lundi 12 octobre 2015

Coup de vent sur Trinidad

10°40.788N 61°37.257W
Carenage Bay, Trinidad

Quelques minutes après mon arrivée à Carenage Bay, je retrouvais Patrick à bord du Capsun pour un café bien mérité. Nous étions ravis de nous revoir après six mois, et nous échangeâmes les premières infos. Patrick était depuis deux mois au mouillage, et semblait content de son sort. L'endroit était assez sécurisé, peu de vent et de houle, les fonds étaient fait de vase fine mais semblaient tenir. L'argument final du coût, 100 US$ par mois, termina de me convaincre : J'allais m'abstenir de prendre une bouée et allais mouiller au milieu des copains. Après tout, j'avais bien mouillé deux mois dans le fleuve Kourou et il ne m'était rien arrivé... Et pourtant ce n'était pas une sinécure, croyez-moi !
Ainsi, en milieu d'après-midi la lancha du club et son moteur de 40 chevaux m'aidait à mouiller mon ancre au milieu des autres.

La Boiteuse au mouillage
Tout se passait bien, et ce jeudi 08 octobre présumait d'être comme tous les autres jours. Ensoleillé le matin, avec peut-être quelques nuages l'après-midi. Personnellement, j'attendais la pluie avec impatience car il n'avait pas plu depuis mon arrivée et je n'avais pas envie de me taper une corvée de bidonnage. N'ayant rien de particulier à faire, j'ai passé ma matinée sur mon ordinateur tout en papotant avec les copains. Puis, vers midi chacun a regagné ses pénates pour le repas, et bien plus important, la sieste qui s'ensuit.

Ça se lève...
J'arrive sur mon bord et commence à me préparer à manger, un pavé de steak américain avec quelques pâtes. Dehors, le ciel est couvert et le vent s'est levé. La Boiteuse commence à tirer des bords sur son ancre.
Soudain, alors que je peaufinais la cuisson de ma viande, j'entends le son aigrelet d'une corne de brume en plastique. Vous savez, ce genre de truc qu'on trouve dans les ships et qui ressemble à un jouet d'enfant... Et qui en a la puissance. Il s'agit d'un de mes voisins, Brice sur Chintouna, qui cherche à attirer l'attention des boat-boys parce qu'il a repéré deux voiliers dans le fond de la baie en train de jouer les autos-tamponneuses. Les deux ont beau être sur corps-morts, ils ont quand même trouvé le moyen de se retrouver nez à nez et de se toucher.
Le vent emporte les tut-tut-tuts de la corne, et sur le ponton personne ne réagit. N'écoutant que ma gentillesse proverbiale j'éteins alors le feu sous la poêle et je saute dans mon annexe pour aller proposer mon aide. Après un détour par Chintouna, je fonce vers le ponton et averti les employés qui prennent leur temps, tout leur temps, pour aller voir ce qui se passe. Sur le retour, je refais un arrêt chez Brice, et on commence à papoter sur nos diverses expériences de mouillage, les coins qu'on a faits, le type d'ancre, le métrage de chaîne, etc. Kourou restant une référence en matière de mouillage merdique ! Bref, probablement le sujet de conversation le plus prisé du marin-voyageur, et personne n'est pour l'instant inquiet quant à la tenue de son propre mouillage.

Sauf que pendant que nous causions, ça commence à se lever vraiment... Des risées arrivent de tous les côtés et s’abattent sur la petite baie en soulevant des embruns. Euh... Il serait peut-être temps que je rejoigne mon bord non ? Je fonce vers La Boiteuse et alors que j'accroche le boute de l'annexe je vois du coin de l’œil Chintouna qui commence à déraper !
Bordel ! Même pas deux minutes avant, nous parlions de la tenue de notre ancre et de la confiance que nous y mettions, c'est vraiment pas de bol...
J'entre dans le carré, et je m’apprête à remettre le feu sous les pâtes lorsque j’entends gueuler à l'extérieur. Je jette un œil... Putain ! Là c'est moi qui ai décroché !!! Le voilier que je vois derrière moi et vers lequel je me dirige, ce trouvait encore il a deux minutes à 50 mètres de moi ! Son propriétaire, un brésilien, est à l'avant et commence à placer des pare-battages en prévision de l'inévitable collision ! De mon côté, malgré le préchauffage défectueux je m'échine à essayer de démarrer le moteur. En vain...

La Boiteuse recule toujours sous les bourrasques de plus en plus fortes. Je laisse tomber la clef de contact et je me précipite à l'arrière pour parer autant que faire se peut les dégâts. Le régulateur manque d'écrabouiller l'annexe du brésilien, une Babana Boot d'une extrême fragilité. Heureusement, au dernier moment La Boiteuse vire un peu, et l'annexe rigide que m'a loué la marina fait tampon entre nos deux bateau. Ouf ! Ça passe sans dégât !

Mais ce premier obstacle évité, il en reste d'autres... Je décide de sortir mon ancre de secours qui se trouve au fond du coffre arrière. Je balance tout ce qui m'empêche d'y accéder dans le cockpit et je la sors... Pour m'apercevoir qu'elle est tellement rouillée qu'elle est inutilisable ! Là, je me maudis car il s'agit bien d'une négligence de ma part. J'aurais dû en prendre soin. Mais bon, c'est pas grave, pour l'instant j'ai autre chose à faire qu'à me faire des reproches car La Boiteuse vient de reculer de cent mètres et se dirige maintenant vers l'étrave d'un ketch américain.

Le Mighty Sparrow
A l'avant du ketch américain en acier, le Mighty Sparrow, il y a Mary-Ann, 74 ans, qui me regarde arriver droit sur elle. Boum, crac !!! La Boiteuse percute l'étrave du ketch avec son flanc tribord, glisse et se met bord à bord. Avec Mary-Ann nous tentons tant bien que mal de protéger nos bateaux respectifs avec des pare-battages, mais les vagues font danser les coques les unes contre les autres. Malgré nos efforts, je vois des bouts de listons qui éclatent avec des craquements sinistres... Soudain j'ai l'idée, peut-être saugrenue, d'essayer de m'amarrer au ketch, histoire d’arrêter de dériver. C'est une coque acier qui doit bien faire vingt tonnes, mouillées avec une grosse chaîne de douze, normalement ça devrait bien m'arrêter... Mais non ! Son ancre décroche à son tour et nous voilà partis tous les deux !

Là, ça se complique sérieusement... Nos deux bateaux liés entre eux par l'avant reculent et se dirigent droit vers le rivage. Au passage, nous percutons un troisième bateau sur corps mort, son davier éraflant sérieusement le flanc tribord du ketch. Franchement, à ce moment précis, je crois que nous allons aller tous les deux à la côte... J'en avise Mary-Ann, tout en là rassurant en lui disant que nous ne sommes pas en danger pour autant.
C'est là que la chance, qui s'était faite plutôt discrète ces dernières minutes, est intervenue. Nous avons dérivé encore sur une cinquantaine de mètres, puis l'arrière de la Boiteuse est venu percuter une épave bleue qui se trouvait là. Son safran s'est pris dans la ligne du corps mort, et du coup nos deux bateaux se sont trouvés immobilisés nez à nez. La Boiteuse retenue par son safran et cognant avec force contre l'épave, et le Mighty Sparrow accroché par l'avant à la proue de La Boiteuse...

