus ni moins qu'ailleurs. Et j'ajouterais que personnellement j'adore la marina du Martin. J'ai tout ce dont j'ai besoin à portée de patte folle, ou à portée d'annexe. J'ai mon bar, mon wifi, mes copains... Des techniciens compétents pour mon bateau. Une relative sécurité en cas de mauvais temps. Bref, si ce n'étaient les cyclones, la vie chère et ces alizées de merde, ce lieu serait juste parfait pour moi, et j'y finirais volontiers mes jours sans me poser de question. J'ajouterais, avec circonspection, car je ne voudrais pas déclencher une polémique, que la Marina du Marin représente un havre de paix sur cette île en proie à un racisme ambiant qui franchement me débecte.
Mais bon, à l'époque je n'en étais pas encore arrivé à une telle conclusion et je tentais encore de faire le tri entre mes désirs et la réalité...

La chiotte toute moche
Je me posais donc, et me laissais ballotter par la vie. Et celle-ci ne m'épargna pas durant ce premier été... J'attrapais le virus Zika, le moteur de La Boiteuse rendit presque l'âme, mes haubans décidèrent qu'ils devaient être changés, une chiotte toute moche débarquait dans ma vie, l'ouragan Matthew me fila quelques sueurs froides et en août j'appris le décès de mon père... Bref, l'été fut plutôt chaud, mais cette succession d’événements plus ou moins dramatiques eut la vertu première de m'empêcher de me poser trop de questions. Pendant ces quelques mois je fus dans la réaction au lieu d'être dans l'action. Je remettais à plus tard mes questions sur mon avenir à moyen et long terme. Du coup le temps passa vachement vite... Et c'est aux environs de Noël 2016 que mon cerveau se remis à fonctionner normalement. C'est à dire à faire des nœuds !

Mercedes façon puzzle
Avec la nouvelle année La Boiteuse se retrouva quasiment comme neuve. Moteur refait, gréement changé, mon fier navire était prêt pour reprendre la route. Par contre son Capitaine lui, l'était beaucoup moins... J'étais au ponton depuis un an, sans avoir navigué un seul jour, et franchement cela me plaisait bien. Mais les gens que je croisais tous les jours me posaient toujours la même question : « Alors, quand est-ce le départ ? ». Je souriais, bêtement... Et je répondais « Bientôt » ! Alors qu'au fond de mon cœur, je n'avais qu'une envie ; Que l'on arrête de me poser cette question ! J'avais envie de hurler à plein poumon que l'immobilité n'était pas un pécher ! Que j'avais le droit de me sentir bien ici ! Et puis que... (Non, ça je n'avais pas vraiment envie de le crier sur tous les toits, mais c'était un rêve que j'entretenais dans un coin de ma tête) J'avais encore l'espoir de rencontrer quelqu'un. Quelqu'un de ma culture, avec les mêmes questions que moi, et peut-être un projet de vie qui me donnerait envie de reprendre la route puisque qu’apparemment je n'en avais plus envie...
Le voyage de La Boiteuse semblait peu à peu perdre tout son sens, et je me disais que peut-être, je dis bien peut-être, si l'amour venait de nouveau à se présenter, et bien... Il le retrouverait.

Elle est pas belle la vie finalement ?