Une épave bienvenue
La situation était précaire, mais elle avait le mérite de m'offrir une pause. Je ne sais pas exactement combien de temps s'était écoulé depuis que l'ancre avait décroché, sans doute moins d'un quart d'heure, mais j'avais l'impression que cela faisait des heures de que je bataillais. Le vent soufflait toujours très fort, entre 35 et 40 nœuds m'a t-on dit par la suite, et la pluie commençait à tomber.
Je jette un coup d’œil autour de moi : C'est la débandade dans la baie. Quasiment tous les bateaux au mouillage ont dérapé ou sont en train de le faire. C'est à dire en tout neuf voiliers... Obligés de remonter leur ancre en catastrophe et de faire des ronds dans l'eau en attendant que ça passe, ou pour le moins d'étaler au moteur.

Le vent se calme un peu, juste un peu, et maintenant c'est la pluie qui tombe en averse violente. Je me réfugie à l'intérieur et en profite pour fumer une pipe. Il n'y a rien d'autre à faire qu'à attendre. Mon steak est froid dans la poêle mais je n'ai pas vraiment le cœur de me remettre aux fourneaux. Nous ne sommes pas encore en sécurité et la ligne de mouillage qui est coincée dans le safran est bien fine...
Le flanc tribord de La Boiteuse continue à frapper contre l'épave à chaque vague. Un de mes pare-battages a déjà explosé, et les autres peinent à faire leur boulot. Le liston a disparu sur plusieurs mètres, et à chaque choc j'aperçois des bouts de gelcoat qui volent. Putain... J'ai une pensée fugace pour ce que cette aventure va me coûter, mais je l'évacue très vite. Chaque chose en son temps. Pour l'instant je dois mettre La Boiteuse en sécurité.

Lorsque la pluie cesse enfin, et que le vent semble définitivement tombé, le bateau à moteur du club arrive enfin. Il s'en suit quelques palabres inutiles sur la manière de démêler le Mighty Sparrow et La Boiteuse, et sur le fait que je leur demande de me conduire sur un corps morts. Ça n'a pas l'air de leur convenir. A la fin, je hausse un peu le ton, et j'ordonne. Avec un moteur en rade, il est hors de question que je retourne au mouillage. C'est comme ça et ce n'est pas autrement.
Devant ma détermination, les employés cèdent et font comme je leur dis. On frappe une aussière à l'avant de la Boiteuse et je largue celle qui retient le ketch. Pendant que les 40 chevaux du hors-bord me halent, je remonte mon ancre qui fort heureusement n'est pas prise dans la chaîne du ketch. Mary-Ann me regarde partir un peu inquiète. Je la rassure en lui disant que son bateau ne bougera plus maintenant et que de toute façon dès que mon bateau est amarré, je reviens lui filer un coup de main et rester avec elle le temps que son mari Ron revienne.
Quelques minutes plus tard La Boiteuse est amarrée sur son corps mort. Dans la baie, les voiliers qui avaient levé l'ancre en catastrophe mouillent de nouveau les uns après les autres. Ron à rejoint son bord et le Mighty Sparrow est de nouveau ancré correctement. Le coup de vent est terminé et tout rentre plus ou moins dans l'ordre sauf que tous les bateaux ont changé de place !

Oups !
Comme promis, sitôt amarré je saute dans mon annexe de location, et je commence à faire la tournée des bateaux que j'ai touché en dérivant. Tout d'abord le brésilien. On a eu beaucoup de chance, car son annexe est intacte. J'ai pourtant bien cru que j'allais en faire du petit bois...
Ensuite je retourne vers le Mighty Sparrow. Lorsque j'arrive je suis dans mes petits souliers... Mais l'accueil de Ron et Mary-Ann me rassure assez rapidement. Ron est hilare et sa femme a retrouvé le sourire. Ça fait trente ans qu'ils naviguent dans ces eaux, et ils en ont vu d'autre !Tout en buvant un verre de jus d'orange, nous évoquons les dégâts qu'ils ont subi et que je me propose de rembourser, bien sûr, dans la mesure de mes moyens.
On verra demain me dit Ron ! Pour l'instant let's have a drink ! Ces deux petits-vieux du New Jersey sont décidément adorables !

Le liston est fichu
Bon, quelques jours sont passés depuis cet événement et son bilan est heureusement relativement minime. Enfin, ce que je veux dire c'est que ça aurait pu être pire. C'est La Boiteuse qui a le plus morflé, mais toutes proportions gardées ce ne sont que des dégâts cosmétiques. Cette semaine je vais aller voir un menuisier pour demander un devis afin de remplacer le liston. Pour le reste, et bien ce sera un peu de mastic et de l'huile coude. Un bon coup de peinture serait le bienvenu, mais je ne crois pas que j'en ai les moyens pour l'instant.
Pour les dégâts sur le Mighty Sparrow, Ron doit remplacer quelques centimètres de son liston à lui, plus quelques vis à remettre par-ci par-là. Rien de vraiment coûteux heureusement. Franchement, je trouve que je m'en sors bien...

Non, s'il y a dégâts, ils sont surtout dans ma tête. Moi qui commençais à avoir confiance dans mon mouillage, je me retrouve à détester ça encore plus qu'avant. Je hais les mouillages, mais à un point que vous ne pouvez pas imaginer !
Et ça, franchement, si on va au bout du bout de la logique, ça remet sérieusement en question mon voyage... Économiquement parlant je veux dire. J'ai déjà plus ou moins fait une croix sur les marinas à pontons, mais si je veux continuer à vivre sur mon bateau je ne me sens plus pouvoir me passer de corps morts pour autant... Bref, encore une grande question que je vais devoir résoudre dans les semaines qui viennent.

Ah oui, un dernier mot. Ce coup de vent imprévu a été bien plus fort sur l'île de Tobago où ils ont eu des vents de 60 nœuds. Et c'est là où se trouve Pelagos, Thétis et La Bella Flora dont je n'ai pas de nouvelles... Donc les copains, si vous me lisez, soyez gentils de me tenir au courant. 

Un mouillage peinard qu'il disait l'autre...


mercredi 30 septembre 2015

Du Suriname à Trinidad - 2/2

10°40.788N 61°37.257W
Carenage Bay, Trinidad

Le lundi 21 Septembre 2015 – Thon jaune et stratégie

05H30 : Nuit inconfortable. La Boiteuse a roulé comme une barrique, malmenant mon petit corps qui a eu du mal à se caler. Sinon, RAS. J'ai fait de mon mieux pour garder le cap, et pour la distance parcourue, on verra tout-à-l'heure.

06H00 : Exactement la même distance que la nuit précédente : 46 milles en 12 heures. Sauf qu'on a fait un peu trop d'Ouest et pas assez de Nord. Le ciel s'illumine peu à peu. Je coupe les feux.
Comme prévu, demain matin nous devrions être en vue des côtes de Trinidad. Ensuite, il restera encore 70 milles pour contourner l'île par le Nord et rejoindre Carenage Bay.

07H45 : Bingo ! Un petit thon jaune a décidé de se suicider sur ma ligne de traîne !


08H40 : Ah ben ça alors... Après deux jours à glander voilà que nous avons enfin un vent digne de ce nom. 4,5 nœuds de vitesse fond avec des pointes à 5,5 nœuds. Il faut que j'en profite pour optimiser ma route. Je tourne la molette du régul' de 5°.
En faisant u n tour d'horizon pour la forme, je me rends compte qu'il y a de plus en plus de sargasses. Pas encore de bancs compacts, mais quand même...

12H00 : 3,96 nœuds de moyenne sur six heures ! On frôle les quatre nœuds vous vous rendez compte !!? Non mais sérieux quoi... Heureusement qu'il me reste encore un peu d'humour.
Bon sinon, ce midi c'est darnes de thon grillées sur leur lit de vermicelles chinoises parfumées aux oignons et aux épices d'orient. C'est royal !

12H40 : Bouh... Après une ventrée pareille une petite sieste s'impose. La vie est belle !

15H30 : Je ne vous l'ai pas dit mais il y a quelques cargos et pétroliers sur ma route. Là, j'en ai trois à la queue-leu-leu sur tribord. De même, les fonts remontent et bientôt ce seront les plates-formes pétrolières qu'il va me falloir avoir à l’œil. Tien, ça me donne une idée d'ailleurs...


18H20 : Tout à ma lecture (La griffe du chien de Don Winslow, un roman passionnant), j'ai loupé mon point du soir. Pas grave. 3,95 nœuds en six heures au 310°, c'est bien. Je prévois d'aborder le passage entre les deux îles, le Galleons Passage, demain matin vers six heures. Ça veut dire que la deuxième partie de la nuit risque d'être un peu, comment dire, compliquée.

18H35 : Les sargasses se font de plus en plus denses. Il faut que je surveille le fletner du régulateur car ces saloperies se prennent dedans.

Zozio numéro Un
19H05 : Et allez... C'est reparti pour un tour. En plus d'une hirondelle, cette fois-ci il s'agit d'un de ces fous à casquette blanche, les mêmes que pendant la transat, qui a décidé de squatter la capote. J'attache Touline.

19H25 : Je n'ai pas très faim ce soir... Trop mangé de thon à midi. Je m'avale quand même deux mini-bananes.

21H30 : Moi qui voulait dormir un peu en première partie de nuit, c'est raté. Ça grouille de cargos. Et ces cons passent vraiment très près... Le vent se renforce, 5 nœuds de vitesse fond. Première plate-forme visible sur tribord.

Le mardi 22 septembre 2015 – Ça se complique

Zozio numéro Deux
01H45 : Je n'ai toujours pas fermé l’œil... Nous sommes en train de doubler les plates-formes. J'en compte une demi-douzaine. Plus les cargos, porte-conteneurs et autres pétroliers... Ça en fait des lumières !

01H50 : Oh ! Lumières de l'île de Tobago sur tribord !

02H35 : Ça-y-est, les plates-formes sont derrière nous. Pour l'instant j'ai dû dormir quarante-cinq minutes à tout casser.

04H30 : On entre le le Galleons Passage. Je dé-tangonne le foc et je lofe de 40° pour commencer à longer la côte nord de Trinidad.

06H15 : Le jour se lève. Au total je pense que j'ai dû dormir deux heures cette nuit. Les plates-formes sont loin derrière maintenant. Sur tribord arrière on aperçoit Tobago, et sur bâbord avant l'île de Trinidad. On a marché à quatre nœuds toute la nuit J'espère qu'une fois sorti du Galleons passage le vent ne me laissera pas tomber... Objectif du jour : Avaler les 70 milles qui nous restent à faire le plus vite possible, tout en longeant la côte et en profitant du paysage. Dormir aussi, ça serait bien... Allez, on dit qu'à quatre nœuds on arrive ce soir sur les coups de 23H30 !

L'île de Trinidad en vue !
07H00 : Vous voulez que je vous dise ? D'où je suis l'île de Trinidad est superbe ! Avec ces montagnes toutes vertes couvertes de nuages, c'est pile poil l'image que je m'étais faite dans ma tête. Une frégate nous survole.
Au fait Touline ! Tu sais ce qu'on va voir comme truc incroyable quand on sera arrivé ? Des pélicans !!! Oui, j'te jure ! Tu verras, ce sont de gros oiseaux tout bizarres avec un bec dans lequel tu pourrais tenir toute entière.

07H30 : J'ai descendu le pavillon surinamais et hisser le pavillon Q. J'ai un aveu à vous faire, j'ai omis de potasser les instructions nautiques concernant Trinidad et je ne sais pas trop comment je dois débarquer là-bas. Faut-il que je m'annonce à la radio en arrivant ? M'enfin, je vais aller directement au TTSA et on verra bien. Patrick (Capsun) m'attend là-bas et il m'expliquera tout ce qu'il y a à savoir.
Ah ouais, il y a une chose que je sais par contre, c'est que Touline n'est pas la bienvenue dans cette île... Comme la plupart des anciennes colonies britanniques, Trinidad a gardé une législation sur les animaux de compagnie complètement débile. Donc, motus et bouche cousue en ce qui la concerne... De toute façon, je pense qu'on va rester la plupart du temps sur bouée, donc cela m'étonnerait que l'on vienne me chercher des noises. Par contre, lorsqu'il faudra sortir le bateau pour la carénage, il va falloir ouvrir l’œil et le bon !

07H40 : Joli le courant ! On fait des pointes à sept nœuds alors que les voiles ne sont même pas gonflées par le vent, c'est dingue !

08H20 : On est toujours dans une veine de courant portante. Je voulais me rapprocher de la terre pour profiter de la vue, mais une telle aubaine ne se refuse pas. La Boiteuse glisse sur une mer d'huile à cinq nœuds... C'est magique !

09H40 : Pfff... C'était bien le temps que ça a duré, mais maintenant nous n'avons plus ni vent ni courant. Peut-être qu'en me rapprochant de la terre je pourrais bénéficier d'un effet de site ? On va essayer...

10H00 : J'entends le bruit que font les vaguelettes à deux ou trois cents mètres alors que là où nous sommes c'est le silence complet. Il y a des veines de courant (et de contre-courant) un peu partout et nous avançons selon leurs bons vouloirs. La mer bout même par endroit. Si seulement on avait un peu de vent pour passer tout ça...

Des montagnes, enfin !
12H00 : 24 milles parcourus en six heures. C'est normal étant donné la vitesse de dingue qu'on a eu en début de matinée. Mais si je tiens compte de la vitesse actuelle nous ne sommes pas arrivé avant demain matin 07H00... Je n'ai qu'un mot à dire, c'est déplorable. Il reste 48 milles à faire.

12H15 : Ah tiens, un voilier est en train de remonter la côte dans l'autre sens ! C'est vrai que nous sommes dans les Caraïbes maintenant, et il va falloir que je m'habitue à rencontrer plus de mes congénères.

12H25 : Jésus-Marie-Joseph ! Voilà un thermique ! On fait des super-pointes de vitesse à 3,5 nœuds ! Alléluia ! (Non, j'rigole, c'est la misère)

14H00 : On arrive autour de minuit si tout va bien. Si le moteur accepte de démarrer bien sûr... Parce que s'il refuse, je vais devoir tirer des bords dans le golfe de Paria.

14H15 : J'espère que là-bas la bouffe est vraiment meilleure qu'au Suriname. Il paraît que oui, d'après Patrick. J'ai lu aussi que T&T était le pays d'origine des steel bands. Plus exotique et symbolique il est difficile de faire mieux, n'est-ce pas ? Quant au climat politique et social, je n'ai aucune info pour l'instant. Si j'ai le temps (et je ne vous garantis rien) je me pencherai sur la question.
La côte nord de Trinidad est vraiment splendide avec ces hautes montagnes qui tombent à pic dans la mer. Et partout de la forêt... 
On est presque arrivé
15H00 : 24 + 14 = 38 milles. Je vais devoir passer la Boca Grande de nuit. Ensuite, c'est l'inconnu en ce qui concerne le vent. Y'en aura, y'en aura pas... No sé. Mais il y a quand même de grandes chances que je doive me taper les 14 derniers milles au moteur. Et si celui-ci refuse de démarrer... M'enfin, on verra bien. J'ai encore six heures devant moi pour réfléchir à la question.

15H50 : Merdouille, le vent tombe. J'ai carrément les voiles qui pédalent dans la semoule. Le régulateur décroche, et c'est le courant (pour l'instant favorable) qui nous pousse à 1,5 nœuds.

17H00 : Ça me tue ces arrivées merdiques... Ces fins de nave qui s'éloignent au fur et à mesure qu'on s'en rapproche. On dirait un jeu de gamin de cour de maternelle et ça m'énerve !

17H25 : Il y a une île sur bâbord, qui s'appelle Seau d'eau Island. C'est joli ces mélanges de noms français et anglais. Pittoresque n'est pas le mot que je cherche. Exotique non-plus... Euh... Choupinet ?

18H00 : Contre toute attente on a fait du 3,7 nœuds de moyennes ces six dernières heures. Reste 16 + 14 = 30 milles. Pour ce qui est de savoir quand on arrive, là franchement je n'ai plus envie de faire de prévisions. Pour l'instant nous sommes encore dans une veine de courant favorable. Les voiles battent et La Boiteuse est ingouvernable, et pourtant nous faisons quand même du 2,5 nœuds.

18H15 : YES ! Mercedes s'est faite un peu tirer l'oreille, mais elle a démarré ! J'ai décidé d'abréger mes souffrances et de terminer cette nave au moteur. Je vais quand même rajouter 20 litres de gas-oil, ça ne peut pas faire de mal.

18H45 : Un autre point délicat vient d'être réglé car je viens d'enrouler le foc. Putain, j'en ai chié... Apparemment d'avoir changé la drosse en Guyane n'a pas suffi, il doit y avoir quelque chose qui coince quelque part... Heureusement que je n'ai pas eu à le faire dans des conditions plus musclées ! Voilà encore un truc à rajouter sur la longue liste des choses à faire...

Boca Grande en ligne de mire
19H00 : Le soleil se couche et à contre jour j'ai Boca Grande en ligne de mire, et j'aperçois derrière les montagnes vénézuéliennes. Je ne sais pas si je vous l'ai déjà dit, mais j'adore voir du relief lorsque j'arrive quelque part. Après des mois de bassin amazonien, de voir de grandes et vraies montagnes est un plaisir.

19H50 : J'ai mangé mon dernier bol de nouilles instantanées. J'aperçois le phare de l'île de Chacachacare qu'il va me falloir contourner pour entrer dans le golfe. J'ai pensé un temps m'arrêter dans cette île pour la nuit, pour repartir le lendemain avec la lumière du jour... Et puis non, Patrick m'attends et je ne suis pas sûr que le moteur redémarre demain matin.

21H11 : Bon les enfants, là on a un gros problème. Le tourteau de l'arbre d'hélice vient de lâcher. Pendant quelques secondes il y a eu comme des vibrations et un drôle de grincement. Puis tout à coup on n'a plus entendu que le ronronnement du moteur... Je n'ai plus le choix maintenant. Je dois continuer et finir à la voile.

21H20 : Après quelques minutes de flottement, j'ai passé en revu mes options et je me suis repris. Tout ça n'est pas si grave finalement, et pour l'instant je ne suis pas en danger. Et après tout un voilier c'est fait pour avancer à la voile non ? A priori, j'ai suffisamment d'expérience pour gérer...

21H45 : J'évite de trop penser à la suite des événements... Je me dis qu'il faut que je prenne les problèmes au fur et à mesure qu'ils se présentent. D'abord passer cette foutue boca malgré le vent faible et les courants dans tous les sens. Ensuite, on verra bien comment ça se passe.

23H00 : RAS. L'entrée de la bouche est en ligne de mire. Je longe le nord de l'île de Chacachacare à quelques encablures des falaises. J'entends les vagues qui s'y fracassent. Le vent joue à cache-cache avec le relief. On passe de la pétole totale à des surventes modérées en fonction des trous dans le paysages... Le souci c'est que malgré le stress je commence à avoir sommeil. J'ai les paupières lourdes. Je vais me faire un café tiens...

23H10 : Pendant que je sirote mon café en fumant une clope, nous avons la visite de quelques dauphins qui viennent jouer autour de La Boiteuse. Je ne les vois pas vraiment, juste quelques remous sous le clair de lune, mais j'entends leurs souffles et le bruit des plongeons. C'est beau et quelque part (j'ai honte), j'ai envie de croire que c'est de bonne augure. En tout cas, mon stress est en chute libre.

23H25 : Ça y est, nous y sommes. On est dans la Boca Grande. J'ai le Venezuela sur ma droite et Trinidad sur ma gauche. Cap au Sud.

23H30 : Bizarre... On vient de se faire rattraper, avec un bruyant frissonnement, par un courant de marée. Plus un nœud au loch. Depuis un moment je joue avec les courants et les risées... C'est une navigation assez fine qui demande pas mal de concentration et de réactivité. Finalement, ce n'est pas si désagréable... En tous cas le grondement des falaises toutes proches est là pour me maintenir éveillé !

Le mercredi 23 septembre – Une arrivée coolissime

Des lumières partout
00H10 : On sort des bouches, et de l'autre côté c'est une autre paire de manche. Il y a du vent, des vagues et des lumières partout. J'aperçois Port of Spain, et pas mal de bateaux au mouillage. De gros bateaux d'exploration pétrolière, illuminés comme des sapins de Noël.

00H40 : A vol de mouette il reste dix milles à faire. Sauf que le vent est orienté au Sud-Est... C'est à dire qu'on l'a dans le pif. Il va falloir que je louvoie comme on dit... Ok, j'estime que pour faire ça en deux bords de prés serré, il faut que je continue sur ce bord-là pendant encore au moins une heure. Cap au Sud à 3,5 nœuds. J'ai le champ libre aussi je vais essayer de dormir un peu...

00H50 : Ça me vient à l'esprit maintenant ! Le bon côté de ces bords à tirer c'est que je devrais arriver à destination avec la lumière du jour !

01H55 : Merdouille ! Le vent s'oriente à l'Est maintenant. Je vais être obligé de continuer au 150° pendant encore une heure et demi... Fait suer !

03H15 : J'en ai profité pour dormir une quarantaine de minutes.

03H25 : Allez, ça doit être bon maintenant. On vire de bord.

03H35 : Et merde... Je ne pense pas qu'on puisse y arriver en deux bords comme prévu. Il va me manquer 10°... Bon, c'est pas grave. Je me rapproche du but et c'est déjà pas mal.

04H00 : J'ai réussi à me faire une autre tasse de café malgré la gîte et le tangage. On file à 4,5 nœuds, au prés ultra-serré, toutes voiles dehors. Ce bord, tribord amure, est beaucoup plus efficace que l'autre.

04H10 : J'ai échafaudé un plan. Vu le vent, et la configuration des lieux je pourrais à la rigueur mouiller tout seul, mais je doute de pouvoir attraper une bouée. Le plan c'est donc de tirer des bords devant le TTSA jusqu'à ce qu'il fasse jour et que quelqu'un me remarque. Putain, je ne sais même pas sur quelle fréquence je pourrais les appeler... J'suis nul !
Bon allez, il fait jour dans trois heures et d'ici là j'ai un autre souci à régler. Devant moi j'ai toute une flopée de gros culs au mouillage qui forment comme un rideau. Il va falloir que je me faufile...

04H22 : Cool ! J'ai un dauphin qui fait des bonds sur tribord !

04H33 : Là je suis en train de passer entre deux monstres d'acier hauts comme des immeubles de six étages. C'est chaud !

05H00 : Je vire de bord pour éviter un gigantesque navire de forage. Le vent est en train de tomber on dirait. J'ai faim... je m'enfile deux bananes pour me caler l'estomac.

06H00 : J’enchaîne les virements de bord depuis un moment. Je ne les compte plus. A un moment j'ai fait l'erreur de vouloir passer sous le vent d'un de ces monstres, et je me suis retrouvé empétolé à quinze mètres d'une muraille d'acier. J'ai eu un petit moment de flip... Maintenant je fais gaffe de passer au vent pour rester manœuvrant. J'en suis au troisième rideau de bateaux au mouillage. Il en reste encore un à passer, plus un chapelet de petites îles que je n'arrive pas encore à distinguer dans le noir. Heureusement que j'ai Opencpn !

On est passé !
06H20 : YES ! Il commence à faire jour ! Et juste au même moment j'ai une petite bande de dauphin qui se joint à moi pour le dernier bord !

06H45 : Allez, il reste une petite île et une pointe à passer et on y est. L'ancre est à poste, prête à être mouillée. Les dauphins sont toujours là à jouer autour de La Boiteuse. Dans le soleil levant j'aperçois des pélicans qui volent en escadrille ! Wahou... Ça c'est coolissime comme arrivée !

06H50 : Le vent est presque tombé. Il reste juste une légère brise. J'en ai profité pour enrouler tant bien que mal le foc au trois quart. Je frôle l'îlet de Carera Island et j'entends des coqs qui chantent !
Je vais peut-être y arriver tout seul finalement...

Carenage Bay
07H10 : Ça y est, je vois les voiliers au mouillage dans le fond de Carenage Bay. Pour l'instant on est poussé au vent arrière à deux nœuds et des brouettes. Je prends le risque de me rapprocher.

Je m'approche en effet, jusqu'à frôler la coque du Capsun. Je gueule : « Patrick ! » et c'est le chien Coyote qui me répond. Il est 06H15 heure locale, et tout le monde dort... Sauf peut-être ce voilier que je vois là-bas en train de remonter son annexe. Je m'approche encore et je demande en anglais si on peut me filer un coup de main pour accrocher une bouée. La femme sur le pont me répond qu'elle ne comprend pas ce que je dis avec un accent français ! Chouette, des compatriotes ! Je suis sauvé !
Je répète ma demande en expliquant que mon moteur est HS et que j'ai besoin d'un petit coup de main (et pendant ce temps là La Boiteuse empanne et continue à dériver entre les bateaux). Et c'est là que son mari qui l'a rejoint me répond qu'ils ne peuvent pas m'aider parce qu'ils s'en vont...

Je suis tellement scié que la seule chose que j'ai trouvé à répondre c'est : « D'accord... Bon vent alors ! ». Le type a sans doute décelé la pointe d'amertume que j'ai dans la voix, ou alors il a réalisé l'énormité de sa réponse, car il se rattrape en me suggérant de me mettre à couple d'une coque en bois qui est là, et d'attendre que les employés de la marina viennent m'aider quand ils embaucheront.

A couple, à couple...
A couple, à couple... C'est plus facile à dire qu'à faire car le bateau en question, il est derrière moi maintenant ! Je lofe, vire de bord, puis fait abattre La Boiteuse pour empanner une deuxième fois et me présenter pour aborder le bateau (en fait, je fais un tour complet si vous préférez). La Boiteuse a tout juste assez d'air pour être manœuvrable. Le bout-dehors cogne un petit peu sur la bordée. Je cours à l'avant frapper une amarre et nous voilà immobilisé ! Le temps de mettre deux pare-battages entre lui et moi, Touline a déjà bondit et pris possession de notre nouveau voisin.

Ouf ! La Boiteuse est arrivée à bon port ! Il est 07H30 du matin (heure de Paramaribo), et je viens de me taper 575 milles en 5 jours, vingt-deux heures et trente minutes. J'ai dormi moins de quatre heures ces dernières quarante-huit heures et je viens en prime de réaliser une arrivée sous voile pas trop moche... Franchement, je crois que j'ai bien mérité de me reposer !

Ma nouvelle vue !

lundi 28 septembre 2015

Du Suriname à Trinidad – 1/2

10°40.788N 61°37.257W
Chaguaramas, Trinidad

Le jeudi 17 septembre 2015 – Adieu le Suriname


06H40 : Le soleil se lève. J'ai environ quatre heures avant la renverse. Quatre heures pour terminer de préparer La Boiteuse, c'est plus qu'il n'en faut. Aujourd'hui, et après une des escales les plus courtes de l'histoire de ce voyage (vingt-quatre jours), je quitte le Suriname pour l'île de Trinidad. 570 milles au portant avec un maximum de 20 nœuds de vent. Logiquement nous devrions arriver dans la nuit de mardi à mercredi prochain.
Nous partons à trois bateaux : La Boiteuse, La Bella Flora et Pelagos. Ces deux derniers vont faire escale à Tobago avant de venir me rejoindre à Trinidad le mois prochain. Ce qui signifie que nous devrions naviguer plus ou moins de concert pendant la journée, mais ensuite nos bateaux respectifs se sépareront pour aller chacun de leur côté.

07H20 : Quand je suis arrivé à Domburg, et étant donné la configuration des lieux, j'ai tout de suite pensé à mon départ... Non c'est vrai, j'vous jure ! Depuis un paquet de temps je rêve de faire un départ à la voile, et c'est ce que j'ai décidé de faire ici. Mais comme je ne suis pas complètement taré, je vérifie quand même que Mercedes fonctionne. Ok, c'est bon, ça démarre au quart de tour.

08H15 : Bon ben... Je suis prêt. Y'a plus qu'à attendre que le courant du fleuve s'inverse et me mette face au vent, afin que je puisse hisser la Grand-Voile. Ça souffle joliment. Je sens que je vais me régaler à descendre ce fleuve !

Je la tiens !
08H35 : Encore quelques minutes à poireauter. Je vais me faire un café tien... Ça va me détendre. Touline elle, se détend à sa façon en jouant avec l'écoute de foc.

09H00 : Allez, c'est l'heure... Je hisse le la GV et je largue la bouée. Le bateau commence à dériver lentement puis vire en prenant le vent. Un petit tour pour saluer les copains, quelques coups de corne de brume, et nous voilà partis.

09H30 : Nous descendons le fleuve tranquillement. Vraiment tranquillement. Deux nœuds au loch. Le vent est tombé.
Apparemment l'enrouleur de voile d'avant fait encore des siennes... Je ne comprends vraiment pas ce qui peut clocher.


11H00 : Pétole. C'est le courant qui nous fait avancer à trois nœuds.

11H40 : La Bella Flora et Pelagos me rattrapent et me doublent juste avant de passer le grand pont. Oh les tricheurs ! Ils sont au moteur eux !

12H00 : Après le virage où gît l'épave du Goslar, je me retrouve face au vent. Il est peut-être temps d'allumer le moteur.
Oups ! On a un problème les enfants... Voilà que le préchauffage ne fonctionne plus ! Putain, ça marchait comme sur des roulettes tout-à-l'heure !

12H10 : Bon ça y est, Mercedes a enfin démarré. Mais il a fallu que je tire pas mal sur les batteries pour y arriver. Il se passe quoi là ?

13H00 : On ne va pas tarder à avoir un autre souci. C'est toujours la pétole, et c'est l'heure de la marée montante... Bientôt je vais reculer !
En plus il fait une chaleur à crever.

14H00 : On sort du fleuve, et le vent est là. Je continue encore au moteur le temps de parer tous les dangers. Le chenal est étroit et les fonds très hauts de chaque côté, alors autant rester dans les clous.

14H20 : Arrêt du moteur. Cap au 300° à 5 nœuds au près. Ce n'est pas exactement ce qui était prévu, mais je dois bien faire avec.

15H00 : Le près serré c'est chiant, moi je vous le dis. Mais je n'ai pas le choix.

16H10 : Ça-y-est, je peux enfin abattre de 20°. On est toujours à 50° du vent apparent avec un peu trop de toile. La Boiteuse gîte un peu... Les fonds commencent à descendre ; 5 mètres maintenant.

16H50 : La Boiteuse est sur les rails. Cap au 320°, au bon plein, toutes voiles dehors. La route est libre, je peux relaxer. Enfin.
Mine de rien cette journée aura été plus éprouvante que je ne l'avais présupposé. La tension, le fait de rester debout la plupart du temps en plein cagnard, tout ça m'a pas mal fatigué.
Même si le ciel est parfaitement bleu, la mer elle est moche. Les vagues sont courtes et frappent la coque par le travers et c'est désagréable. Normalement cela devrait adonner pendant la nuit... Je dis bien « normalement », parce que le NNE qu'on a en ce moment n'était pas prévu au programme lui !

18H00 : J'abats encore de 20°, et ça devient un poil plus confortable. Un poil. A 85° u vent on fait des pointes à 5,5 nœuds.

19H00 : Le soleil se couche sur une mer toujours laiteuse. Demain, lorsqu'il fera jour de nouveau, l'eau aura retrouvé ce bleu profond. La terre à disparue derrière moi, et les voiles des copains devant moi. On est seul, Touline et moi.

19H20 : J'ai mangé. Je vais essayer de dormir maintenant. Et vu ma fatigue je ne pense pas que cela devrait représenter quelque problème. Cependant je dois encore faire gaffe à nos amis les pêcheurs... Car nous sommes encore sur le plateau continental.

Le vendredi 18 septembre 2015 – Poissons volants et hot-dog

06H15 : La journée commence mal ! D'abord il a eu Touline qui qui n'a pas arrêté de miauler pour je ne sais quoi, jusqu'à ce que je découvre que ce qui la rendait folle, c'était un poisson volant échoué sur la moustiquaire du hublot resté ouvert. Pendant que l'eau du café chauffait, j'ai dû démonter le bordel pour que la belle puisse dévorer la bête. L'eau boue. Je me verse une tasse tout en gardant un œil sur Touline qui est maintenant dans le cockpit à fouiner histoire de voir si elle ne pourrait pas mettre la dent sur un autre poisson. Et bateau roule, je perd l'équilibre avec la tasse dans la main qui menace de se renverser sur l'ordinateur... Torsion des reins, flexion des genoux, et me voilà qui tombe sur mon cul dans la travée et la tasse qui vole. Et tout son contenu se renverse devinez où ? Sur mon bas ventre !
Je hurle. J'ai le pubis et la bite cramé au premier degré, du café partout dans le bateau et la chatte qui me regarde l'air de dire : Tu as dit quelque chose ?

Bref, avec tout ça j'ai raté mon point de six heures.

07H00 : 76 milles en 13 heures, ça fait 5,4 nœuds de moyenne. C'est pas mal du tout dis-donc ! Je vais abattre de quelques degrés histoire de corriger un peu le cap et de rendre la nave un peu plus confortable. Parce qu'avec cette houle de travers... Quelqu'un pourrait se blesser !
Tapouille sur bâbord.

07H40 : Des bancs de poissons volants s'égaillent au passage de La Boiteuse. Après avoir inspecté le pont, j'ai trouvé deux autres poissons échoués. Touline les a mangé, mais plus par gourmandise que par faim je pense.

09H30 : Cap au 320° à 140° du vent. Il faudrait que j'abatte de 10° pour bien faire, mais dans ce cas le foc va commencer à se déventer et je devrais installer le tangon... Et j'ai pas envie. Donc je reste comme ça. Normalement le vent devrait remonter un peu à l'Est et ça devrait corriger mon erreur.
Il fait beau, quelques nuages cotonneux par-ci par-là... Par contre la mer est toujours un peu chaotique.

11H40 : Le vent se calme un peu, mais pas la mer. Pas encore du moins. Pour passer le temps, je lis un peu, je somnole et je pense à ma future escale. A tout ce que j'ai à faire, et comment je vais pouvoir le faire sans que cela ne devienne une corvée. Dans ma tête je prévois de rester trois mois à Chaguaramas. Trois mois, je pense que ça sera suffisant pour tout faire... Et suffisant également pour choisir où je vais aller ensuite.
Vers le Nord et les Antilles ou bien vers l'Ouest et la Colombie ?
Même si la deuxième option a, à ce jour, ma préférence, je me dois tout de même d'envisager sérieusement la première.

12H10 : J'ai déjeuné d'excellentes nouilles chinoises. Sinon, c'est toujours pareil. On fait un 320° au lieu d'un 310°, mai c'est pas si grave. Le vent a encore faibli et la mer prend tout son temps pour faire pareil. RAS à l'horizon, je vais piquer un petit somme.

C'est l'heure de la sieste
15H20 : J'ai dormi quasiment deux heures d'affilé ! Même si ce n'est pas top pour la vigilance, faut croire que j'en avais besoin... On se traîne à trois-quatre nœuds, et je me dis que ça valait bien la peine de partir sur les chapeaux de roue pour ensuite perdre tout le temps qu'on a gagné. Pfff... J'vous jure, la voile c'est frustrant parfois.
Je ne demande pas la lune pourtant. 4,5 nœuds dans une mer maniable, c'est tout ce que je demande !

18H00 : Nous sommes à 100 milles au large du Guyana, pays dont l'humanité toute entière ne sait rien il convient de le préciser. A ce train-là on devrait arriver dans quatre jours, et ça me convient très bien. Nous sommes sur des fonds de plus de 1000 mètres, cela veut dire également que je vais pouvoir dormir !
Vous ai-je dit où j'allais ? Oui, à Chaguaramas près de Port of Spain sur l'île de Trinidad, d'accord. Mais ce que vous ne savez pas c'est que j'ai l'intention de mouiller au Trinidad & Tobago Sailing Association (TTSA) à quelques milles des chantiers les plus courus. Un endroit a priori beaucoup plus bucolique que là où tout le monde va, et surtout pas cher ! 100 USD/mois ! Là-bas, je vais retrouver Patrick (vous vous souvenez du Capsun ?), mais aussi Nadine et Louis rencontrés il y a six mois à Salvador, Alain, Thomas... Bon allez, bonne nuit les gents, j'ai sommeil.

Le samedi 19 septembre 2015 – Chien de garde et hirondelle

06H10 : C'est le mer-veille qui m'a réveillé. Cargo sur bâbord avant ! Plus des lumières bizarres juste à côté, genre gyrophare orange. Le timing est parfait puisque j'ai eu la paix toute la nuit. 52 milles et 4,4 nœuds de moyenne sur les douze dernières heures.

06H25 : Le cargo s'éloigne, mais on dirait que le gyro orange se rapproche de ma route. J'abats un peu pour l'éviter.

06H45 : Il fait jour maintenant et je peux voir ce bateau bizarre qui après s'être approché semble naviguer parallèle à moi et à la même vitesse. Coque verte, avec les structures jaune, et toujours ces faux oranges, genre DDE. Ah ça y est, il fait demi-tour et semble rejoindre l'autre cargo... Si j'étais parano je dirais qu'il s'agissait d'un chien de garde. Mais qui était-il et qu'était-il chargé de protéger... Mystère.

Dès que ça mord, je t'appelle
07H45 : Je mets un ligne à l'eau. Touline se propose de la surveiller. J'accepte de bon cœur.

09H05 : J'ai retardé autant que possible, mais là je suis bien obligé de tangonner le foc à contre. 10° de différence avec la bonne route c'est une chose, mais 30° en est une autre. Mais avant ça je vais me manger une part de chadek. Vous ne connaissez pas le chadek ? En gros, c'est comme un gros, très gros pamplemousse, sans l'acidité et qui s'épluche et se mange comme une clémentine. C'est délicieux !

09H25 : Voilà qui est fait. Cap au 300°, voiles en ciseau et foc tangonné. Première conséquence, je perd un nœud.

10H30 : Au début, je croyais que j'avais mal réglé mes voiles, mais non. Le vent est en train de se casser la gueule. Fait suer, on fait du trois nœuds maintenant... Et en plus le bateau roule comme une barrique saoule. Au moins on va dans la bonne direction.

12H00 : La journée se déroule tranquillement sous un ciel parfait. Si on pouvais aller plus vite ce serait là aussi parfait.

16H00 : De dieu ! J'ai dormi tout ce temps ???? J'ai la tête dans le cul... Bon, laissez-moi le temps de prendre un café et je reviens vers vous.

Ok, c'est pas vraiment la joie puisque nous avons fait à peine 12 milles en quatre heures. Si j'avais su, j'aurais sorti le spi... Mais là, il fait trop chaud et j'ai pô envie.

17H10 : Je savais bien que le perfectionnisme ne me réussissait pas. Je viens de passer une heure à installer le spi. D'abord, je me suis emmêlé les pinceaux avec la chaussette du spi. Ensuite, je l'ai monté du mauvais côté et il m'a fallu tout recommencer. Le tout sous un soleil implacable et sur un pont brûlant. Et tout ça pour quoi ? Pour rien ! Nib, peau de balle ! Pire, je vais moins vite qu'il y a une heure... J'ai des ampoules plein les mains, et j'en ai plein le cul. Plein les bottes aussi.

17H45 : Ça-y-est, j'ai enfin trouvé le bon réglage. Sauf que ce n'est pas le bon cap... Tant pis. Il fait une chaleur... Qu'est-ce que je ne ne donnerais pas pour une bonne lampée d'eau fraîche !
Allez mon Gwen, courage ! Dans pas longtemps tu auras un nouveau frigo !

18H00 : Point du soir (qui n'est pas encore réellement le soir puisque mon horloge est toujours réglée sur le fuseau horaire de Salvador de Bahia et que ça commence à se voir vu que le soleil n'est pas encore couché), 22 milles en six heures. C'est nul, mais ça aurait pu être pire. Le cap n'est pas trop mauvais non-plus, 305°. Je vais essayer de garder le spi pendant la nuit. Quand je pense à ce que la météo prévoyait... 15 nœuds de vent, mon cul oui !

18H35 : N'empêche, je suis content d'arriver enfin dans les Caraïbes. Nouveau pays, nouvelles rencontres... Tout cela est enthousiasment. J'ai également l'impression de tourner une page, de franchir une étape. Vers quoi, je n'en sais absolument rien... Et quelque part ça me chagrine un peu. Je dois profiter de cette nouvelles escale pour faire le point sur moi-même et tirer des plans pour le futur.

18H45 : Putain ! Touline vient de chopper une hirondelle en plein vol ! Elle a sauté d'un bord à l'autre du cockpit pour se retrouver accrochée à la filière du haut, la tête du zozio dans la gueule, et à deux doigts de tomber à l'eau !
Bon, je lui ai fait relâcher de force sa proie et la pauvre bête s'est envolé sans demander son reste. Je lui souhaite bien du courage parce qu'on doit se trouver genre à 100 milles des côtes...

Toi...
19H00 : L'oiseau est revenu et je viens de faire une photo improbable qui sera probablement ratée puisqu'il n'y a pas assez de lumière. L'oiseau sur la filière et la chatte sur la banquette et 70 cm entre les deux ! Ça a duré quelques minutes jusqu'à ce que Touline craque et saute pour l'attraper. Heureusement, j'avais prévu le coup et lui tenais la laisse courte.
Bon allez, je vais manger un bout et enfermer Touline. Comme ça tout le monde passera une bonne nuit, la chatte, l'oiseau et le Capitaine !

Le dimanche 20 Septembre 2015 - Anniversaire

06H11 : Pendant la nuit j'ai pas mal galéré avec le spi... Je ne sais pas si vous vous rendez compte, mais maintenir un spinnaker asymétrique en ciseau par vent arrière avec un régulateur d'allure qui a un battement de plus ou moins 20°, c'est pas de la tarte !
Vers minuit, n'en pouvant plus de démêler des cocotiers toutes les dix minutes, j'ai rangé le bordel et tangonné le foc. Toujours en ciseau, toujours à 180° du vent. Résultat, 46 milles en douze heures. C'est pas fameux, mais c'est tout de même mieux que si c'était pire. Il reste 270 milles à faire.
Le zozio a passé la nuit sur la filière, et vient de s'envoler vers le soleil levant (La terre c'est de l'autre côté pauvre tâche !).

06H40 : Je dirais que c'est râpé pour arriver mardi avant la nuit... A moins qu'on mette un petit coup de boost à quatre nœuds, et à la rigueur on pourrait être au TTSA pour 21H00... Mais bon, il est trop tôt pour faire des prévisions d'atterrissage. Attendons demain d'accord ?

07H35 : F2 grand max. Trois nœuds et des brouettes. Remarquez, ce n'est pas si désagréable de se retrouver au milieu de nulle part... Tout en sachant qu'on va quelque part. Car finalement, c'est bien ça le plus important. Oui je sais, ce que je dis frise l'hérésie pour la plupart d'entre vous. Mais le fait est que je commence sérieusement à remettre en question la fameuse maxime si chère à tous les voyageurs contemporains et qui dit en substance : L'important n'est pas la destination mais le chemin parcouru. A mon avis, on aurait tort de prendre cette phrase un peu trop au pied de la lettre. Car soyons logiques ; sans but à atteindre il n'y a pas de chemin, que des errements.

09H50 : Aaaah ! Le vent se renforce ! C'est chouette ! On commence à surfer à quatre nœuds !

12H00 : Il reste 234 milles encore à faire. Logiquement, la côte de Trinidad devrait être en vue mardi aux aurores, et ça devrait être un joli spectacle.

13H00 : Je ne comprends pas... Normalement, vu l'état de la mer et le vent qu'il y a on devrait aller bien plus vite que ça. Serait-ce une veine de courant contraire ? Ou bien c'est ma coque qui doit être vraiment très sale... On n'arrive à peine à faire du 3,5 nœuds toutes voiles dehors, en plein vent arrière et avec un bon F3 des familles. Il y a quelque chose qui cloche, c'est sûr et ça me turlupine.

13H50 : Ça-y-est, j'ai trouvé la solution pour avancer plus vite et dans la bonne direction. GV et foc tangonné du même côté à 140° du vent ! Ce n'est pas très orthodoxe j'en conviens, mais cela fonctionne. Maintenant je peux dormir un peu...

15H20 : Je n'ai pas réussi à dormir. La mer est bizarre et c'est ça qui m'empêche de me relaxer. Courte, hachée, avec quelques déferlantes que la force du vent ne justifie pas... Bref, je suis nerveux. Pourtant on avance à une allure correcte et dans la bonne direction. Je me dis que je dormirais mieux ce soir.
Ah tien des sargasses ! Il y avait longtemps ! Brrr... J'ai un frisson quand je repense à l'épisode de l'île flottante... Putain d'algues de merde !

16H40 : Je réfléchissais et je me disais qu'aujourd'hui nous étions le 20 septembre et que j'avais un anniversaire à fêter. Neuf ans ans d'abstinence. Enfin, abstinence est peut être un bien grand mot qu'il convient de ne pas prendre au sens strict du terme. Depuis quelques temps, un an à peu près, je « goutte ». Je trempe mes lèvres dans le verre de mon voisin (avec sa permission) afin d'avoir une opinion et de pouvoir la partager. Une petite gorgée et puis c'est tout ! Et pas tous les jours non plus...
Ainsi je peux vous dire que la meilleure cachaça (qui se boit pure, pas avec des glaçons comme dans ces horribles caïpirinhas) est la Mata Verde. Que le rhum n'est bon qu'après avoir passé huit ans en fût de chêne. Que les meilleurs vins sud-américains sont les chiliens. Que la bière surinamaise c'est de la merde et que la Djeune Gueule guyanaise est une réussite (l'ambrée, pas la blonde). Bref, je renoue petit à petit avec les bons côtés des spiritueux : Gastronomie et convivialité. L'ivresse et l'abus restent pour moi un interdit autant moral que médical, et je prends bien garde de ne pas y succomber.

18H00 : 3,9 nœuds de moyenne sur les dernières six heures. On va dire que je suis content puisque c'est pile poil dans la bonne direction. Pour info, nous sommes au large du delta de l'Orénoque. C'est à dire à la frontière entre le Guyana et le Venezuela.
L'Orénoque... Ça ne vous fait pas kiffer ça ?

18H50 : Et zut... On a de la visite. Deux hirondelles cette fois ont jeté leur dévolu sur La Boiteuse et ont jugé que ce serait leur dortoir pour la nuit. Touline est folle ! Je crois que je vais devoir l'enfermer plus tôt que prévu.

19H00 : Hihihi... Il y a maintenant une espèce de sterne qui cherche elle aussi une place pour la nuit. C'est l'affluence ce soir !
Note pour plus tard : Penser à passer un coup d'éponge sur le panneau solaire qui sera probablement plein de merde demain matin.

20H00 : Comme les soirs précédents le vent vire doucement au Sud-Sud-Est. Nous revoilà avec les voiles en ciseaux.

Fin de la première partie. La suite bientôt !
On va où maintenant ?